CD, compte rendu critique. JONAS KAUFMANN : L’OPÉRA (1 cd SONY classical)

KAUFMANN Jonas l opera critique par classiquenews review by classiquenewsl_JK_GrandOpera_Front _Jewelcase_3000x3000_RGB_V2-142071044CD, compte rendu critique. JONAS KAUFMANN : L’OPÉRA (1 cd SONY classical). Comme un ravissement, une opération qui sublime l’âme prête à succomber, voici d’abord Roméo, celui éperdu du jeune cœur épris tel que Gounod l’a conçu, et d’un râle fauve à travers le timbre presque barytonant du sublime Jonas Kaufmann, solarisé, sublimé au sens littéral, par l’amour qui le porte dans le fameux air au lever de l’astre (« Ah Lève toi, Soleil! »). Tension énivrée, articulation, intonation juste et riche, et toujours parfaitement intelligible : pas de doute l’immense ténor, le plus célèbre est un francophile convaincant. L’Opéra de Paris et les défenseurs du romantisme français n’auraient pas rêver mieux : l’astre Kaufmann s’affirme ici en ambassadeur de choc au service de la lyre française et romantique (avec pour fond de la couverture du cd, la salle or et rouge de l’Opéra de Paris). Enchaîner Roméo avec Werther, de Gounod à Massenet, fait penser – avec combien de justesse, que l’opéra français rayonne d’une sensualité grave et tragique : « Pourquoi me réveiller,ô souffle du printemps » fait surgir encore ce même râle de félin blessé qui embrasé, se consume littéralement dans l’incandescence d’une scène radicale, au souffle passionnel et d’une violence inouïe : ourlée dans une lave rugissante qui gronde, l’animal blessé, le poète définitif qu’incarne ici Werther, reste bouleversant – comme Rolando Villazon, qui affirma lui aussi, il n’y a pas si longtemps, un remarquable engagement… (DG, 2011, Pappano) / LIRE notre critique du Werther de Rolando Villazon.
Dans la continuité du récital de Jonas Kaufmann, il faut bien l’air de Wilhem dans Mignon de Thomas : « Elle ne croyait pas, dans sa candeur naïve » pour déserrer cet étau expressif qui inscrit le début de ce récital phénoménal, dans la brûlure passionnelle, dans le rayonnement coloriste et doloriste (son premier Otello à Covent Garden en juillet dernier, était justement emprunt, définitivement de souffrance : un héros plus victime que sadique, dévoré par un feu intérieur que le ténor sait mesurer, tisser avec une finesse fascinante. Peut-être moins intelligible dans ce Mignon, languissant, presque précautionneux, le ténor munichois affirme néanmoins une intensité vocale dont la justesse expressive touche incontestablement.
De Bizet, on ne se laisse plus surprendre par son José dont il possède l’embrasement amoureux et maudit ; la bonne surprise demeure le choix des Pêcheurs de perles du Bizet de jeunesse et déjà de (très) grand talent, où Nadir bénéficie du très altier Zurga de Ludovic Tézier : … là encore, c’est bien la naissance d’un sentiment d’amour, pur, de ravissement qu’exhale le timbre éperdu, et dans un français impeccable, du ténor diseur.
Plus léger et tendre, son Mylio du Roy d’Is de Lalo ; puis Hoffmann, des Contes du même nom (Offenbach), – clair et d’une candeur admirable, enfin le plus rare « Pays merveilleux » de Vasco dans L’Africaine de Meyerbeer, … chaque prise de rôle pour le studio ici confirme l’élocution franche, une éloquence subtile, des aigus perlés et aussi des couleurs d’une volupté rayonnante. Kaufmann aime les situations d’emprise amoureuse, le sentiment de conquête exacerbée où l’élan d’un sentiment naissant emporte l’esprit et l’âme. Il s’en fait l’interprète aevc beaucoup de charme et de conviction.

José, Nadir, Werther, Faust, Enée…
JONAS KAUFMANN, en ambassadeur inspiré de l’Opéra romantique français

De Manon de Massenet, Kaufmann connaît bien le relief sincère, entier du personnage de Desgrieux : d’abord sa confession intime, tendre, véritable manifeste d’une effusion intacte, pure (déclamation parfaite de son air « En fermant les yeux je vois là-bas »), puis ce sont les retrouvailles du jeune homme trahi, devenu abbé à Saint-Sulpice, qui cependant succombe aux avances de la sirène (il est vrai que le soprano de Sonya Yoncheva marque un sommet de lascivité vocale, partenaire inspirante… qui rend à Manon, coupable, sa séduction irrésistible : le grand duo de reconquête amoureuse) : « n’est ce plus ma main que cette pain presse? » permet au ténor d’affirmer une noblesse et une distinction de ton, très dramatiquement convaincantes.

Plus profonds et recueillis, économes dans la gestion de l’impact expressif et de la charge émotionnelle, les quatre derniers airs sont les plus passionnants ; ceux qui dans l’articulation du texte, permet au chanteur de colorer, phraser, dire, sussurer le texte, de construire, d’incarner un personnage. Il faut donc ciseler le français, comme au théâtre,- accents, couleurs, silences aussi pour installer une profondeur, une épaisseur, malgré le format d’un air unique. Pourtant ici, l’acteur Jonas Kaufmann renoue avec ses précédents récitals monographiques (dont The Verdi Album et son formidable Otello, chanté ainsi d’abord au studio avant de l’incarner sur la scène à Londres en juillet dernier, été 2017) : la pudeur virile du Cid (« Ô souverain, ô juge, ô père… »), entre prière et force morale ; le même sentiment sincère d’Éléazar, dans La Juive d’Halévy, père, agent d’une vengeance inique, qui pourtant supplie sa propre fille de lui pardonner (alors qu’il la sacrifie au nom de sa foi)… intense et fragile à la fois, la couleur du timbre sait exprimer ce trouble ambivalent qui finit par étouffer le héros de Meyerbeer, jamais en reste pour souligner la force du destin et la misère humaine ; le français de Kaufmann sait être clair, précis, sobre, économe, d’une sûreté d’intonation étonnante.
Au plus romantique de fermer ce magnifique récital lyrique français, Berlioz s’affirme ainsi dans deux airs d’une ineffable activité poétique (et qui montre combien Kaufmann, comme sa consoeur Anna Netrebko, est prêt à relever de grands défis…) : d’abord la quête en candeur et innocence du Faust pourtant usé (Damnation de Faust) ; « Merci, doux crépuscule » où par la respiration du ténor, Faust peut communier avec le mystère de la Nature, et renouer avec un désir qu’il avait oublié… L’intelligence du diseur n’a jamais été plus maîtrisée ici, dans cette séquence à la fois, prière énivrée, confession intime, goût du renoncement… Plus tendu, d’une autorité noble et virile, voici enfin Enée – qui permet au ténor munichois de ressusciter, cette couleur féline qui nous rappelle son grand prédécesseur dans le rôle, l’astre Jon Vickers. L’importance du texte, l’articulation et les couleurs du ténor allemand précisent le profil du héros, amoureux éperdu mais guerrier fidèle à son destin. Jonas Kaufmann de la seule couleur de son chant fait surgir tout ce qu’a d’humain l’étoffe du Troyen, et donc l’inhumanité de son choix, dicté par les dieux : quitter son aimée Didon…
Voilà donc une dernière scène d’un diseur acteur de première qualité. Irrésistible. Dommage que l’orchestre derrière lui en fait des tonnes, jouant trop fort, ignorant la moindre nuance, en un déséquilibre sonore qui à notre avis dessert terriblement le chanteur. Les limites des instrumentistes et du chef se dévoilent avec consternation dans la caractérisation des Troyens de Berlioz justement. Un massacre en règle de l’une des partitions pourtant les plus raffinées qui soient. Mauvaise prise de son, ou direction tapageuse du chef requis…? Les deux malheureusement. Dommage que pour se récital de très haut vol vocal, Sony n’ait pas fait appel à un orchestre sur instrument d’époque : la science des nuances et l’art du diseur Kaufmann eussent mérité d’emblée une telle parure instrumentale. D’autant que l’opéra romantique français ne se borne pas à des effets spectaculaires schématisés, comme nous le souligne que trop l’orchestre et le chef conviés ici.
Malgré cette réserve, la tenue du ténor ne perd rien de sa formidable constance dramatique : après ses précédents récitals Sony, dédiés à Verdi, et à Puccini, Jonas Kaufmann plus brillant et passionnel que jamais, convainc totalement. Avec une toute autre direction, et un orchestre plus ciselé comme suggestif, ce nouveau programme eût été un bonheur absolu. Le sentiment d’un gâchis persiste cependant… à l’instar de la production d’Otello à Londres, où le plus grand ténor actuel ne bénéficiait pas d’un écrin orchestral digne de sa subtilité d’acteur-diseur.

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CD, compte rendu critique. JONAS KAUFMANN : L’OPÉRA. Bayerisches Staatsorchester. Bertrand de Billy , direction. Airs d’opéras de Lalo, Bizet, Thomas, Offenbach, Massenet, Meyerbeer, Berlioz… Enregistrement réalisé à Munich en avril et mai 2017. 1 cd SONY classical – Parution annoncée le 15 septembre 2017.

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