CD, compte rendu critique. Yun Isang, musique de chambre. Octuor Mirae (1 cd Label-Hérisson 2015).

yun isang cd octuor mirae musique de chambre cd review critique cd classiquenews label herissons 12 LH12CD, compte rendu critique. Yun Isang, cinq œuvres de musique de chambre : Oktett, Glissées, Trio, Monolog, Quintett II. Octuor Mirae (1 cd Label-Hérisson 2015). Une éthique intransigeante… Yun Isang, le grand nom de la musique « savante » coréenne :  on le savait depuis bien longtemps en Europe, notamment  parce qu’une pétition – signée par les plus grands d’ »Ouest », Stockhausen, Ligeti, Boulez, Berio…- avait contribué à sa libération des geôles sud-coréennes en 1969. Mais c’est une chose de repérer un nom dans les constellations de la musique contemporaine, quelque part en Orient-Occident ( pour rependre le titre de Xenakis),  c’en est une autre que de méditer sur « la vie les œuvres » d’un compositeur capital, et exemplairement guidé  par l’éthique de ses convictions.

Les malheurs de la Corée

Car le parcours de Yun Isang  (1917-1995) ne ressemble à nul autre. Il s’est confronté en homme très courageux à l’histoire de son pays, dont on peut dire qu’au cours du XXe cette « contrée du matin calme » fut depuis la première décennie   annexée par le Japon, qui imposa sans pitié son ordre politique et culturel, jusqu’à ce que la défaite des puissances de l’Axe européen (Allemagne, Italie), allié idéologique du Japon impérial-militariste, vienne en 1945 faire de la Corée une bi-zone  occupée au nord  par Soviétiques et au sud par les Américains. La Corée du sud(Séoul) proclame  sa République  en 1948, celle du nord (Pyong-Yang) sa République Populaire, et un cruel conflit éclate en 1950 entre nord et sud (deux millions de morts !), qui finira trois ans plus tard par une partition rigoureuse entre le nord (soutenu par la Chine) et le sud (« porté » par les Etats Unis). Depuis 1953, chaque Corée a suivi son chemin, de part et d’autre du 38e parallèle.

La famille Ubu et le parapluie d’Oncle Sam

Le nord communiste  a vécu sous la dynastie des Kim (Kim Il Sung avait organisé la résistance contre l’occupation japonaise), le régime prenant vite un  aspect autoritaire à relents de culte de la personnalité ubuesques. Le sud est soumis à l’influence du « parapluie américain »,d’abord sous la présidence de Syngman Rhee, puis sous la dictature militaire du général Park (1963, assassiné en 1979),le « miracle économique coréen » s’accompagnant de corruption et de négation des droits sociaux et politiques. Depuis le début des années 1980, une accession à la démocratie – , marquée par la personnalité du modéré Kim Young-Sam, mais entrecoupée d’épisodes violents et de retours en arrière – s’installe progressivement.

Les deux Passions du compositeur

Sur ce fond en rappel un peu schématique, s’inscrivent les deux « passions » vécues par notre compositeur. La 1ère est celle des années de formation, où  l’étudiant arrivé à Séoul dès 1934 et  très marqué par l’art musical traditionnel- sera arrêté  par les Japonais, torturé, puis  arrivera à  repasser dans la résistance à l’occupant, malgré une très grave maladie,  jusqu’à la fin de la guerre mondiale. Compositeur qui cherche sa voie entre Orient et Europe Moderne, il attend la fin de la guerre des deux Corées pour gagner la France puis l’Allemagne, où il s’installe – vie de famille, notoriété professionnelle – … jusqu’à ce qu’en 1967  ce militant actif pour la réunification de son  pays soit enlevé par les services secrets sud-coréens qui le ramènent à Séoul, l’emprisonnent, le torturent (selon une technique identique à  celle dont avait usé les Japonais !) … Condamné à la prison à perpétuité par le régime de Park, il sera « sauvé » grâce à une action internationale de soutien  au compositeur célèbre qu’il est devenu. Libéré deux ans plus tard, il retourne vivre en Allemagne, où il ne cessera d’œuvrer pour la réunification, en se tournant davantage  vers la Corée du nord  qui  reconnaît  sa musique et la soutient.

Un excellent livret historique

C’est l’excellent récit du livret qui permet pour une part de résumer  cette vie courageuse ;  on note d’ailleurs avec intérêt qu’il est écrit par Mathieu Dupouy, qui au sein d’une jeune  édition très éclectique (de Leclair ou Zelenka vers Yun, J.P.Drouet ou  Kagel…) assure les parties de clavier chez K.P.E Bach,Scarlatti, Couperin et Chopin).Cette ouverture d’esprit  est un encouragement pour l’auditeur, et une incitation à dépasser les frontières souvent bien rigides qui cloisonnent le mélomane…. Un parcours dans cinq pièces de musique chambriste est ainsi éclairé, et nous nous contenterons – la notice n’inclut pas de commentaire pour une lecture de ces œuvres tout de même un peu  austères – de donner quelques indications d’écoute pour mieux suivre ces partitions dont l’écriture s’échelonne entre 1978 et 1994.

Oktett et Trio

Oktett (1978) présente une trame dense, des sons infinitésimaux, des naissances minuscules perdues dans l’espace, avant que des appels, et  des jeux de timbres ne mènent  à un chant lyrique , devenu presque véhément, puis alterne avec un affaiblissement du son, tandis que la coda interrompt brutalement la pièce. Dans Glissées (1970), la parole est au seul violoncelle, mais l’esprit n’est pas celui de la virtuosité que Berio confiait à ses solistes dans les Sequenza, plutôt celui d’un cérémonial. C’est une musique fort empreinte de solitude et  de mélancolie, sous les glissandi qui donnent leur titre à la pièce. Le processus s’accomplit à travers un moment ludique, une forme plus lyrique, des effets percussifs, des silences ; cela  va jusqu’à l’esquisse d’une polyphonie. Ensuite le processus  plus lent s’impose à un instrument qui s’interroge, se dédouble, et tendant vers la raréfaction finit par s’effacer. Dans le Trio de 1992, (clarinette, cor  et basson), le tissu est plus ourlé, la trame très vivante inclut l’humour de propositions. La dialectique ascensionnelle laisse affleurer  une joie d’être, de s’amuser, et de créer un beau son (aux deux tiers du parcours, une suspension du temps assez hymnique), qui cède à nouveau au plaisir des ponctuations amusées, jusqu’à un trille terminal  comme cri d’oiseau dans les arbres.

Monolog et testament

Avec Monolog de 1983, le basson fait retourner en solitude, avec de longues tenues questionnantes, en un climat de lenteur, mais sans l’oppression qui hantait le violoncelle de 1978 ; le beau son de l’instrument, souvent « tiré » vers le…monologue en affliction, revêt ici un aspect plus détaché, en  ses longs appels avec glissandi qui en coda se perdent au lointain d’un espace poétique. Enfin le Quintett II (quatuor à cordes et clarinette), à la fin de la vie du compositeur, prend des allures testamentaires et de vaste fresque sonore. On y observe davantage de mouvement que dans les pièces plus méditatives des périodes antérieures : si c’était ensemble d’opéra, on penserait à un climat mozartien… La consonance et la détente s’y montrent davantage à découvert, malgré une phase centrale d’interrogation lyrique aux silences expressifs, et des temps  suspendus. L’ensemble se dirige vers une raréfaction harmonieuse, puis revient à travers pizzicati à une forme ultime d’exultation… N’est-ce pas là conclure selon le mot coréen (mirae, l’octuor  l’a choisi en titre) qui se traduit par « avenir », selon Isang Yun qui l’a érigé en principe individuel à travers les épreuves et  auquel il n’a cessé de croire pour la réunification de son pays ? Mirae, groupe d’instrumentistes français, fait preuve d’une constante inspiration, particulièrement mise en valeur  dans le « souffle » des deux solistes, la bassoniste Fanny Maselli et le violoncelliste Benoît Grenet. Cette « formation rare (celle de l’Octuor schubertien »), a bien choisi  en vouant son premier enregistrement à un compositeur de cette importance compositionnelle et spirituelle.

CD, compte rendu critique. Yun Isang, cinq œuvres de musique de chambre : Oktett, Glissées, Trio, Monolog, Quintett II. Octuor Mirae (1 cd Label-Hérisson 2015).

Comments are closed.