CD, critique. MAURIZIO POLLINI : CHOPIN (Nocturnes opus 55, Mazurkas opus 56, Sonate opus 58 – 1 cd Deutsche Grammophon – 2018)

CHOPIN sonate opus 58 dg maurizio pollini cd critique cd review par classiquenews actualites infos musique classique cd 028948364756-CvrbCD, critique. MAURIZIO POLLINI : CHOPIN (Nocturnes opus 55, Mazurkas opus 56, Sonate opus 58 – 1 cd Deutsche Grammophon – 2018). Alors que simultanĂ©ment sort aussi le nouveau et 4Ăš cd du jeune Lisiecki dans un Mendelssohn sans nuance et plutĂŽt linĂ©airement martelĂ© (Ă©galement Ă©ditĂ© par DG), voici le « nouveau » Chopin d’un vĂ©tĂ©ran que l’expĂ©rience, le recul, et le bĂ©nĂ©fice d’une sensibilitĂ© ciselĂ©e, elle intĂ©rieure naturellement, exaltent, inspirent au plus juste ; le pianiste dĂ©ploie d’irrĂ©sistible arguments. Indiscutable, MAURIZIO POLLINI illumine les 7 partitions ici rĂ©unies qui semblent comme rĂ©capituler une vie dĂ©diĂ©e Ă  la rĂ©flexion et le sens de la musique. Son cadet aurait mĂ©rite d’enrichir ainsi Ă  son Ă©coute, un jeu trop scolaire.
Les Nocturnes font surgir le tragique et l’angoisse d’une Ăąme inquiĂšte et dĂ©semparĂ©e grĂące au toucher et au rubato d’une formulation ronde et prĂ©cise, nuancĂ©e et profonde, comprenant les chants et les contrechants. Chaque rĂ©itĂ©ration sonne comme une blessure pudiquement ourlĂ©e ; chaque sĂ©quence s’écoule avec un secret, une infinie douceur sombre. MĂȘme le second plus ardent, plus conquĂ©rant (quoique) resplendit par une tendresse caressante, un moelleux naturel qui enchante et berce. Le travail de l’énonciation, l’architecture qui soigne les galbes et le relief poli des arĂȘtes affirment une maturitĂ© et une comprĂ©hension saisissante de la langueur de Chopin : langueur mĂ©lancolique et aussi furieusement puissante (le rubato Ă  la fois ralenti et magnifiquement articulĂ©).
La respiration Ă©lĂ©giaque, enveloppĂ©e dans une ouate suspendue de la Berceuse (opus 57), fait elle seule, la magie de ce rĂ©cital de premiĂšre inspiration ; oĂč les harmonies se mĂȘlent, s’enlacent, sur un chĂąssis rythmique lui-mĂȘme suspendu Ă  ce tempo, ralenti, Ă©vanescent, dĂ©sarticulĂ©, articulé  d’une valse lente. Le jeu des miroitements intĂ©rieurs, Ă  plusieurs plans, Ă©tagĂ©s dans l’espace musical font toute l’ivresse de cette sĂ©quence
 littĂ©ralement magicienne. Du trĂšs grand art pianistique. Dans l’énoncĂ©, la projection, la conception poĂ©tique, l’écoute intĂ©rieure. C’est un Chopin Ă  l’infini pictural, d’un Ă©quilibre absolu et d’une paix fondamentale qui se dĂ©ploie et s’affirme et berce alors. Magistral.

Construite en des contours plus net et tranchĂ©s, la Sonate opus 58 exprime une toute autre activitĂ© ; radicale, et puissante, manifestes de cette puissance (certes souvent rentrĂ©e) qui Ă©lectrise le chant Chopinien. Autant de matelas harmoniquement dense, pour que surgisse la sublime mĂ©lodie bellinienne du premier mouvement. CharpentĂ© et chantant. Pollini n’oublie dans cette rondeur murmurĂ©e, ce galbe toujours souverain, l’aspect « maestoso » de l’Allegro initial. Quelle comprĂ©hension naturelle de la texture chopinienne. A la fois viscĂ©rale et chtonienne, la fluiditĂ© de Chopin, se dĂ©ploie souple et aĂ©rienne dans un flux Ă  l’onctueuse matĂ©rialitĂ©.
pollini-piano-maurizio-chopin-portrait-critique-cd-classiquenews-piano-majeur-actualites-piano-par-classiquenewsDans cet Ă©panouissement ultime du premier mouvement, l’agilitĂ© souple et caressante du toucher fait oublier la matĂ©rialitĂ© de la mĂ©canique, comme la frappe des touches ; et que dire de l’élasticitĂ© sidĂ©rante du second mouvement, plus doux et agile lui aussi : ce Scherzo atteint une texture pure, au delĂ  de toute matĂ©rialitĂ© du clavier ; un pur son Ă  la fois moelleux et mordant d’un Ă©quilibre idĂ©al. Un tel galbe rehausse l’éclat Ă©lectrique de l’écriture, son Ă©nergie lumineuse et flamboyante dont la fugacitĂ©, Ă©perdue, foudroyĂ©e (« molto vivace ») contraste avec l’ampleur architecturĂ©e du premier Allegro. Belle couleur liquide du Largo, plus droit, objectif, avec des assises graves idĂ©alement Ă©noncĂ©es lĂ  aussi. Enfin le dernier Finale / Presto non tanto confirme tout ce que l’on pensait du pianiste italien chez Chopin : l’énergie de la matiĂšre qui crĂ©pite et s’embrase en une urgence organique, dĂ©veloppe chez Chopin, cette ardeur brillante qui est aussi puissance de feu – un aspect que l’on Ă©carte trop souvent ; concernant Maurizio Pollini, c’est un acrobate et un athlĂšte au muscle intact d’une rondeur caressante, d’une grĂące allusive exemplaire qui affirme et la marche tragique et l’effusion pudique d’une dĂ©claration personnelle. En maĂźtre de la structure, le pianiste capte et prĂ©cise le sens et la direction de la digitalitĂ© qui s’accomplit : sous la crĂ©pitement virtuose du jeu proprement dit (en soi dĂ©jĂ  impressionnant), l’interprĂšte marque un cap, cible directement le mouvement essentiel, rĂ©vĂ©lant l’ossature globale. La vision est captivante et sa formulation, scintillante. Magistral rĂ©cital Chopin : sa sensualité  cultive et l’éloquence et l’énigme, en un clair / obscur rĂ©jouissant, captivant. Bel oxymore. Mais familier pour ce poĂšte du clavier. CLIC de CLASSIQUENEWS de fĂ©vrier 2019.

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CLIC D'OR macaron 200CD, critique. MAURIZIO POLLINI : CHOPIN (Nocturnes opus 55, Mazurkas opus 56, Sonate opus 58 – 1 cd Deutsche Grammophon – durĂ©e : 53 mn, 2018) – CLIC de CLASSIQUENEWS

CD. Maurizio Pollini, piano. Beethoven : intégrale des Sonates pour piano (8 cd Deutsche Grammophon)

pollini maurizio beethoven complete piano sonatas 8 cd deutsche grammophon coffret CLIC de classiquenewsMaurizio Pollini, piano. Beethoven : intĂ©grale des Sonates pour piano (8 cd Deutsche Grammophon). Comme le mĂ©tier de toute une vie, Maurizio Pollini est un cavalier seul qui aborde depuis longtemps en terre aimĂ©e, reliefs et traversĂ©es toujours inspirant, les Sonates  pour piano de Beethoven. C’est l’aboutissement de 40 annĂ©es d’un travail continu… Travail sur la forme, l’architecture, l’Ă©nergie que le grand Ɠuvre dans sa totalitĂ© absorbante ne manque pas de susciter d’un regard globalisant, c’est aussi selon les pĂ©riodes une rĂ©flexion sur les moyens de l’interprĂšte pour exprimer le souffle visionnaire et l’extrĂȘme modernitĂ© de Beethoven. 32 Sonates, 23 Sonates publiĂ©es entre 1793 et 1805, Ă  Vienne (puisqu’il quitte Bonn en 1792), composent ici un pĂ©riple d’une grandeur inventive inĂ©galĂ©e, le testament d’un homme bouillonnant et fraternel, intransigeant mais humain et gĂ©nĂ©reux qui fit du clavier, l’instrument expĂ©rimental par excellence.

pollini maurizio piano beethoven sonates fin integrale beethovenAujourd’hui septuagĂ©naire (nĂ© en 1942), laurĂ©at du Concours Chopin de Varsovie 1960,  l’Ă©lĂšve de Benedetti-Michelangeli voit ainsi par le disque, la boucle beethovĂ©nienne se refermer : terme d’un cycle commencĂ© avec ses dĂ©buts et poursuivi jusqu’Ă  prĂ©sent tout au long d’une expĂ©rience de rĂ©citals unanimement saluĂ©s : Maurizio Pollini convainc depuis toujours par son allant, cette allure qui s’appuie sur une trĂšs solide technicitĂ©. Strict contemporain d’une Argerich (les deux furent proches du maestro Claudio Abbado), Pollini sait varier ses engagements interprĂ©tatifs Ă©vitant cet intellectualisme froid et distanciĂ© qu’on lui attribue Ă  torts : il demeure un artiste sensible, dont les crĂ©pitements vont idĂ©alement Ă  Beethoven, y compris pour celui mĂ»r de la fin (opus 111 : lire ci aprĂšs). Du reste, alors qu’il en a toutes les qualitĂ©s, Pollini Ă  la diffĂ©rence de Martha Argerich n’est pas un pianiste chambriste : il cultive seul l’art musical devant son clavier. Seul pour la musique.
Le pianiste dirigea Rossini comme chef : l’inventivitĂ© et la facĂ©tie, comme Mozart et comme Haydn ; voilĂ  qui lui permet de colorer le dernier Beethoven, le plus impressionnant, le plus complexe et difficile aussi (ses fugues qui semblent retrouver la concision inspirĂ©e de JS Bach). Mais toujours Pollini y glisse le flux de la vie, le nerf tendu par un indĂ©fectible espoir fraternel. VoilĂ  qui renforce la haute valeur de son intĂ©grale Beethoven : un legs rĂ©alisĂ© depuis les annĂ©es 1970 (juin 1975 pour les opus 109 et 110 du cd 8, c’est Ă  dire les derniers opus) et jusqu’Ă  nos jours (2013 et 2014 pour les opus 31 et 49) avec, -le risque assumĂ©,  un goĂ»t bĂ©nĂ©fique pour les prises live : au fini esthĂ©tique de l’interprĂšte maĂźtrisĂ©, se joint l’intensitĂ© de la prise sur le vif et en public.

 

 

Un cycle d’enregistrements qui couvre 40 annĂ©es de travail et de recherche

Beethoven régénéré

 

Des premiĂšres Sonates oĂč Ludwig prolonge l’hĂ©ritage des Viennois Haydn et Mozart mais aussi les leçons de Clementi, et Dussek… comme dans l’invention et la tension rĂ©volutionnaire des trois premiĂšres Sonates (1793-1795) oĂč Beethoven frappe par son esprit dĂ©terminĂ©, querelleur aussi (il ne manquait pas de dĂ©concerter voire surprendre ses auditeurs), Pollini captive par la clartĂ© et la construction de son jeu. La fougue virile beethovĂ©nienne s’entend naturellement dans le jeu parfois Ăąpre d’un Pollini trĂšs engagĂ© : la fureur de Beethoven, sa sanguinitĂ© conquĂ©rante profite Ă  l’interprĂšte capable de prendre tous les risques, mesurĂ©s cependant Ă  l’aulne de l’Ă©lĂ©gance.
La profondeur aussi (largo e mesto en rĂ© mineur de l’Opus 10,  -1796-1798), annonçant l’Adagio sostenuto de l’Opus 106…) ; le pathos schillĂ©rien de la Grande Sonate pathĂ©tique de 1799 (Opus 13), l’immersion bouleversante et tendre des Sonates opus 14 ; l’inventivitĂ© formelle des Sonates opus 26 et 27…  sont approchĂ©s avec une franchise de ton et une suractivitĂ© perlĂ©e qui captive. Pollini en fait autant de jalons essentiels d’un laboratoire musical et esthĂ©tique, au dĂ©but du siĂšcle (1800-1081) ; ruptures ou avancĂ©es, les opus 30 et surtout 31 marquent par leur radicalitĂ© nouvelle Ă  l’Ă©poque du testament d’Heiligenstadt, combinant cohĂ©rence de la structure et frĂ©nĂ©sie irrĂ©pressible. Tout cela fulmine et s’intensifie sous les doigts d’un artiste complet,  fougueux autant que rĂȘveur.

A l’Ă©poque de l’HĂ©roĂŻque (1803) et de Fidelio I (1804), l’opus 53 inscrit sa marche rĂ©formatrice dans la Waldstein (1803), l’Appassionata (opus 57 de 1803 aussi), sonates symphoniques marquantes par leur ampleur de vue, leur conscience Ă©largie que porte toujours une volontĂ© indĂ©fectible vers l’avenir. Pollini Ă©claire la pensĂ©e continue d’un compositeur en perpĂ©tuelle recherche : un Picasso avant l’heure. A l’impĂ©tuositĂ© de la flamme inspirĂ©e rĂ©pond un nouvel Ă©ventail de trouvailles qui dĂ©passe la stricte matĂ©rialitĂ© et la mĂ©canique un peu sĂšche du clavier : l’Ă©lĂ©vation et le souffle dĂ©sormais Ă©poustouflants dialoguent avec des plongĂ©es introspectives d’une profondeur renouvelĂ©e Acrobate et poĂšte, conscient des risques encourus, Pollini est capable de vertigineux contrastes.

Fidelio de BeethovenEn 1816, l’opus 101 contemporain des dĂ©marches de Beethoven pour rĂ©cupĂ©rer la garde de son neveu Karl (le fils de Caspar mort en 1815), plonge dans d’autres eaux Ă©motionnelles particuliĂšrement intenses et exacerbĂ©es : l’Ă©criture fuguĂ©e, sĂ©vĂšre, dialogue avec une intimitĂ© plus allusive et libre. MĂȘme stricte construction dans l’opus 106 (1817) oĂč les proportions colossales voire cosmiques sont nuancĂ©es par des Ă©lans suspendus (Adagio sostenuto) d’une intĂ©rioritĂ© qui confine dĂ©sormais Ă  la lumiĂšre et l’Ă©blouissement final ; c’est assurĂ©ment le cas des opus 109 (septembre 1820) et des suivants : en enfant de la RĂ©volution, qui eut sa pĂ©riode napolĂ©onienne (pour mieux renier ensuite le faux libĂ©rateur), Beethoven est bien l’hĂ©ritier des LumiĂšres, fraternel et conquĂ©rant : l’arche tendue vers l’avenir de l’opus 111 (deux seuls mouvements rĂ©capitulatifs comme des Ă©nigmes, janvier 1822), autorise toutes les conjectures et rĂ©alise le rĂȘve ardent de Ludwig, dĂ©passer le prĂ©sent, permettre le futur. Comme une transe progressive, le parcours pianistique tempĂȘte et expĂ©rimente dans la trĂ©pidation de rythmes constamment changeants ; de nouveaux aigus Ă©thĂ©rĂ©s atteignent l’insondable aux portes de l’ineffable, dans une dĂ©matĂ©rialitĂ© nouvelle dont l’abstraction aĂ©rienne et aquatique, constellĂ©s de murmures harmoniquement miroitants, annonce dĂ©jĂ  Debussy. C’est l’un des apports de cette intĂ©grale discographique, accomplissements captivants ici rĂ©alisĂ©s Ă  Vienne en 1977.

CLIC_macaron_2014Le jeu du pianiste suit le souffle, accompagne chaque respiration de chaque phrase, joue l’expressivitĂ© comme un dernier soubresaut : une vitalitĂ© ardente, un feu intact que colore Ă  peine l’ivresse Ă©perdue Ă©chevelĂ©e des Ă©pisodes plus retenus (Ă©coutez les derniĂšres tendresses agiles, presque insouciantes de l’opus 49, enregistrĂ©es Ă  Munich en juin 2013 et 2014). Pollini / Beethoven, l’Ă©quation positive ? PortĂ© par une connivence heureuse, l’interprĂšte sert comme peu l’art de son maĂźtre. Le jeu respecte Ă  la lettre l’activitĂ© et l’embrasement de chaque partition. La vivacitĂ© Ă©lectrise, l’Ă©lĂ©gance caresse, la vision convainc. Totalement. Coffret Ă©vĂ©nement. Logiquement CLIC de classiquenews de janvier 2015.

Beethoven (1770 – 1827) : intĂ©grale des Sonate spour piano. Complete piano sonatas. Maurizio Pollini, piano. 8 cd Deutsche Grammophon 0289 479 4120 0.

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