CD. Coffret. Lorin Maazel, The Cleveland years, complete recordings (19 cd Decca)

Maazel cleveland years deccaCD. Coffret. Lorin Maazel, The Cleveland years, complete recordings (19 cd Decca). DĂ©cĂ©dĂ© en juillet dernier Ă  84 ans, Lorin Maazel (nĂ© en 1930 Ă  Neuilly sur Seine) laisse un hĂ©ritage important au disque, non pas un catalogue discographique tel que celui de Carlos Kleiber – mince mais essentiel et d’une finesse poĂ©tique rare-, ni comme celui de Karajan, celui d’un esthète qui a pensĂ© le son comme il a pensĂ© l’approche de chaque partition ; en comparaison, Maazel le virtuose et le surdouĂ© de la baguette, impose un profil plus artificiel, celui d’un consommateur frĂ©nĂ©tique, voire compulsif qui a enregistrĂ© … Ă  tout va : opĂ©ras, symphonies, Ĺ“uvres concertantes avec une ivresse parfois creuse qui n’empĂŞche pas certaines Ă©blouissantes rĂ©alisations comme son Don Giovanni, bande originale du film de Losey en 1979 : alors enregistrĂ© avec la crĂŞme des chanteurs vedettes mozartiens (te Kanawa, Berganza, Moser en tĂŞte, sans omettre Ruggero Raimondi dans le rĂ´le-titre et dans le rĂ´le de sa carrière…).

En liaison avec son dĂ©cès de cet Ă©tĂ©, Decca rĂ©Ă©dite pour lui rendre hommage ses annĂ©es glorieuses Ă  la tĂŞte de l’un des top five amĂ©ricains, le Symphonique de Cleveland dont il fut directeur musical pendant 10 ans, de 1972 Ă  1982, laissant après lui pour son successeur Christoph von Dohnanyi, une machine rutilante et souple… sans aucune identitĂ© artistique claire : tout est lĂ  ; Maazel fut un lyrique au geste facile et habile parfois strictement dĂ©coratif Pas de plan sur la comète, mais souvent un opportuniste qui fit feu de chaque instant avec un aplomb inouĂŻ. Ce manque de profondeur comme d’urgence est l’empreinte la plus significative de son style. C’est la dĂ©cennie des engagements internationaux : en 1977, il travaille très Ă©troitement avec le National de France dont il avait rĂ©ussi de superbes lectures de Ravel et de Debussy. La sensualitĂ© raffinĂ©e française lui va comme un gant : elle exalte mĂŞme ses qualitĂ©s d’orfèvre du son. C’est encore l’Ă©poque oĂą il est invitĂ© par le Phiharmonique de Vienne pour y diriger le Concert du nouvel An (1980 Ă  1986) : couronnĂ© par les Viennois, Maazel deviendra directeur musical de l’OpĂ©ra en 1982 ! Les noces seront de courtes durĂ©e cepandant car il restera simplement deux ans. Le charmeur pouvait ĂŞtre aussi arrogant voire mĂ©prisant : trop conscient de sa supĂ©rioritĂ© de musicien quasi parfait. DouĂ© artistiquement, l’homme Ă©tait discutable… il partira ensuite du cĂ´tĂ© du Symphonique de Pittsburgh jusqu’en 1996. Le coup de théâtre d’un esprit trop sĂ»r de lui reste en 1989 ce coup d’Ă©clat fugace, quand certain d’avoir Ă©tĂ© choisi par les instrumentistes du Berliner Philharmoniker pour ĂŞtre leur chef, Maazel convoque dĂ©jĂ  la presse pour les en remercier : gifle spectaculaire qui Ă©pingle son arrogance, l’Orchestre berlinois infirme la nouvelle et Maazel jure de ne plus jamais travailler avec la phalange laissĂ©e vacante Ă  la mort de Karajan… Jusqu’Ă  sa mort, Maazel Ă©tait devenu une icĂ´ne sans âge au style dispendieux mais sans âme, au sein de l’Orchestre de Valence en Espagne, depuis 2004 : une dĂ©cennie creuse et prĂ©tentieuse d’oĂą Ă©mergent cependant quelques rĂ©alisations personnelles : son opĂ©ra 1984 d’après Orwell montĂ© Ă  Londres au Covent Garden en 2005 en tĂ©moigne…
MĂ©canique et virtuose, Maazel savait cependant mais rarement ĂŞtre soudainement engagĂ© et inspirĂ© en rĂ©pĂ©tition ou en concert (jamais les deux Ă  la fois…).
Parmi les incontournables de ce coffret en 19 cd, on soulignera la valeur et la profondeur d’un chef français de grande classe comme en tĂ©moigne ses Ravel (intĂ©gral du ballet Daphnis et ChloĂ© de 1974, cd 2) et Debussy (La mer, Nocturnes, IbĂ©ria de 1977 et 1978, cd1). Ses gravures russes (Sheherazade de 1978, ou le poème de l’extase de Scriabine de 1979 font briller sa verve colorĂ©e et sensuelle ; notons surtout Ă©galement son Requiem de Berlioz (emphatique, noble, triomphal avec le tĂ©nor Kenneth Riegel de 1979, ce dernier fut Ă©galement engagĂ© pour Don Ottavio dans le Don Giovanni lĂ©gendaire de Losey Ă  la mĂŞme Ă©poque (1979), cd 6 et 7 ; le cd 8 promettait beaucoup sur le papier : L’ArlĂ©sienne, suites 1 et 2 et Jeux d’enfant de Bizet (finalement dĂ©monstratifs et assez creux), mĂŞme la Symphonie en rĂ© mineur de CĂ©sar Franck (1976), sommet du symphonisme français postwagnĂ©rien de 1889, est emmenĂ© sans fièvre (dernier mouvement et ses mĂ©tamorphoses sur tapis de harpe, sans rĂ©elleĂ©lĂ©vation spirituelle).

On note une âpretĂ© presque fiĂ©vreuse et dans un sens, dramatiquement plus approfondie dans son intĂ©grale du ballet de Prokofiev, RomĂ©o et Juliette (cd 9 et 10, 1973) ; Porgy and Bess de Gershwin reste d’une neutralitĂ© lisse sans tensions rĂ©elles, malgrĂ© une belle distribution , avec entre autre Willard White en Porgy…  (cd 11,12,13 de 1975) ; ses Brahms (les quatre Symphonies, 1976-1977) montrent une mise en place parfaite mais sans transe ni prise de risques lĂ  aussi : du Maazel pur jus, prĂ©visible, facile, aisĂ© mais sans implication. Enfin, les ballets de Verdi dĂ©montrent la belle mĂ©canique du Cleveland orchestra ; et mĂŞme avec la violoncelliste Lynn Harrel (Concerto d’Elgar et Variations Rococo de Tchaikovsky, de 1979, cd 19), orchestre et chef demeurent trop neutres lĂ  encore. N’est pas Kleiber fils ni Karajan ou Fricsay qui veut. En bien des points, ces derniers ont autrement plus de choses Ă  nous dire que le virtuose Lorin Maazel, fĂ»t-il prodige mais artistiquement trop correct.

Lorin Maazel. The Cleveland Years (1972-1982). Complete recordings, 19 cd Decca. 478 77 79.

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