Cd événement, critique. BERNSTEIN: A quiet place (Nagano, OSM – 2 cd Decca, 2017)

BERNSTEIN A QUIET PLACE  orch montreal kent nagano DECCA 2 cd review cd la critique cd opera par classiquenewsCd événement, critique. BERNSTEIN: A quiet place (Nagano, OSM – 2 cd Decca, 2017). Ce pourrait être tout simplement le premier nouvel enregistrement CHOC de l’année Bernstein 2018 (pour son centenaire), avec certainement MASS (chez DG, édité au début de cette année anniversaire et dirigé par le québécois Yannick Nézet-Séguin). Directeur musical de l’OSM Orchestre Symphonique de Montreal, KENT NAGANO éblouit littéralement dans cette version chambriste inédite, première au disque, où scintille l’intelligence du chant dialogué, l’équilibre d’un orchestre complice et suractif mais jamais couvrant, et un plateau superlatif de solistes (dont les chanteurs diseurs somptueusement articulés : Gordon Bintner et Lucas Meachen dans les rôles clés du fils et du père, Junior et Sam), qui savent dessiner avec beaucoup de finesse comme d’humanité, le profil de chaque protagoniste, dont surtout la famille des proches : Sam le père et ses deux enfants, la fille Dede et Junior le garçon “atypique”… De sorte qu’au début, la mosaïque sociale bruyante et bavarde, devient conversation intime, d’une sincérité déchirante, un théâtre dépouillé des artifices du début / un lieu tranquille dont le terreau des incompréhensions passées peut enfin se résoudre et s’accomplir : la satire collective devient dans le dernier acte (III), thérapie familiale, hymne à l’amour et à la réconciliation. La lecture qu’en proposent les interprètes québécois à Montréal force l’admiration. La direction du chef, la flexibilité heureuse et précise de l’orchestre composent la plus belle offrande pour la réestimation juste des opéras de Bernstein, au moment de son centenaire. Encore une fois, l’exemple d’une programmation pertinence vient de nos chers cousins d’Amérique. D’autant que les artistes savent aussi manier la référence et les clins d’yeux : le livret d’A quiet place, est truffé allusivement de citations en français et souligne aussi la présence québécoise dans le déroulement / révélation finale de l’action.

 

 

MONTREAL orch symphonique Kent Nagano critique par classiquenews saison17_18_merci

 

 

Autour du cercueil de Dinah (acte I) se retrouvent les membres d’une famille aux pathologies, surtout aux fêlures et blessures rentrées qui rendent les sensibilités à vif. Il y a surtout le mari Sam, d’abord silencieux, plein de haine et de solitude aggressive vis à vis de son fils Junior dont l’homosexualite lui brûle le cerveau. Il n’a jamais accepté la tare de son fil (qu’il traite de “pédale”). Il l’accuse même d’avoir causé la mort de leur épouse et mère. Et puis il y a aussi Dede la fille mariée à François, un canadien français qui est surtout lui aussi une “tapette”…

 
 
 

SPRACHGESANG à l’Américaine…

 
 

Bernstein n’a jamais été aussi sobre, économe, intense en une écriture qui fusionne conversation musicale et accompagnato orchestral continu / inventant dès lors une sorte de sprachgesang à l’américaine d’une infinie tendresse où surtout un fils ose dire à son père tout son amour malgré la haine et l’incompréhension que celui ci développe à son encontre. Bernstein aborde ici des question qui lui sont chères: l’acceptation, ĺe pardon, la fraternité, l’amour.
Sur le plan orchestral, la partition est somptueuse : d’une flexibilité et d’une grande richesse poétique qui associe l’activite percussive proche du texte d’un Berg, et une évidente séduction des timbres parfois grave et sombre, à l’opulence expressive très straussienne. Entre autres s’affirme le chant méditatif de la trompette qui porte et élève le sens caché vers la métaphore. Comme la tendresse manifeste de la clarinette, timbre du dévoilement émotionnel.
CLIC_macaron_2014Le III est plus intimiste d’une grande douceur qui invite à la suprême tolérance non denuée de facétie à la façon d’une comédie domestique comme le développe le trio Dede, Junior et François. Avec à la clé de nombreux mots et expressions français qui émaillent / humanisent le livret en américain. Il faut ainsi comprendre la métamorphose du père Sam, désormais en dialogue avec ses enfants; quand il invite, supplie Francois de lire la lettre que Dinah a laissé pour tous. Le message de la “suicidée” / sacrifiée est sobre mais plein de bon sens : “acceptes ou meurs / chacun est ce qu’il est / chacun est inégal et différent”. Une leçon de sagesse pragmatique et humaniste, comme Bernstein le développe aussi dans son œuvre atypique MASS, transe collective, chaos musical et populeux d’où jaillit le joyau A Single Song et la fin, hymne pour la paix des peuples. Une relecture américaine et pacifiste de la 9è de Beethoven.

 

VERTUS DE L’ALLEGEMENT CHAMBRISTE… Dans cette lecture resserrée (rationalisée à partir de la version créée à Houston), Garth Edwin Sunderland a opéra des choix de synthèse qui profite à la puissance finale de l’ouvrage ainsi réarchitecturé. La légèreté dramatique est le maître mot d’une version qui reprend aussi les améliorations de la version créée par Bernstein à Vienne (avec Wadsworth). L’électricité des dialogues, la conversation permanente qui rythme cet opéra linguistique gagnent un nouveau relief dans cet effectif chambriste (18 instrumentistes plutôt que 72 originels). Les équilibres sonores qui en découlent privilégient la finesse et un travail plus nuancé du côté des voix et du placement du chant. Tout cela fait briller le côté comédie. Dans le livret, c’est surtout le personnage de François (assez « évacué » dans les versions antérieures) qui profite de la révision : c’est lui qui prote un oeil extérieur à ce huis clos familial ; tire les protagonistes de leur enfermement névrotique ; il lit la lettre de Dinah (à l’invitation de Sam au III), puis en déchirant le papier, oblige les 3 membres endeuillés à tourner la page et se concentrer enfin sur leur réconciliation. La musique ainsi combiner dans ce nouvel ordre gagne elle aussi une profondeur inouïe dont surtout le postlude de l’Acte I, immersion tragique dans la psyché des héros de cette saga familial qui concentre toutes les pathologies imaginables au sein d’un clan.

 

L’Orchestre symphonique de Montréal et Kent Nagano offrent ainsi le premier enregistrement mondial de la version de chambre de l’opéra, dans l’adaptation de Garth Edwin Sunderland. Créée en 1983, A Quiet Place constitue la dernière œuvre scénique de Bernstein et, quoique profonde, ciselée, d’une écriture à la fois légère et inquiète, toujours juste et sincère, elle demeure parmi les moins connues. La version ici édité par Decca a été gravée en direct à la Maison symphonique de Montréal en mai 2017. L’adaptation par Garth Edwin Sunderland est en trois actes, soulignant la densité continue du récit dramatique à partir du texte livret de Stephen Wadsworth.

nagano kent maestro classiquenewsInspiré, porteur d’une lecture intelligente et palpitante, en constante recherche de légèreté et de vérité, Kent Nagano frappe un grand coup dans cet enregistrement superlatif qui révèle le génie de Bernstein dans l’art lyrique. Le directeur musical de l’OSM Orchestre Symphonique de Montréal a été présenté à Bernstein par Seiji Ozawa en 1984 et il a étudié auprès de lui jusqu’à sa mort, en 1990. Nagano précise : « Pour Bernstein, la musique était la vie – les deux étant synonymes et indissociables. Comme compositeur, il n’a jamais cessé d’explorer les possibilités du langage et de développer le sien propre. L’objectif de la présente adaptation est de mettre en valeur la vive intelligence et la vision intensément poétique de l’opéra – incluant les rythmes de danse et les éléments empruntés au folklore américain, … Avec ce nouvel enregistrement, nous espérons que les qualités intemporelles et universelles de l’œuvre ainsi que le génie qui a présidé à sa composition émergeront au grand jour. »

On ajoutera aussi au sein d’une écriture complexe et brillante, puissante et dramatique, les citations de ses propres oeuvres ou celle du grand répertoire comme le Concerto pour violon de  Mendelssohnn (quand au III, Dede et Junior, le frère et la soeur, retrouvent leur insouciance complice dans la maison de leur mère décédée)… Par la justesse de l’approche, c’est évidemment la profondeur et la vérité d’une oeuvre bouleversante qui sont enfin révélées.

 

SOLISTES SUPERLATIFS. Le mérite en revient à la qualité des solistes, tous de premiers plans, dans l’art de la caractérisation et de l’individualisation psychologique. Le tableau collectif, artificiel, surréaliste des funérailles au I, surtout l’humanité rassemblée autour du frère et de la soeur, Junior et Dede, auxquels se joignent bientôt le mari de cette dernière François et le père, Sam gagnent un relief saisissant qui passe le micro.

JUNIOR Gordon bintnerProches et justes, la soprano Claudia Boyle dans le rôle de Dede et le ténor Joseph Kaiser dans celui de François. La distribution comprend aussi les barytons Gordon Bintner (remarquable Junior, si fin si trouble et d’une franchise désarmante : photo ci contre), Lucas Meachem (photo ci dessous : exceptionnel Sam en père d’abord pétrifié et monolithique, puis peu à peu humanisé à mesure que la leçon de la décédée se précise et s’illumine dans le III)…  Saluons aussi la mezzo-sopranos Annie Rosen (piquante Susie) et Maija Skille (Mme Doc)… Tout cela compose une peinture sociale et humaine remarquablement élaborée, dramatiquement cohérente et aussi passionnante à suivre que la société portraiturée par Berg dans Lulu ou Richard Lucas Meachem baryton portrait critique par classiquenewsStrauss dans Rosenkavalier. C’est dire combien Bernstein à la fin de sa carrière lyrique, ne s’embarrase plus de séductions formelles, mais analyse le sens d’une séquence lyrique, la direction et l’architecture générale d’un ouvrage. Voici un théâtre sans clichés, traversé par un regard clinique et une infinie tendresse sur le genre humain. Tout Bernstein en quelque sorte. Révélation magistrale donc CLIC de CLASSIQUENEWS de l’été 2018 : une remarquable réalisation qui vient à poing nommé pour le centenaire Bernstein, ce 25 août 2018. Voici assurément la nouveauté événement de cette année du centenaire Bernstein.

 
 
 

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Cd événement, critique. BERNSTEIN: a quiet place (Nagano, OSM 2 cd Decca, 2017)

Tracklisting:

 

CD 1
[1]-[15] ACTE I

CD 2
[1]-[5] ACTE II
[6]-[15] ACTE III

 

Distribution :
Dede – Claudia Boyle (soprano)
François – Joseph Kaiser (ténor)
Junior – Gordon Bintner (baryton)
Sam – Lucas Meachem (baryton)
Directeur funéraire – Rupert Charlesworth (ténor)
Bill – Daniel Belcher (baryton)
Susie – Annie Rosen (mezzo-soprano)
Doc – Steven Humes (basse)
Mme Doc – Maija Skille (mezzo-soprano)
Psychanalyste – John Tessier (ténor)

Orchestre symphonique de Montréal
Chœur de l’OSM / Andrew Megill (direction)
Kent Nagano, direction

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APROFONDIR

Gordon Bintner chante Papageno à l’Opéra de Detroit (2016)

Lucas Meachen chante Air d’Athanaël de THAIS (version chant / piano) :

à l’Opéra de Minasota (2017) avec orchestre

 

 

 

 

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