CD, compte rendu critique. Carlos Kleiber : complete orchestral recordings on Deutsche Grammophon

kleiber-carlos-complete-orchestral-recordings-on-deutsche-grammophon-beethoven-brahms-schubert-cd-blu-ray-audiCD, compte rendu critique. Carlos Kleiber : complete orchestral recordings on deutsche Grammophon. Voici un coffret-album indiscutable et bĂ©nĂ©fique par son apport : un immense chef, contemporain des grandes heures de Karajan y est rĂ©vĂ©lĂ© ou confirmĂ© (pour ceux qui le connaissait dĂ©jĂ ). Autant Karajan fut fĂ©cond, universaliste dans une dĂ©marche soucieuse de laisser aprĂšs lui un legs important et diversifiĂ©, autant Carlos Kleiber (dĂ©cĂ©dĂ© en 2004),  reste mĂ©ticuleux, indĂ©cis, circonspect face Ă  l’enregistrement. De fait, en proie au doute, celui de l’exigence et de la perfection, le chef nous laisse une poignĂ©e d’enregistrements symphoniques, tous magistraux par leur radicalitĂ©, leur engagement, leur vision personnelle, d’une musicalitĂ© raffinĂ©e, suractive, Ă©ruptive et jaillissante. Contemporains de ses enregistrements d’opĂ©ras (tout autant essentiels), les 5 Symphonies recueillies ici forment le testament musical et donc orchestral d’un maestro irrĂ©sistible… l’autre grand chef Ă  l’ombre du plus mĂ©diatisĂ© Karajan.

Dans la forge orchestrale, un travail titanesque…

 

Carlos Kleiber : quel héritage orchestral ?
CLIC D'OR macaron 200EnregistrĂ©es en 1974 et 1975-76, avec les instrumentistes du Wiener Philharmoniker, les Symphonies n°5 puis 7 de Beethoven expriment cette exaltation tendre, ce fruitĂ© et cette libertĂ© humaniste dont fut capable Carlos Kleiber en digne fils de son pĂšre,  Erich, lui-mĂȘme chef d’orchestre et sublime mozartien (entre autres…). La 5Ăšme dĂ©voile fureur, puissance mais aussi Ă©lĂ©gance racĂ©e, dans la courbe des cordes, dans l’Ă©clat serti des cuivres. A 44-46 ans, Carlos Kleiber nous laisse pantois face Ă  une telle direction suractive et jamais gratuite ni dĂ©monstrative. Il semble avoir profondĂ©ment recueilli l’enjeu de chaque phrase musicale, investi leur sens profond, Ă©valuer ce qui pĂšse ici dans l’existence d’une vie terrestre. Tout cela Ă  partir de ce qu’il obtient des musiciens viennois : un modĂšle d’articulation Ă©nergique, de clartĂ© et de prĂ©cision lumineuses. Ce qui Ă©tonne et donc captive, c’est que l’apparent Ă©quilibre ne cache pas le surgissement de gouffres latents, l’ombre sous la perfection formelle et l’Ă©noncĂ© expressif : Dyonisos / Apollon Ă  la fois comme il est soulignĂ© dans la notice explicitant le choix des bandes ici regroupĂ©es. Mais c’est aussi une immense tendresse nostalgique qui se dĂ©ploie (second mouvement).
Auparavant en 1962, avec le Berliner, par exemple Karajan enregistrait pour sa part cette 5Ăšme ” du destin” : d’emblĂ©e la carrure martiale, l’esprit de grandeur qui emprunte Ă  l’Ă©popĂ©e s’enrichit d’une gravitĂ© presque inquiĂšte, creusant des tempi ralentis, d’une ombre et d’un panache tout autant superlatifs (oĂč jaillit le timbre de la clarinette, de la flĂ»te, du hautbois avec une attention scintillante et millimĂ©trĂ©e aux timbres instrumentaux). Karajan contrĂŽle tout, canalise vers un but fĂ©dĂ©rateur ; Ă  l’inverse, Kleiber encourage l’essor du flux, le dĂ©ploiement organique de la forme, cultivant l’effet de croissance immĂ©diate…
L’humanitĂ©, la tendresse, la dĂ©contraction, la naturel (Ă  force de travail acharnĂ© sur le texte musical) se dĂ©voilent plus encore dans le troisiĂšme mouvement oĂč la mise en place rythmique Ă©gale Ă©videmment celle de son pĂšre (le grand modĂšle auquel il se comparait avec inquiĂ©tude sans jamais avoir le sentiment d’en ĂȘtre digne, car Erich douta toujours des capacitĂ©s rĂ©elles de son fils) : le dernier Allegro se fait feu scintillant : il semble que le chef en transe tient dans ses mains la flamme magicienne et la transmet aux musiciens.
La 7Ăšme, fait valoir les mĂȘmes qualitĂ©s de chef organique et dĂ©miurge mais aussi sa facultĂ© de ciseler le dĂ©tail, emportant le flux dans un lyrisme Ă©chevelĂ© et radical (cordes superbement sollicitĂ©es dans leur fin de phrases), d’un esprit aĂ©rien et dansant : la transe dyonisiaque s’y dĂ©verse avec un talent frĂ©nĂ©tique, gĂ©nĂ©reux, irrĂ©sistible. Kleiber fait entendre les coups rageurs d’une mĂ©canique orchestrale gonflĂ©e Ă  bloc, d’une certitude conquĂ©rante Ă  la tension juvĂ©nile.
Le chef encore plus convaincant que dans le 5Ăš, parvient Ă  exprimer la sauvagerie primaire, la pulsion sacrale et primitive, l’Ă©lan vital dont l’Ă©nergie organise et structure le discours et l’Ă©quilibre de la forme Ă  mesure que les instruments crĂ©pitent et palpitent d’un seul coeur.
Kleiber, génie de la baguette

kleiber-carlos-400-chef-baguette-maestroCe Vivace dansant, trĂ©pidant frappe par sa franchise, sa jubilation dans l’instant : un sommet de la direction du chef qui fut si tiraillĂ© par le doute et handicapĂ© par une autocritique de plus en plus envahissante au point de le rendre imprĂ©visible quant Ă  ses engagements et ses projets d’enregistrements alors qu’il Ă©tait l’un des chefs les plus adulĂ©s, cĂ©lĂ©brĂ©s au monde. Le sentiment de dĂ©solation tragique et de destruction totale d’abandon et de retraite inĂ©luctable qui habite tout le mouvement 2 (Allegretto) est lui aussi bouleversant. Et le Presto touche par sa cohĂ©rence sonore, son Ă©lĂ©gance tendue, son feu primitif, prĂ©lude Ă  l’Ă©nergie rien que purement dyonisiaque du mouvement final (Allegro con brio) qui tout entier est hymne trĂ©pidant d’une furieuse vitalitĂ©. Du flux le plus incontrĂŽlable et comme jaillissant de sa source, Kleiber fait une extase et une transe orchestrale : une telle expĂ©rience partagĂ©e par le chef et les instrumentistes relĂšvent du prodige ni plus ni moins. Ce tĂ©moignage de 1976 demeure l’accomplissement le plus rĂ©vĂ©lateur de l’Ă©nigme Kleiber : la capacitĂ© de dĂ©passement visionnaire du maestro se fait jour ici. Il semble que l’oeuvre naĂźt et croit spontanĂ©ment au moment oĂč les musiciens jouent pour la prise. Saisissante esthĂ©tique, d’une croissance immĂ©diate, irrĂ©pressible totalement miraculeuse.

Rossinienne, facĂ©tieuse la Symphonie de Schubert  n°3 captive tout autant par l’imaginaire sans limites que Kleiber inspire Ă  ses troupes : en 1978, le geste semble encore plus sĂ»r, d’une culture sans bornes, d’un appĂ©tit d’extase sonore dĂ©cuplĂ©. Quel panache dĂšs le dĂ©but de l’Adagio maestoso et quand jaillit le motif “trĂšs lever de rideau” de l’Allegro con brio (Ă©noncĂ© Ă  la clarinette). LĂ  encore la transe expressive, la richesse hagogique Ă©tonnanent versatile dont est capable le chef fait feu de tout bois : la partition crĂ©pite, scintille sous sa baguette. Le chef joue de ce jeu purement formel, qui sait recycler et transformer ici toute une tradition symphonique viennoise, hĂ©ritiĂšre en particulier de Haydn dont Schubert, Ă  la rythmique beethovĂ©nienne aussi, poursuit la vĂ©locitĂ© Ă©lĂ©gante et la finesse lĂ©gĂšre mais d’une rare subtilitĂ© d’intonation.
Dans la 8Ăšme, Kleiber trouve les couleurs d’un vrai paysage nocturne, grandiose, d’une profonde et mystĂ©rieuse activitĂ©. Les deux mouvements de la D 759 s’immergent directement dans la tendresse vĂ©nĂ©neuse de ce romantisme noir qui fascine tant chez Schubert : la qualitĂ© sonore, les couleurs spĂ©cifiques (bois et cordes) comme des chants grimaçants et sardoniques, alternant avec le balancement et l’abandon  sont ici d’un magistral accomplissement. On y perçoit l’exceptionnel orfĂšvre des climats souterrains, des flux Ă©nigmatiques, le rĂ©alisateur hors pair et hors normes qui fait jaillir et l’ombre de la grande faucheuse dans une transe Ă  la fois noble et ciselĂ©e, d’une Ă©locution instrumentale sans pareille. A n’en pas douter aux cĂŽtĂ©s de la 7Ăšme de Beethoven – son incandescence dyonisiaque, voici un sommet bouleversant de la direction de Carlos Kleiber, celui ci deux ans aprĂšs en 1978 (Musikverein de Vienne). C’est une chevauchĂ©e en un pays dĂ©vastĂ© et apocalyptique Ă©noncĂ© en un geste d’une claire et rayonnante solennitĂ© tel l’accomplissement d’un rite immĂ©moriel. Kleiber offre au Schubert symphonique une invention visionnaire qui ouvre trĂšs large les perspectives investies… prĂ©figurant dans cette conception dramatique flamboyante, par sa dĂ©mesure lugubre et prenante, les Berlioz et les Wagner Ă  venir. Rien de moins. Alors que le Schubert chambriste par ses lieder et ses partitions de musique de chambre s’imposent Ă  peine, Kleiber semble avoir compris avant tout le monde, le gĂ©nie et la prĂ©science symphonique du Schubert romantique. L‘Andante con moto exprime comme le regret rĂ©trospectif des paysages traversĂ©s dans le mouvement initial. MĂȘme dans son inachĂšvement, l’InachevĂ©e pose un jalon dans la conscience symphonique du romantisme : une Ɠuvre atypique et inclassable qui annonce tous les univers Ă  venir.  La profondeur et la justesse de Kleiber se rĂ©vĂšlent confondantes de finesse, de suggestion, de subtilitĂ© poĂ©tique.

kleiber-carlos-maestro-genie-de-la-baguette-400La QuatriĂšme de Brahms succĂšde Ă  ses enregistrements BeethovĂ©nien et Schubertiens propres aux annĂ©es 1970. En 1980, Kleiber s’attaque ainsi Ă  l’enregistrement de la Symphonie n°4 (1885) au moment oĂč il vient de triompher Ă  Covent Garden dans Otello de Verdi et s’apprĂȘte Ă  enregistrer Tristan und Isolde de Wagner Ă  Dresde. Les annĂ©es 1980 sont celles de la cĂ©lĂ©bration planĂ©taire se concluant entre autres avec la direction du Concert du Nouvel An Ă  Vienne en 1989 : immense triomphe mĂ©diatique pour celui qui est particuliĂšrement recherchĂ©, contemporain d’un Karajan avec lequel il partage la vedette et les meilleures ventes alors de Deutsche Grammophon.
La tempĂȘte qui sĂ©vit dans le massif brahmsien annonce Dvorak ; le bouillonnement intĂ©rieur qu’y exprime Brahms, reflĂšte une Ăąme tourmentĂ©e en proie aux pires inquiĂ©tudes, aux failles ouvertes que compensent de rares pauses, accalmies pourtant salvatrices d’une infinie tendresse… On y retrouve malgrĂ© le classicisme affichĂ© de Johannes, ce poison romantique, malĂ©diction jamais Ă©cartĂ©e qui fonde le mystĂšre brahmsien et le rapproche de son “pire ennemi”, … Wagner. L’activitĂ© fĂ©conde en lien avec son hypersensiblitĂ©, prodiguĂ©e par Kleiber Ă©claire chaque recoin de la pensĂ©e brahmsienne dans une houle orchestrale qui emporte et par son flux rayonnant, les mouvements internes de sa structure comme le fini exemplaire de chaque micro cellule. L’ivresse dyonisiaque que permet le chef transforme notre propre comprĂ©hension de la Symphonie dont il fait une lutte intĂ©rieure, Ăąpre, mordante, parfois grimaçante en tout cas hautement tragique (premier mouvement : Allegro non troppo).
Le mystĂšre s’Ă©paissit encore dans l’appel du cor magnifique Ă  l’Ă©noncĂ© Ă©pique et lĂ©gendaire du cor initial dans le mouvement 2 (Andante moderato) : formulation dĂ©jĂ  dvorakienne lĂ  encore (les deux hommes Ă©taient liĂ©s), mais Ă  laquelle Kleiber apporte l’aura d’une tendresse mĂ©lancolique et sombre, tendre et presque dĂ©sespĂ©rĂ©e aussi que la cantilĂšne aux violoncelles masque Ă  peine, relançant mĂȘme l’Ă©toffe d’une blessure secrĂšte.
L’ĂąpretĂ© manifeste dans le choral qui ouvre le dernier Allegro (energico e passionato) confirme le geste et la vision de Kleiber Ă  l’endroit de Brahms : il en dĂ©laisse l’Ă©lĂ©gance Ă©paisse et souvent ailleurs sirupeuse pour l’expression la plus franche de la passion, jusqu’Ă  la crispation mais investie de l’intĂ©rieur, avec des Ă©clats d’une tendresse sombre incomparable (l’Ă©loquence de la clarinette, de la flĂ»te au dessus de la brume des cordes).  Tout cela montre l’intelligence avec laquelle Kleiber empoigne cet ultime mouvement de plus de 9 mn, en forme de vaste chaconne (comme la passacaille du finale des Variations d’aprĂšs Haydn). InspirĂ© par l’opus 98, le chef semble peu Ă  peu distiller l’essence du tragique brahmsien Ă  force de dĂ©cantation et d’Ă©tapes successives dans le cheminement alchimique, d’alambic en Ă©prouvette jusqu’Ă  la conclusion Ă  couper le souffle : la musique est bien sous sa conduite une sublimation, passant de mĂ©tamorphoses en Ă©tats de consience progressifs. En plus des 3 cd audio, Deutsche Grammophon ajoute un 4Ăš apport le blu ray audio qui regroupe l’ensemble de ce t hĂ©ritage inestimable dans une qualitĂ© sonore optimale.

Carlos Kleiber : gĂ©nie de la baguettePour conclure, les 5 Symphonies enregistrĂ©es ici soulignent la direction naturelle et jaillissante de Kleiber Ă  force de travail et de perfectionnisme. Mais cultivĂ©e, intelligent, charmeur, Kleiber savait tout obtenir de ses musiciens… Kleiber le magnifique, le sublime, le gĂ©nial se dĂ©voile ici dans sa dĂ©mesure disciplinĂ©e, produisant un son, une Ă©nergie, une fluiditĂ© jamais Ă©galĂ©e avant lui (et quel raffinement pour ses 2 concerts du Nouvel an Ă  Vienne en 1989 et 1991, devenant de fait le plus grand chef de la planĂšte aprĂšs la mort de Karajan) : de sorte qu’au moment du concert, la musique semble se crĂ©er Ă  mesure de son Ă©coute. Une ivresse sensorielle irrĂ©sistible qui rĂ©tablit ce que doit ĂȘtre un concert symphonique : un choc, une sublimation, un dĂ©passement collectif entraĂźnant musiciens et public grĂące au feu charismatique du chef. Et quel chef dans le cas de Carlos qui commença sous couvert de son pseudonyme Karl Keller, humble et laborieux rĂ©pĂ©titeur dans les thĂ©Ăątres d’opĂ©ras (Postdam, Stuttgart,… avant que Vienne ne lui fasse les yeux doux). Carlos attendit la mort de son pĂšre, immense maestro lui aussi, antinazi et humaniste engagĂ©, en 1956 pour voler de ses propres ailes et oser ĂȘtre un chef rĂ©putĂ©, reconnu, cĂ©lĂ©brĂ©. Les doutes du pĂšre auront toujours Ă©gratignĂ© une confiance dĂ©jĂ  fragile. Kleiber doute, cherche, travaille constamment. L’hyperactivitĂ© raffinĂ©e des Symphonie beethovĂ©niennes au caractĂšre dansant pulsionnel, la jubilation tour Ă  tour facĂ©tieuse et juvĂ©nile de la Symphonie n°3 et Schubert et le portique spectaculaire et profond voire lugubre de la 8Ăš, complĂštent le torrent passionnel de la 4Ăš de Brahms. Jamais un chef n’aura Ă©tĂ© aussi loin avec un orchestre dans l’art de servir et d’exprimer les enjeux formels et esthĂ©tiques voire philosophiques des partitions ici rĂ©unies.

4793187_Kleiber_Vinyl-vinyle version Set_PackshotCarlos Kleiber (1930-2004) : Complete Orchestral Recordings on Deutsche Grammophon (intĂ©grale des enregistrements pour orchestre rĂ©alisĂ©s par Deutsche Grammophon). Beethoven : Symphonies n°5 opus 67. Symphony n°7 opus 92, Schubert : Symphonie n°3 D200, Symphonie n°8 D759 “inachevĂ©e”. Brahms : Symphonie n°4  opus 98. 3 cd Deutsche Grammophon  (3cd + Blu ray audio (incluant outre l’ensemble des Symphonies rĂ©unies, plusieurs tĂ©moignages et commentaires sur les enregistrements rĂ©alisĂ©s par Carlos Kleiber). 1974-1980. EAN: 0028947926870, 07.07.2014. La notice est documentĂ©e et richement illustrĂ©e. Le coffret Kleiber version vinyle est publiĂ© le 18 aoĂ»t 2014 (illustration ci dessus).

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