CD, compte rendu critique. JS BACH : Passion selon Saint-Jean. Musiciens du Louvre, Minkowski (2 cd ERATO, avril 2014)

Bach JS johannes passion minkowski hansen 2 cd erato cd review cd critique 2 cdCD, compte rendu critique. JS BACH : Passion selon Saint-Jean. Musiciens du Louvre, Minkowski (2 cd ERATO, avril 2014). Marc Minkowski, aujourd’hui Ă  la direction de l’OpĂ©ra de Bordeaux, a depuis longtemps dĂ©montrĂ© son appĂ©tit gourmand, sa pĂ©tulante Ă©nergie pour l’opĂ©ra. Le chef s’est passionnĂ© pour le drame avec une prĂ©cipitation parfois trop enthousiaste, gĂ©nĂ©ratrice d’imprĂ©cisions voire de confusions. Ici, en avril 2014 au temps de Pâques, sa Passion selon Saint-Jean suscite de nombreuses interrogations tant la rĂ©alisation et le rĂ©sultat déçoivent autant qu’ils accrochent aussi d’une certaine façon l’écoute. « Plus intime, plus directe », la Saint-Jean perd ici en dĂ©finition et en acuitĂ© expressive surtout sur le plan choral : les 8 solistes fournissant le son de la foule et des chorals, … avec une bien Ă©trange sonorisation qui contredit l’esthĂ©tique de prĂ©cision et d’expressivitĂ©, dĂ©fendue depuis ses dĂ©but par les tenants de la rĂ©volution baroqueuse… Minkowski voudrait-il se dĂ©marquer de ses prĂ©dĂ©cesseurs ici, qu’il ne s’y prendrait pas autrement : plutĂ´t que les 5 solistes demandĂ©s par Rifkin, ou le choeur Ă  son complet, la version dĂ©fendue en 2014, est une formule mĂ©diane, qui permet aux solistes de mĂ©nager leur organe (Valerio Contaldo chantant l’air de tĂ©nor soliste dans le choeur, avec Colin Blazer). La sonoritĂ© du groupe de solistes, – assemblĂ©e chambriste, emblĂ©matique du peuple des croyants saisi par la force de La Passion-, rĂ©alise pourtant une manière de nĂ©buleuse vocale et chorale, pâteuse, Ă©paisse, brouillard permanent (qui Ă©carte tout dĂ©tail linguistique), totalement dĂ©concertant.
Pour autant, faire chanter la basse (le munichois Christian Immler) dans les airs du Christ sauveur, puis du « sauvé » (Mein teurer Heiland), indice que tout un chacun peut être éternel après la mort, reste pertinent, et le message de grande humanité, égalitaire et fraternelle, s’en trouve idéalement respecté.
odinius lothar tenor evangeliste johannes pasion bach classiquenewsDe même, le ténor qui chante la partie narrative de l’Evangéliste Jean, exprime et le saisissement de celui qui témoin vit l’action narrée, et le recueillement plus distancé du croyant narrateur de l’action : les deux aspects expressifs sont résolus par une langue naturelle et flexible grâce au choix d’un ténor allemand (Lothar Odinius), lequel semble littéralement vivre les événements quand il les commente. Le texte gagne un vie indiscutable, dans la fragilité comme l’autorité.

Donc tout n’est pas si expédié dans cette réalisation qui demeure le fruit d’une tournée pour la Pâques 2014. Cependant on a connu « Minko » plus précis, âpre, incisif, mordant. L’énergie des débuts, souvent fulgurante, s’est considérablement relâchée. On l’a dit dans la conception sonore, expressive du choeur (trop confus), mais aussi dans la tenue de l’orchestre, dont l’engagement global, reste routinier malgré parfois des accents instrumentaux de grande beauté. Mais Bach ne se satisfait pas d’une simple exécution maîtrisée : il faut aussi de la profondeur et une cohésion complice partagée par tous, sous la baguette d’un chef à la fois électrisant et fédérateur.
La version retenue respecte largement celle de 1724 (crĂ©ation Ă  St-Nicolas de Leipzig) Ă  laquelle le chef emprunte certains airs de 1725 (choral : « Himmel reise welt erbebe », – superbe dialogue choeur/Christ, Partie I – ajoutĂ© artificiellement en marge finale de la partie I / et l’air de tĂ©nor : « Ach, mein Sinn »). La coloration dès le dĂ©part (dès cette marche au supplice qui cependant s’élève en sublimant la douleur partagĂ©e), est celle d’une soie tragique, avec entre autres la prĂ©sence du bassono grosso / contrebasson, instrument avĂ©rĂ© dès la crĂ©ation de 1724 et qui par se rĂ©sonance « sĂ©pulcrale », cite immĂ©diatement le climat du Calvaire, et enracine la Passion dans un accomplissement fantastique, lugubre, surgissant des enfers terrestres, qui apporte l’hallucination voire le vertige au cĂ´tĂ© de la joie transmise dans l’articulation du texte (ce dernier aspect fait tout le sel si dramatique des rĂ©citatifs).
Ailleurs les deux violes d’amour convoquées pour exprimer l’arc en ciel quand le ténor soliste évoque le dos martyrisé du Christ flagellé (« Erwäge ») apportent une preuve éclatante de l’activité de l’orchestre comme personnage à part entière de ce drame total, fusionnant ainsi en un tout organique, choeur, solistes, instruments.
Le caractère de la Saint-Jean fusionne méditation, compassion et aussi sublimation dans la sérénité : si le drame s’ouvre par une marche saisissante, inscrivant l’action dans le calvaire et le supplice, la résolution progressive tend vers une sérénité de plus en plus prenante et lumineuse, annonce des joies célestes grâce à la résurrection.
Les solistes retenus par le chef crĂ©ateur des Musiciens du Louvre, s’ils soignent leur texte, n’atteignent que rarement la vĂ©ritĂ© grave ni le sens philosophique et spirituel des situations. Ne prenons qu’un exemple parmi les 8 rĂ©unis lors de cette tournĂ©e 2014 : l’alto du jeune David Hansen qui chante dans la partie I : « Von den stricken meiner SĂĽnden ». Le chanteur dont beaucoup veulent faire une nouvelle icĂ´ne sexy par son physique agrĂ©able, s’adonne aux joies de l’air de concert, – dĂ©connexion faite de cette cohĂ©sion organique : groupe / solistes que le chef met pourtant en avant dans son explication / prĂ©sentation de ce cycle longuement prĂ©parĂ©, virtuositĂ© et affectation en bonus : le maniĂ©risme de cette voix qui joue la vedette invitĂ©e dans une soirĂ©e de gala, aigrelette et peu sobre, reste hors sujet, absolument dĂ©pourvue de tout naturel, de tout dĂ©pouillement mĂ©ditatif, quand il s’agit d’un air traversĂ© par un grave esprit de compassion, confrontĂ© au Sacrifice du Fils pour la rĂ©mission des pĂ©chĂ©s humains. Et l’allant presque dansant du tempo rapide renforce cette allure « prĂ©cipité » qui expĂ©die la valeur et le sens de l’épisode. Plus loin, Ă  l’alto fĂ©minin, Delphine Galou revient l’air le plus poignant de la Passion selon Saint-Jean (« Es ist vollbracht » / Tout est accompli, Nr 30) : le timbre ambigu joue sur sa proximitĂ© avec la voix d’un contre-tĂ©nor,mais il n’écarte pas une intonation prĂ©cautionneuse, et elle aussi affectĂ©e qui Ă´te Ă  cet Ă©pisode le sentiment pourtant essentiel d’apaisement progressif, de distanciation ultime, de renoncement et de Immler-Christian-08souffle… Dommage. Le seul qui se dĂ©tache du lot par son Ă©locution plus naturelle, – sans air poseur ni dĂ©monstratif, reste la basse Christian Immler (relief et acuitĂ© du texte, et flexibilitĂ© expressive de son sublime air – de totale sĂ©rĂ©nitĂ© et de sublimation cĂ©leste : « Mein teurer Heiland, lass dich fragen… » / Mon Sauveur bien aimĂ©, Ă©coute ma demande. Avec le choeur pacifiĂ©, et la basse de viole, se libère enfin la prière du peuple en souffrance, dĂ©sormais dĂ©livrĂ© de toute entrave terrestre. Cette conception bienheureuse est encore confirmĂ©e dans la version prĂ©sente par l’ajout du choral après le finale avec orchestre, « Ach Herr, lass dein lieb engelein » : prière et vision cĂ©leste des Ă©lus au ciel.

Pour conclure, voilĂ  une version qui manque de clartĂ© esthĂ©tique, d’une confusion de rĂ©alisation problĂ©matique : tempo trop rapide, solistes artificiels, prise de son nĂ©buleuse. La Passion selon Saint-Jean n’est pas cette « petite » Passion (comparĂ©e Ă  la « Grande » Saint-Matthieu), plus franche, plus immĂ©diate dont parle la notice introductive : s’y dĂ©roule une tragĂ©die musicale dont l’intelligence de l’architecture, la force et l’ambition de l’écriture comme la profondeur mystique se dĂ©voilent Ă  ceux qui l’ont perçue et la rendent explicite; dans le cas prĂ©sent, – comparĂ© Ă  l’immense Nikolaus Harnoncourt, inĂ©galĂ© Ă  notre avis, entre drame et texte-, sont absents la profondeur et le sens d’une vraie mĂ©ditation. Pourtant l’activitĂ© de l’orchestre, sa caractĂ©risation parfois pertinente-, certains Ă©pisodes dans la II, … explicitent clairement le rĂ´le des instruments, personnages Ă  part entière d’un opĂ©ra sacrĂ© parmi les plus fascinants de l’histoire de la musique. Reste que le dernier ensemble avec orchestre, qui est le finale habituel, ralentit soudainement, semble articuler plus lentement le texte, cherchant son sens jusqu’à s’enliser (quand auparavant le geste rapide et vif Ă©tait plutĂ´t de mise). Une apprĂ©ciation en demi teintes donc.

___________________

CD, compte rendu critique. JS BACH : JOHANNES-PASSION / Passion selon Saint-Jean (versions 1724 et 1725). 8 solistes, Musiciens du Louvre, Minkowski (2 cd ERATO, avril 2014).

Comments are closed.