Berlin. Staatsoper unter den Linden, 30 mai 2019. Giuseppe Verdi : Macbeth. BARENBOIM / KUPFER

LIEGE. JĂ©rusalem de Giuseppe Verdi Compte-rendu critique, opĂ©ra. Berlin. Staatsoper unter den Linden, le 30 mai 2019. Giuseppe Verdi : Macbeth. Placido Domingo, Ekaterina Semenchuk, RenĂ© Pape, Sergio Escobar. Daniel Barenboim, direction musicale. Harry Kupfer, mise en scènee. Il est des soirĂ©es d’opĂ©ra dont la seule lecture de l’affiche fait saliver et promet une soirĂ©e de haut niveau. Ce Macbeth berlinois est de celles-lĂ . COMPTE RENDU par notre envoyĂ© spĂ©cial Narcisso Fiordaliso.

Trois monstres sacrĂ©s de la scène lyrique dirigĂ©s par l’une des lĂ©gendes de la baguette, il n’en fallait pas moins pour que le monde musical s’affole, et Ă  raison.

La mise en scène de Harry Kupfer, crĂ©Ă©e voilĂ  un an, fait dĂ©filer Ă  l’envi ses paysages industriels en noir et blanc, comme un monde – Ă  l’instar du nĂ´tre – en train de s’auto-dĂ©truire. La force de la scĂ©nographie est encore renforcĂ©e des vidĂ©os superbes en arrière-plan et une machinerie impressionnante qui voit les appartements du couple maudit s’enfoncer dans les profondeurs du théâtre pour mieux faire apparaĂ®tre l’Ă©tendue dĂ©sertique, dessĂ©chĂ©e et dĂ©solĂ©e sur laquelle errent les sorcières.
Toute cette production, aussi esthĂ©tisante que prenante dramatiquement, sert d’Ă©crin Ă  la partition, servie magistralement ce soir.

A tout seigneur, tout honneur : Daniel Barenboim, directeur musical de la maison sous les tilleuls depuis 27 ans (et reconduit jusqu’en… 2027) trouve avec Macbeth la partition italienne parfaite pour faire admirer ses dons de coloriste. En effet, de tous les ouvrages verdiens, c’est peut-ĂŞtre celui-ci qui demande les teintes et les atmosphères les plus Ă©tranges. Le chef allemand fait ici merveille, tirant d’un orchestre des grands soirs une vĂ©ritable brume sonore, inquiĂ©tante et pourtant d’une folle beautĂ©. A un Somnambulisme près – pris Ă  notre sens trop vite pour en exalter toute la dĂ©raison et l’aliĂ©nation hypnotique -, il trouve constamment les tempi justes et entraine dans son sillage des solistes dĂ©chaĂ®nĂ©s.
A un âge qu’on ne connaĂ®tra jamais vraiment, Placido Domingo se donne tout entier dans le rĂ´le-titre et se jette tel un lion dans la bataille… alors qu’il Ă©tait annoncĂ© souffrant. Peut-ĂŞtre justement Ă  cause de cette indisposition, le lĂ©gendaire chanteur ne cherche Ă  aucun moment Ă  donner l’illusion qu’il serait devenu baryton et, au contraire, renoue avec son Ă©mission de tĂ©nor, tirant de son instrument des sonoritĂ©s encore glorieuses, comme d’un autre temps. Et si le legato parait parfois heurtĂ©, la voix frappe par sa jeunesse, son absence de vibrato et sa puissance, tandis que l’artiste Ă©meut profondĂ©ment par sa sincĂ©ritĂ©, paraissant vivre pleinement son personnage, sans filtre ni jeu. Bravissimo.

A ses cĂ´tĂ©s, Ekaterina Semenchuk rĂ©ussit victorieusement Ă  plier son large instrument de mezzo dramatique Ă  l’Ă©criture impossible de la Lady. Et si la première scène la sent parfois gĂŞnĂ©e par une agilitĂ© un peu lente au dĂ©marrage, la flamboyante russe triomphe dans une “Luce langue” Ă©lectrisante et surtout dans un Somnambulisme Ă  fleur de voix, irisĂ© de piani aussi inattendus de la part d’une voix de cette nature que proprement immatĂ©riels et jouissifs. Totalement habitĂ©e par son diabolique personnage, l’interprète se place d’emblĂ©e parmi les grandes titulaires du rĂ´le aujourd’hui.

ComplĂ©tant ce carrĂ© d’as, RenĂ© Pape apparait comme un luxe inouĂŻ en Banco, et renoue avec la grande tradition, celle qui confiait ce rĂ´le pas si secondaire Ă  des artistes de premiers plan. En quelques mots, la basse allemande nous subjugue une fois de plus par la splendeur de son timbre et la classe folle qui habille chacune des apparitions, des qualitĂ©s qui nous font regretter que ce personnage ne bĂ©nĂ©ficie pas d’une durĂ©e de vie plus longue.

Quinte flush, en fait, avec le tĂ©nor espagnol Sergio Escobar, vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation, remplaçant Fabio Sartori initialement prĂ©vu. Instrument corsĂ©, couleur ambrĂ©e, voix puissante, aigus victorieux, Ă©motion directement palpable… Gageons qu’avec tant d’atouts dans sa gorge, ce jeune chanteur n’est qu’Ă  l’aube d’un avenir radieux.

Parmi des seconds rĂ´les excellents, comme souvent en Allemagne grâce aux troupes, se font remarquer particulièrement le Malcolm franc et percutant d’AndrĂ©s Moreno Garcia ainsi que la Suivante très Ă©lĂ©gante d’Evelin Novak.

Un grand bravo Ă©galement au chĹ“ur maison, d’une tenue exemplaire et d’une cohĂ©rence admirable. La vie lyrique berlinoise rĂ©serve dĂ©cidĂ©ment de bien belles surprises. C’est tout naturellement debout et en liesse que le public a saluĂ© celle-ci.

Berlin. Staatsoper unter den Linden, 30 mai 2019. Giuseppe Verdi : Macbeth. Livret de Francesco Maria Piave d’après William Shakespeare.

Avec Macbeth : Placido Domingo ; Lady Macbeth : Ekaterina Semenchuk ; Banco : René Pape ; Macduff : Sergio Escobar ; Malcolm : Andrés Moreno Garcia ; Suivante de Lady Macbeth : Evelin Novak ; Un médecin : David Ostrek ; Un assassin : Giorgi Mtchedlishvili. Staasopernchor. Staatskapelle Berlin. Direction musicale : Daniel Barenboim. Mise en scène : Harry Kupfer ; Décors : Hans Schavernoch ; Costumes : Yan Tax ; Lumières : Olaf Freese ; Vidéo : Thomas Reimer

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