CD, critique. MOZART : Betulia LIberata (Talens Lyriques, 2 cd Aparte 2019)

Betulia-Liberata-mozart-talens-lyriquesCD, critique. MOZART : Betulia LIberata (Talens Lyriques, 2 cd Aparte 2019). Betulia liberata, K. 118 (1771), azione sacra ou drame sacrĂ©, est l’oeuvre d’un compositeur de 
 15 ans. Etonnante prĂ©cocitĂ© et maturitĂ© de Wolfgang, qui y approfondit dĂ©jĂ  une hypersensibilitĂ© Ă©motionnelle ; la langue est traversĂ© d’éclairs sturm und drang et de formules europĂ©ennes apprises dans l’esprit de Mannheim (arias fermĂ©s da capo empruntĂ©s Ă  l’opĂ©ra seria). La Betulia est Ă©crite pour le Prince d’Aragon Ă  Padoue, mais n’y fut probablement jamais donnĂ©e. Vivaldi avait dĂ©jĂ  traitĂ© le sujet de la juive Judith, dĂ©capitant le gĂ©nĂ©ral assyrien Holopherne afin de libĂ©rer BĂ©thulie. Les Talens Lyriques sculptent la matiĂšre dramatique de l’oratorio avec toute l’expressivitĂ© requise, et les solistes savent caractĂ©riser chaque profil du Livre de Judith (Ancien Testament) : le gouverneur Ozias, la noble Amital, et la voluptueuse Judith (convaincante Teresa Iervolino), visage exaltĂ©, passionnĂ© et bras armĂ©, victorieux des IsraĂ©lites contre l’Assyrien. Les instrumentistes Ă©clairent cette Ă©volution majeure dans l’écriture mozartienne qui propre aux annĂ©es 1770 « prĂ©classiques », rĂ©alisent les premiers opĂ©ras ciselĂ©s, menant d’ Ascanio in Alba (Milan, oct 1771) au dĂ©jĂ  romantique et trĂšs goĂ©thĂ©en Lucio Silla (mars 1774, contemporain des Souffrances du jeune Werther). A travers les types bibliques, Wolfgang devient Mozart, peintre unique du cƓur humain, vertiges et passions, mais ici fortement individualisĂ©s selon la capacitĂ© spĂ©cifique de chaque chanteur avec lequel il travaille et sait s’accorder. Lecture prenante qui s’appuie sur une distribution trĂšs homogĂšne et crĂ©dible. + d’infos sur le site des Talens Lyriques : https://www.lestalenslyriques.com/discographie/betulia-liberata/ – parution : 25 sept 2020.

CD, critique.LULLY : ISIS / Io. Talens Lyriques, Ch Rousset (2 cd APARTE – juil 2019).

LULLY isis ROUSSET critique cd opera classiquenewsCD, critique.LULLY : ISIS / Io. Talens Lyriques, Ch Rousset (2 cd APARTE – juil 2019). AprĂšs Bill Christie et Hugo Reyne, tous d’eux ayant diffĂ©remment rĂ©ussi leur propre lecture d’Atys (respectivement en 1987 et 2009), sommet de l’éloquence et du sentiment XVIIĂš, Les Talens lyriques et leur chef Christophe Rousset poursuivent une sorte d’intĂ©grale des opĂ©ras de Lully chez ApartĂ©. Un dĂ©fi redoutable et un courage immense
 tant les plateaux sont difficiles Ă  rĂ©unir, et le rĂ©pertoire toujours Ă©cartĂ© des scĂšnes lyriques. Qui programme aujourd’hui le Florentin anobli / naturalisĂ© par Louis XIV ? On s’étonne d’une telle situation, qui d’ailleurs vaut pour le baroque en gĂ©nĂ©ral : mĂȘme Rameau, le plus grand gĂ©nie dramatique et orchestral du XVIIIĂš peine Ă  dĂ©fendre sa place Ă  chaque saison nouvelle, en particulier Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Que l’on ne nous parle pas d’équilibre et de diversitĂ© des programmations. Le Baroque est de moins en moins jouĂ© au sein des thĂ©Ăątres d’opĂ©ras en France. Donc rĂ©jouissons nous de ce nouvel opus Lully par Ch Rousset.

Pourtant, soit qu’il soit question de la prise ou de l’économie du geste gĂ©nĂ©ral, la petitesse du son ne cesse ici d’interroger : on sait que les effectifs requis pour les crĂ©ations devant la Cour et le Roi, ne craignaient pas l’ampleur ; d’ailleurs toutes les gravures le reprĂ©sente : l’orchestre Ă©tait plĂ©thorique. Ce qui laisse imaginer un tout autre son Ă  l’époque
 Pourquoi alors ce format sonore si Ă©troit et serrĂ©, d’autant que le traitement final souhaitĂ© lisse tout relief. Pas d’aspĂ©ritĂ©, ni de timbres dĂ©finis: un juste milieu qui attĂ©nue toute disparitĂ© et tend Ă  unifier la globalitĂ© vers une uniformitĂ© dĂ©sincarnĂ©e. S’agirait-il alors d’une autre raison ? La vision propre au chef qui en phrases courtes, certes prĂ©cises mais systĂ©matiques jusqu’à la mĂ©canique, sonne sĂšche ; des tempos parfois trĂšs prĂ©cipitĂ©s soulignent une lecture nerveuse
 et finalement dĂ©vitalisĂ©e. Voici un Lully Ă©troit et mĂ©canisĂ© qui manque singuliĂšrement d’ampleur, de souffle, de respiration. Tout ce qu’ont apportĂ© et cultivĂ© autrement et par un orchestre et un continuo plus palpitant, les prĂ©cĂ©dents dĂ©jĂ  citĂ©s : Christie et Reyne. Pas sĂ»r que les dĂ©tracteurs et critiques d’un Lully trop affectĂ©, sophistiquĂ©, et finalement artificiel, ne changent d’avis aprĂšs Ă©coute de cet album.

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SUBLIME QUATUOR VOCAL
Tauran, Hubeaux, Auvity, EstĂšphe
Junon, Io/Isis, Apollon, Argus

 

 

 

Mais la surprise vient des chanteurs, prĂ©cisĂ©ment des deux premiers emplois d’une partition assez exceptionnelle. Si le geste du chef et le son de l’orchestre posent problĂšme, en revanche certains solistes sont remarquables tant leur chant restitue Ă  la fois la noblesse du rĂ©cit, le mordant articulĂ©, surtout la sincĂ©ritĂ© de la dĂ©clamation lullyste. Ce qui n’est pas peu dire. Ce que rĂ©alisent les deux cantatrices dans les rĂŽles opposĂ©s de Io / Isis et de Junon, relĂšve de l’exceptionnel, une voie idĂ©ale entre le style du thĂ©Ăątre cornĂ©lien et racinien, et la langueur expressionniste propre Ă  l’opĂ©ra lullyste. VoilĂ  longtemps que nous n’avions goĂ»tĂ© un tel chant vivant et palpitant, serviteur des images linguistiques qui font sens. D’oĂč notre excellente note et le CLIC de classiquenews.com

Relief et vérité des chanteuses TAURAN / HUBEAUX
A l’opposĂ© de toute surcharge hystĂ©rique, – un Ă©cueil que l’on constate aussi pour CybĂšle dans Atys-, BĂ©nĂ©dicte Tauran fait une Junon de grande classe, car elle Ă©vite toute boursouflure caricaturale voire parodique du personnage (ce qui a toujours Ă©tĂ© facile : Junon bien souvent n’est qu’une Ă©pouse dĂ©laissĂ©e, frustrĂ©e, qui rugit) : a contrario, ici, du tact et du style et un français impeccable (nous l’avions dĂ©couvert il y a quelques annĂ©es dans la version d’Atys par Hugo Reyne, en 2009 prĂ©cisĂ©ment, dans le rĂŽle de Sangaride). La maĂźtrise du français est impeccable ; l’intonation racĂ©e, subtile, surtout simple et naturelle. Une leçon de chant qui nous rĂ©conforte tant le problĂšme de l’intelligibilitĂ© est gĂ©nĂ©ral s’agissant des spectacles baroques en France.

montespan-isis-lully-quinault-opera-baroque-critique-hubeaux-tauran-chant-opera-critique-classiquenewsFace Ă  elle, la Io / Isis d’Eve-Maud Hubeaux soupire, rugit (mais de façon adĂ©quate et toujours mesurĂ©e), se lamente, victime douloureuse mais dĂ©munie : sa palette est riche autant que son articulation, elle aussi parfaite. PortĂ©e par ses deux portraits de femmes, – focus lĂ©gitime car de leur affrontements incessants, se produit le drame, les tortures, enfin la rĂ©conciliation (grĂące Ă  la mĂ©tamorphose finale). Mais dans la rĂ©alitĂ©, La Montespan (qui dut supporter la nouvelle conquĂȘte du Roi : Melle de Ludre) se reconnaissant avec raison dans le personnage de Junon… obtint la disgrĂące de Quinault.
Les deux chanteuses ont cette Ă©lĂ©gance et cette noblesse qui rendent passionnantes leur confrontation progressive. Intelligibles et expressives mais avec mesure, les deux divas tirent leur Ă©pingle du jeu. Le chant et la dĂ©clamation lullyste en sortent rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s, somptueusement captivante. C’est l’excellente surprise de cette lecture.

Parmi les hommes, deux solistes se dĂ©tachent nettement : Cyril Auvity convainc parfaitement par l’intensitĂ©, la prĂ©cision et la justesse du chant comme du jeu: entre autres personnages parfaitement tenus, sa Furie mordante et inflexible, haineuse et sadique Ă  souhait, face Ă  la Io frigorifiĂ©e (dĂ©but du IV) ; mĂȘme implication saisissante pour Neptune et Argus du fabuleux Philippe EstĂšphe, tempĂ©rament rare alliant puissance, musicalitĂ©, intelligibilitĂ©, sans jamais appuyer ni forcer. Nous tenons lĂ  un quatuor vocal somptueux, lullyste par l’esprit et le style. De quoi susciter l’enthousiasme d’oĂč le CLIC malgrĂ© nos rĂ©serves (comme on a dit).

A oublier Ă  l’inverse : le chant continĂ»ment outrĂ© et surexpressif et finalement systĂ©matique d’Ambroisine BrĂ© (Syrinx) ; les voix engorgĂ©es, ternes, lisses (usĂ©es ?) de Edwin Crossler Mercier (Pan) et Aimery LefĂšvre (HiĂ©rax).

En dĂ©pit de qualitĂ© Ă©loquentes indiscutables, le chƓur (de chambre de Namur) rate ses airs Ă  la chasse, dans une mise en place hasardeuse et prĂ©cipitĂ©e, sans souffle (Ă©pisode de Syrinx, la nymphe qui refuse l’amour et Ă©carte un Pan trop pressant). Selon le plan de Mercure, il est question en rĂ©alitĂ© d’endormir Argus afin de libĂ©rer Io, sa prisonniĂšre
 On finit par s’endormir nous aussi.

Heureusement l’acte IV, le plus poĂ©tique et le plus dramatique, celui des contrastes climatiques et autres supplices infligĂ©s par Junon Ă  Io, dont le chƓur des frimas, aux syllabismes glaçés, rĂ©pĂ©tĂ©s est plus prĂ©cis et dramatiquement plus prenant. L’acte dans son entier annonce les effets, machineries Ă  l’appui, du Rameau Ă  venir (Parques pour Hippolyte et Aricie ; tortures et Ă©carts climatiques des BorrĂ©ades). MĂȘme bel engagement des forces calorifiques des forges dans le tableau qui suit
 Mais lĂ  encore on s’interroge sur la petitesse de la sonoritĂ©, l’étroitesse du spectre des timbres orchestraux, d’autant que la prise de son reste centrale, globale, distanciĂ©e, confinant Ă  une image lisse, comme amidonĂ©e, et 
dĂ©vitalisĂ©e.

LĂ  est bien le problĂšme : l’orchestre trĂšs bien huilĂ©, semblable Ă  une machine Ă  coudre, Ă  la rythmique mĂ©canique, tricote un son aigre, petit, lisse. Tout est jouĂ© de la mĂȘme façon, uniformĂ©ment, malgrĂ© la disparitĂ© des ambiances par acte. Les tutti sonnent secs et courts. Voici un Lully sans tendresse ni ampleur.

Quelle diffĂ©rence avec les tĂ©moignages d’époque qui rĂ©pĂ©tons-le attestent d’un effectif de 100 instrumentistes dont la chair et la respiration devaient ĂȘtre autres. Le geste est de plus en plus rapide et sec Ă  mesure que le drame se prĂ©cipite, Ă  partir du IV justement quand Io subit les supplices imposĂ©s par une Junon particuliĂšrement sadique. Au point de forcer Io au suicide pour Ă©chapper Ă  tant de souffrance. Les instrumentistes savent cependant atteindre une certaine profondeur Ă  l’énoncĂ© des Parques (fin du IV) : si Io veut cesser de souffrir, « elle doit apaiser Junon ». C’est Ă  dire la rendre moins jalouse. La tendresse du geste (et la compassion pour l’hĂ©roĂŻne) paraĂźt enfin. C’est un peu tard. On le voit le chef Rousset joue surtout sur les contrastes, la tension, le nerf, au risque de paraĂźtre sec.

CLIC D'OR macaron 200Soulignons la rĂ©ussite du livret de Quinault et la dramatisation musicale par Lully, ce qui fait de « Isis » un opĂ©ra majeur aux cĂŽtĂ©s de Atys, en particulier pour la fin de la partition (acte V) : devant une Io Ă©puisĂ©e, qui appelle la mort, face Ă  Junon inflexible, Jupiter rend son amour à
 son Ă©pouse. L’enchaĂźnement des actes IV et V relĂšve du pur gĂ©nie lullyste : exacerbation des passions puis grand pardon et aspiration Ă  l’apaisement final grĂące Ă  la sublimation / mĂ©tamorphose salvatrice de la nymphe Io, Ă©reintĂ©e, exsangue, 
 miraculeusement recomposĂ©e en dĂ©esse Ă©gyptienne, soit Isis. Ce qui donne le titre de l’opĂ©ra, sans pour autant rendre compte vĂ©ritablement de la nature mĂȘme de son action depuis son dĂ©but. L’épisode Ă©gyptien Ă©tant dĂ©volu aux deux derniers airs orchestraux du V. La logique aurait plutĂŽt prĂ©fĂ©rĂ© le titre Io, plus proche du drame rĂ©el, Ă  travers les actes I, II, III et IV. Pour conclure, orchestre mĂ©canisĂ© et serrĂ© voire tendu ; mais plateau irrĂ©sistible, grĂące au quatuor vocal que nous avons distinguĂ©.

 

 

 

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CD, critique. LULLY : ISIS / Io (1677). Talens Lyriques, Ch Rousset (2 cd APARTE – juil 2019) – Lire aussi notre prĂ©sentation d’ISIS de Lully par Ch Rousset, Les talens lyriques, ici :
http://www.classiquenews.com/lully-isis-1677-les-talens-lyriques-ch-rousset-2-cd-aparte/

 
 

APPROFONDIR
LULLY, articles, dossiers, critiques sur CLASSIQUENEWS

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Isis, Ă  Beaune, juillet 2019 – critique de l’opĂ©ra en version de concert
http://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-beaune-lully-isis-12-juillet-2019-les-talens-lyriques-choeur-de-chambre-de-namur-c-rousset/

Bellérophon, 1679 / Les talens lyriques, 2011
http://www.classiquenews.com/lully-bellrophon-1679-les-talens-lyriqueschristophe-rousset-2-cd-apart/

Alceste, 1674 / Les talens lyriques 2017
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-lully-alceste-les-talens-lyriques-2-cd-aparte/

Armide, / Les talens lyriques 2015
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-lully-armide-les-talens-lyriques-2015-2-cd-aparte/

Amadis, 1684 / Les talens lyriques
http://www.classiquenews.com/lully-amadis-1684-rousset-2013-3-cd-aparte/

Les premiers opéras français par Hugo Reyne
http://www.classiquenews.com/lully-les-premiers-opras-franais-hugo-reyne10-cd-accord/

REPORTAGE VIDEO ATYS par Hugo Reyne 2009
http://www.classiquenews.com/lully-quinault-atys-1676-hugo-reynela-chabotterie-vende-aot-2009-reportage-vido-22/

Dossier Atys de Lully :
http://www.classiquenews.com/lully-atys-1676-le-livret-de-philippe-quinaultaspects-dune-partition-gniale/

Atys de Lully Chaboterie 2009 / Hugo Reyne
http://www.classiquenews.com/lully-atys-1676-hugo-reynefestival-musiques-la-chabotterie-11-et-12-aot-2009/

ATYS de Lully par William Christie
recréation reprise 2011 : reconstitution ou recréation ?
http://www.classiquenews.com/atys-2011-dossier-spcialreconstitution-ou-approfondissement/

ATYS de Lully par William Christie, reprise 2011 (DVD)
http://www.classiquenews.com/lully-atys-villgier-christie-20112-dvd-fra-musica/

ARMIDE de Lully par William Christie, 2008
http://www.classiquenews.com/lully-armide-christie-2008/

CD.Lully : Amadis, 1684 (Rousset, 2013. 3 cd Aparté)

AMADIS Lully rousset quinault auvity Wanroij Perruche weynants, MechelenCD.Lully : Amadis, 1684 (Rousset, 2013. 3 cd ApartĂ©)  Aux cĂŽtĂ©s d’Hercule, le chevalier Amadis et ses Paladins ont fait rĂȘvĂ© le Roi quand jeune, il se voyait conquĂ©rant du monde. En 1683, Louis XIV demande donc logiquement Ă  Lully et Quinault d’adapter la lyre chevaleresque Ă  l’opĂ©ra, ressuscitant le hĂ©ros chĂ©ri de sa jeunesse : ainsi naĂźtra Amadis en 1684.  Pour les crĂ©ateurs c’est une occasion inespĂ©rĂ©e de renouveler la langue et le vocabulaire de la tragĂ©die lyrique 10 ans aprĂšs sa crĂ©ation (Cadmus et Hermione, 1673) : l’AntiquitĂ© et la mythologie cĂšdent ainsi la place Ă  l’histoire nationale offrant de nouveaux effets sur la scĂšne : hĂ©las, malgrĂ© son fort potentiel dramatique et psychologique, le couple noir, haineux, jaloux (ici, le frĂšre et la sƓur Arcabonne et ArcalaĂŒs) ne dĂ©passe pas leurs rĂŽles de simples contrepoints malĂ©fiques au duo blanc lumineux et si tendre d’Amadis et d’Oriane
 Ingrid Perruche fait une Arcabonne caricaturale et souvent outrĂ©e, Ă  la frontiĂšre de la folie dĂ©bridĂ©e et de l’hystĂ©rie surlignĂ©e : le jeu surlignĂ© est d’autant plus Ă©tonnant que l’on connaĂźt bien la soprano capable de finesse comme de subtilitĂ© ; et son frĂšre, Edwin Crossley-Mercer, un ArcalaĂŒs
 malheureusement prĂ©visible, Ă©tal, plat, droit, sans trouble. D’oĂč vient que l’on refuse ainsi toute profondeur et toute ambivalence aux rĂŽles malĂ©fiques? C’est cependant dans la trame clair-obscure d’Amadis, les deux rĂŽles noirs et tĂ©nĂ©breux qui alimentent le feu et le nerf d’un opĂ©ra tournĂ© vers la fantastique et le dĂ©monisme. Arcabonne amoureuse impuissante d’Amadis ne cesse de manipuler, sĂ©duire, haĂŻr… il y avait matiĂšre Ă  caractĂ©riser et ciseler une superbe architecture dramatique. Cet aspect est totalement absent ici.

L’Oriane de Judith van Wanroij dĂ©ploie un miel plus sĂ©duisant (malgrĂ© des ports de voix qui entachent la puretĂ© de sa ligne vocale) ; heureusement Cyril Auvity se bonifie en cours d’action et ses derniers rĂ©cits en duo avec sa belle enfin reconquise  au V (chambre des Ă©lus d’Apollidion) offre de trĂšs beaux phrasĂ©s. Pour le reste le choix des voix secondaires affleure une semi caractĂ©risation convaincante (BenoĂźt Arnould en Florestan, surtout Hasnaa Bennani dans le rĂŽle de sa fiancĂ©e Corisande
). La palme de meilleur chant revient ici Ă  la fĂ©e Urgande de BĂ©atrice Tauran, celle qui chantait hier, Sangaride sous la direction de Hugo Reyne en VendĂ©e, saisit toujours par la grĂące et la puretĂ© de sa diction et l’élĂ©gance musicale de son expression : une dĂ©itĂ© parfaite, dĂ©fendant avec fermetĂ© mais fĂ©minitĂ©, l’amour mĂ©ritant. AprĂšs Roland, PersĂ©e, PhaĂ©ton (2012) et Bellerophon (2009), l’Amadis de Christophe Rousset ne manque pas de charmes en particulier dans le chƓur final, qui bĂ©nĂ©ficie de la mise en place et de l’articulation impeccable du Choeur de chambre de Namur, l’un des meilleurs actuellement. Mais la Chaconne qui prĂ©cĂšde (plus de 7 mn), sorte d’apothĂ©ose du couple amoureux et qui devrait concentrer le souffle Ă©pique, enchanteur de la fable qui vient de se produire, rĂ©vĂšle les limites des Talens Lyriques : faiblesses non pas techniques, mais 
 esthĂ©tiques. Le geste manque singuliĂšrement de hauteur, de respiration, restant linĂ©aire, rien que narratif. C’est bien jouĂ© mais pas envoĂ»tant.

rousset christophe talens lyriques amadis phaeton roland, bellerophonL’OpĂ©ra de Versailles avait il y a 3 ans, accueilli une autre production d’Amadis, certes inspirĂ©e de Lully mais rĂ©Ă©crite aprĂšs lui en 1779 pour Marie-Antoinette par
 le Bach de Londres, Jean-ChrĂ©tien, dans une rĂ©alisation beaucoup mieux caractĂ©risĂ©e sur le plan des profils expressifs
 Pour un Lully pur jus, sanguin et tendre, il faut hĂ©las se souvenir des Arts Florissants et de William Christie pour envisager un tout autre Lully, moins tendu, sec, descriptif. Manquent ici la profondeur, la poĂ©sie, la langueur, la souveraine nostalgie
 VoilĂ  qui fait craindre Ă  rebours d’une presque vague Lullyste, le sentiment d’une dĂ©faveur par manque de rĂ©elle affinitĂ© avec le sujet choisi. Cependant tout n’est pas Ă  jeter dans cette rĂ©alisation qui manque pourtant d’approfondissement comme de souffle. Louons cette presque intĂ©grale en cours des opĂ©ras de Lully : hier Reyne avait amorcĂ© la flamme, Christophe Rousset reprend le flambeau, mais c’est bien Bill l’enchanteur qui reste le vrai dĂ©tenteur du feu sacrĂ©.

amadis lully rousset aparteJean-Baptiste Lully : Amadis, 1684. Livret de Philippe Quinault, avec Cyril Auvity, Judith van Wanroij, Ingrid Perruche, Edwin Crossley-Mercer, BenoĂźt Arnould, BĂ©nĂ©dicte Tauran, Hasnaa Bennani, Pierrick Boisseau, Reinoud Van Mechelen, Caroline Weynants, Virginie Thomas. ChƓur de chambre de Namur. Les Talens Lyriques. Ch. Rousset, direction. EnregistrĂ© le 4/6 juillet 2013 Ă  l’OpĂ©ra royal du chĂąteau de Versailles . 3 cd ApartĂ© AP094 / Harmonia Mundi. Parution annoncĂ©e : le 23 septembre 2014.