Anna Netrebko chante Ă  Paris les Quatre derniers lieder de Strauss

netrebko annaParis, TCE. RĂ©cital Anna Netrebko, dimanche 10 mai 2015, 20h. Strauss : les quatre derniers lieder. Certes, Daniele Gatti dirige l’ouverture de BĂ©atrice et BĂ©nĂ©dicte de Berlioz et la Suite pour orchestre de RomĂ©o et Juliette de Prokofiev, mais gageons les spectateurs venus dans la salle parisienne, auront Ă  cĹ“ur d’Ă©couter le timbre Ă  la fois cristallin, blessĂ© et si sensuel de la pulpeuse diva austro russe Anna Netrebko, ailleurs, icĂ´ne de Salzbourg (avec la non moins glamour Elina Garança). A Paris, Anna Netrebko ose tout et poursuit un choix qui l’a rĂ©cemment exposĂ©e, rĂ©vĂ©lant certes des faiblesses indiscutables, mais passion vocale parfois dĂ©raisonnable, soulignant aussi un sincĂ©ritĂ© Ă©blouissante ; Ă  dĂ©faut de possĂ©der les moyens pour chanter les quatre derniers lieder de Strauss, Anna Netrebko apporte un miel tragique, un Ă©clairage intĂ©rieur que celles qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© n’avaient pas.

Leonora du Trouvère, furieuse et battante Lady Macbeth du même Verdi au Met en octobre 2014, Anna Netrebko poursuit son amour du risque avec une Norma de Bellini annoncée pour l’ouverture de la saison 2017-2018 du Metropolitan Opera… Pas vraiment belcantiste comme ont pu l’être Callas, puis Sutherland ou Caballé, Anna Netrebko n’en partage pas moins le goût des défis de ses ainées. Elle a su affirmer ainsi une éblouissante Elvira dans I Puritani, il y a déjà sept ans (déjà au Met en 2007). Son Bellini comme souvent chez elle, touche par son timbre corsé, ses aigus diamantins et métallisés, surtout en dépit d’une coloratoure parfois fastidieuse côté agilité et une justesse pas sûre, une sincérité de ton qui saisit par son angélisme hyper féminin, plutôt très incarné (une couleur charnelle qui fait la valeur de sa Manon puccinienne)…

boutonreservationParis, TCE. RĂ©cital Anna Netrebko
Dimanche 10 mai 2015, 20h.
Strauss : les quatre derniers lieder

Voici en dĂ©tail, notre compte rendu critique de l’enregistrement des Quatre derniers lieder (1948) par Anna Netrebko paru chez Deutsche Grammophon en novembre 2014 :

 

 

 

Erreur de parcours ou risque sauvé par sa sincérité ?

 

netrebko anna-anna_netrebko_dario_acostaLes moins indulgents ayant en mĂ©moire Te Kanawa avec Solti,  Jessye Norman avec Haitink,  Tomowa-Sintow avec le dernier Karajan (orchestralement ciselĂ©), sans omettre la Schwarzkopf diront de cette embardĂ©e discutable. .. mais que fait Anna Netrebko dans cette galère ? Car vocalement celle qui depuis fin 2013 et tout au long de 2014 jusque lĂ  avait rĂ©ussi toutes ses prises de rĂ´les surtout verdiennes (Leonora du Trouvere Ă  Berlin et Salzbourg,  puis Lady Macbeth au MĂ©tropolitain opĂ©ra de New York), prend des risques non prĂ©parĂ©s dont elle paie ici coĂ»tant le manque de rĂ©flexion. .. De toute Ă©vidence, Strauss ne convient  pas Ă  sa voix: aigus tendus,  legato en dĂ©faut,  phrasĂ© improbable…. c’est constamment sur un fil mal assurĂ© que la diva exprime les climats poĂ©tiques de chaque lied avec logiquement des incongruitĂ©s bien peu acceptables,  surtout dans le premier lied.

 

 

1 – Le premier des lieder pour voix et orchestre de Strauss, FrĂĽhling (seul “allegretto” quand les trois suivants sont des andante), met en difficultĂ© la ligne des aigus pas toujours très stable, auxquels s’ajoute une justesse alĂ©atoire. Mais sa fragilitĂ© et ce timbre incandescent, corsĂ©, mĂ©talisant et en mĂŞme temps si charnel,  rend son incarnation rĂ©ellement Ă©mouvante,  attachante mĂŞme d’une sincĂ©ritĂ© qui ne peut ĂŞtre mise en doute. Les puristes dĂ©nonceront une erreur de la part de la diva : n’est pas Schwarzkopf ou surtout Norman qui veut. Car ici la soprano est certainement et spĂ©cifiquement dans le premier des quatre lieder, la plus exposĂ©e et vraiment en difficultĂ©.

 

2 – Les choses s’arrangent nettement dans le lied suivant September oĂą la voix mieux prĂ©servĂ©e s’affirme naturellement,  plus proche du texte ; grâce à  une intĂ©rioritĂ© de ton parfaite d’une humanitĂ© raffinĂ©e et une fragilitĂ© bouleversante.  Barenboim feutrĂ© millimĂ©trĂ© s’accorde idĂ©alement au volume sonore de la soliste en un flamboiement nocturne irrĂ©sistible.  L’art du chef se rĂ©vèle ici dans toute sa riche palette hagogique.

 

3 – Dans “Beim Schlafengehen” (l’heure du sommeil),  relevons surtout,  -confirmation de cette bonification progressive en cours de programme et donc au moment de l’Ă©coute-, la fragile et dĂ©licate sensibilitĂ© luminescente de la soprano dans le rĂ©citatif d’ouverture auquel succède le violon solo qui mène vers la cristallisation enivrĂ©e… Ă  la ligne vocale contrĂ´lĂ©e de la voix rĂ©pond le souffle d’un Barenboim très murmurĂ©. LĂ  encore comme une signature,  la beautĂ© des aigus corsĂ©s, fins, mieux tenus quand ils sont justes et intenses comme ici, convainquent absolument. Cependant parfois le manque d’ampleur et de souffle, comme l’engagement un peu sage comparĂ© Ă  Jessye Norman ou pas assez fouillĂ© sur le plan des dynamiques et des nuances linguistiques comparĂ© Ă  Fleming ou Schwarzkopf, moderent globalement notre enthousiasme.

 

netrebko anna strauss barenboim staatskapelle berlin deutsche grammophon cd anna netrebko4 – Dans l’ultime lied : Im Abdendrot (Au crĂ©puscule : tout un symbole pour l’auteur arrivĂ© Ă  la fin de sa vie, laissant ici, après le choc de la guerre, son testament musical en 1948), l’Ă©trange dĂ©flagration initiale qui ressemble Ă  un pĂ©tard incontrĂ´lĂ© trop lourd au dĂ©but surprend de la part de l’orchestre jusque lĂ  ciselĂ©… ensuite sur le plan vocal,  il faut du souffle et une brillance intĂ©rieure Ă  toute Ă©preuve pour rĂ©aliser ce crĂ©pitement crĂ©pusculaire surtout chambriste qui se fait adieu au monde et renoncement gĂ©nĂ©ral ultime dans l’esprit des Metamorphosen. Fort heureusement la diva sait dĂ©ployer une maestria superlative car le tapis instrumental que l’orchestre sait ciseler Ă  ses pieds, offre un soutien et un cadre idĂ©al. La soprano qui trouve ici des couleurs et des intonations calibrĂ©s au diapason du chambrisme visionnaire de l’orchestre rĂ©ellement en Ă©tat de grâce, est mieux nuancĂ©e et de plus en plus introspective. Voix et instruments s’accordent idĂ©alement dans une fin Ă©nigmatique finalement vraiment sidĂ©rante. Le parcours que la diva rĂ©alise ici malgrĂ© ses imperfections de dĂ©part laisse admiratifs par la sincĂ©ritĂ© du ton et des aigus d’une rĂ©elle beautĂ©. C’est un disque d’abord dĂ©cevant (d’une Ă©coute trop rapide et superficielle) mais en cours d’audition, Netrebko en complicitĂ© avec Barenboim (les deux ont rĂ©alisĂ© sa prise de rĂ´le Ă  Berlin pour sa Leonora du Trouvère) s’impose par sa fragilitĂ© ; c’est d’autant plus mĂ©ritant que la discographie comprends des productions nombreuses et tout aussi lĂ©gendaires.

 

Richard Strauss : Quatre derniers lieder. Une vie de héros. Anna Netrebko, soprano. Staatskapelle Berlin. Daniel Barenboim, direction. 1 cd Deutsche Grammophon