CD, compte rendu critique. SALIERI : La Scuola de’Gelosi / Werner Ehrhardt (3 cd DHM – 2015)

0886445868555_300CD, compte rendu critique. SALIERI : La Scuola de’Gelosi / Werner Ehrhardt (3 cd DHM – 2015). Dès 1778 dans ce joyau comique palpitant, le jeune Salieri à Venise affirme un génie de l’élégance qui porte toutes les situations et aussi le profil de chacun des individus formant les couples amoureux, croisés, éprouvés en un savant marivaudage, cocasse et savoureux. Salieri y recycle toute l’inventivité des Napolitains, acclimatée à une langue très variée, jamais formellement prévisible (ce goût et cette richesse mélodique admirés par Goethe), égalant les opéras toujours trop méconnus et mésestimés de Haydn pour Esterhaza, annonçant directement le meilleur Mozart, celui des Noces de Figaro et de Cosi fan tutte : ici les personnages, pris dans leur propre piège, éprouvent, exultent, s’abandonnent. En maître du théâtre mélodramatique, surtout sentimental, à l’époque où Greuze invente la peinture de genre néoclassique, Salieri conçoit un opéra qui brille par la vivacité des situations, l’esprit comme la grâce des caractères sur le fil. Il est évident que cette Scuola de’Gelosi, annonce 8 ans avant, Les Noces de Figaro (nervosité et élégance), surtout Cosi (vérité et déjà nuance nostalgique et presque sombre dans la coupe des duos et trios, finale du I). A 28 ans, Salieri se montre beaucoup plus libre et pétillant que dans le genre seria : moins contraint et antonio_salieri_1802proche de la vie, enchaînant les perles comiques, véritables pépites théâtrales (sans omettre le surgissement d’une vérité plus sombre et cynique comme l’air de Blasio le précise au II, préfiguration de l’Air de la Calomnie des Noces) : ici s’éprouvent les couples, leur désir ; dans l’abattage prérossinien des recitatifs et des duos, dans la frénésie vertigineuse des finales, s’affirme l’âge d’or du genre buffa. La Scuola de’Gelosi fut un triomphe sur toutes les scènes d’Europe (Dresde, Vienne, Paris, Prague…). Salieri renouvelle alors les triomphes de son prédécesseur comique, Cimarosa On relève surtout l’énergie contradictoire des finales, embrasés par l’implosion du corps social que les intrigues répétées tendent à produire et la résistance à l’inverse que les plus loyaux ne cessent d’affirmer.

Le génie de Salieri, facétieux, libertin, enfin révélé

 

 

Quand Salieri prépare Mozart…

Les Gelosi de Salieri :
Un joyau comique prémozartien

Le génie de Salieri révélé : La Scuola de'gelosi (1779)La valeur de cette captation live (qui assure vie et tension aux côtés de leur implication vocale) tient au profil des chanteurs qui savent idéalement caractériser, en complicité d’élégance (et d’humour) chacun de leur air, chacune des situations : baryton élégantisisme (Florian Götz en Lumaca, rustre mais naturellement raffiné : il pourrait chanter Le Comte et Guglielmo chez Mozart), ténors tout en séduction (Emiliano d’Aguanno en comte, agité par la cabriole / Patrick Vogel en lieutenant, de plus en plus malicieux, manipulateur) ; même esprit piquant et expressif chez les femmes : épatantes, l’Ernesta de Roberta Mameli, comme le rôle clé de la comtesse, Francesca Mazzulli Lombardi : son grand air du II (plus de 6 mn, le plus long de l’ouvrage) indique la profondeur axiale du personnage qui sait répondre à la déloyauté de son époux volage (Ah, sia già de’miei sospiri…).

 

joseph II empereurSous étiquette DHM, cette « école des jaloux » / Scuola de’Gelosi de Salieri (qui annonce l’école des amants, ou Cosi fan tutte de Mozart plus tardif) mérite assurément le meilleur accueil comme il confirme le talent désormais bien installé d’un chef et de son ensemble parmi les nouveaux défenseurs des répertoires baroques, classiques, préromantiques… Voici sans conteste un nouveau joyau lyrique révélé grâce au chef Werner Ehrhardt et son ensemble L’Arte del Mondo; les musiciens poursuivent ainsi un partenariat discographqiue avec DHM / Sony classical, plutôt bénéfique. CLASSIQUENEWS avait distingué d’un CLIC précédent, la Clemenza di Tito (non de Mozart mais de Gluck, enregistré deux ans auparavant en 2013 — lire ci après en bas de page, notre lien vers la critique complète de La Clemenza de Gluck). On retrouve ici, la même pétillance, la poursuite d’un esprit flexible et enjoué qui s’avère des mieux expressifs sur la scène comique ; à l’acuité  bondissante de l’orchestre répond la fine caractérisation des solistes, soucieux d’articulation, ambassadeurs d’un réalisme théâtral qui réjouit. L’opéra napolitain préserve l’expérience scénique aux côtés du chant et dans les situations collectives, – affrontements et confrontations-, se réalise un véritable plaisir théâtral. Ici Werner Ehrhardt reprend la partition vénitienne de 1778 (livret de Caterino Mazzolà) mais plus précisément dans sa version de 1783, dans l’adaptation de Da Ponte, nouvellement venu à Vienne et très recommandé par son maître Mazzola auprès de Salieri : voilà donc toute la grâce de Lorenzo Da Ponte (portait ci dessous) chez Salieri, avant son accomplissement chez Mozart quelques années après. Joseph II opérait ainsi un revirement historique : après l’essai d’un singspiel (opéra en langue allemande) avec la création de l’Enlèvement au sérail, die Entführung aus dem Serail de 1782, un décret impérial rétablissait la primauté de l’opéra italien sur la scène du Burgtheater.
da-ponte-lorenzo-librettiste-mozartDe fait, la création de La Scuola de’Gelosi, perle buffa d’une exceptionnelle élégance, affirme cet essor du parti italien à Vienne. Il en sera bientôt de même à Paris et Versailles, quand Piccinni et surtout Sacchini composeront en France pour Marie-Antoinette, dans les années 1780, réadaptant dans une langue nerveuse, expressive, dramatique (frénétique), la coupe des Lully et de Corneille (voir actuellement en mars 2017, la recréation de Chimène… de Sacchini, également créé en 1783). Dans cet enregistrement de décembre 2015, la verve défendue par Salieri / Da Ponte, – l’activité irrésistible de cette jalousie première, stimulante, sujet de bien des avatars…, ne pouvait trouver meilleurs ambassadeurs (les instrumentistes cordes et vents d’époque de l’ensemble L’Arte del Mundo créé par Werner Ehrhardt en 2014, redoublent de subtilité expressive et de poésie dramatique).

CLIC D'OR macaron 200Découverte totale, dévoilant ce raffinement italien à la Cour de Joseph II à Vienne. Aucun doute à présent : le meilleur Mozart connaissait les derniers aboutissements du Salieri comique, insolent, raffiné. La Scuola de’Gelosi du précurseur contient déjà l’esprit qui fait le miracle des Noces et de Cosi. CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2017.

 

 

 

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SALIERI : La Scuola de’Gelosi, Venise /1778, version viennoise de 1783 (livret de Da Ponte à partir de l’original de Mazzola). Comédie en deux actes.

Emanuele d’Aguanno – Conte/Tenor
Francesca Lombardi Mazzulli – Contessa/Sopran
Federico Sacchi – Blasio/Bass
Roberta Mameli – Ernestina/Sopran
Florian Götz – Lumaca/Bass
Milena Storti – Carlotta/Mezzosopran
Patrick Vogel – Tenente/Tenor
L’arte del mondo / 
Werner Ehrhardt (direction)

 

2 CD DHM / WDR – Sony classical / parution : fin février 2017.

 

 

 

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+ D’INFOS sur l’ensemble Arte del Mundo / Werner Ehrhardt
http://www.lartedelmondo.com/index.php?id=105

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salieri jeune scuola degli amanti gelosiCet enregistrement événement reprécise a contrario de la légende colporté par le cinéma (Amadeus du Tchèque Milos Forman, 1985) et la littérature (roman nouvelle Mozart et Salieri de Pouchkine), la vraie coopération entre Mozart et Salieri à Vienne dans les années 1780. A ce titre, une partition commune a été découverte à Prague en février 2016 : c’est encore Da Ponte qui fait le lien entre eux. Il paraît évident aujourd’hui que les deux compositeurs extrêmement talentueux s’estimaient l’un l’autre et connaissaient précisément leur écriture respective, travaillant ainsi avec le même librettiste et poète, Lorenzo da Ponte (1749-1838).

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