COMPTE-RENDU, critique, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence, le 29 déc 2019. MOZART : La Flûte enchantée. Vidal…Roussat / Lubek

COMPTE-RENDU, critique, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence, le 29 déc 2019. MOZART : La Flûte enchantée. Vidal…Roussat / Lubek. Par quelque bout que l’on prenne cette production pour la qualifier globalement, Flûte vraiment enchantée, enchantement de cette Flûte, on reste insatisfait de l’étiquette, trop étroite pour en dire notre satisfaction éblouie. Musicalement, vocalement, visuellement : une réussite.

 

 

L’œuvre
1791 : Mozart végète, malade et sans travail. Ses grands opéras, chef-d’œuvres absolus, Les Noces de Figaro, Cosí fan tutte, Don Giovanni, n’ont guère marché dans l’ingrate Vienne. Son frère franc-maçon, Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre de quartier, pour des acteurs chanteurs plus que de grands chanteurs, comme lui-même, lui présente au printemps le livret d’un opéra qu’il vient d’écrire. Il est dans l’air du temps pré-romantique, sorte de féerie inspirée de contes orientaux à la mode de Christoph Marin Wieland, très célèbre auteur des Lumières allemandes, l’Aufklärung, surnommé « Le Voltaire allemand » pour son esprit, et de Johann August Liebeskind : Lulu ou la Flûte enchantée, Les Garçons judicieux. Rappelons la vogue égyptienne du temps : la campagne d’Égypte de Bonaparte de 1798 à 1801 n’est pas loin. Par ailleurs, Mozart avait déjà écrit la musique de scène de Thamos, roi d’Égypte, mélodrame ou mélologue, drame mêlé de musique, de Tobias Philipp von Gebler à la symbolique maçonnique puisqu’on situait l’origine de la maçonnerie en Égypte. Beaucoup d’éléments de cette Å“uvre se retrouveront dans la Flûte.
Mozart rechigne : il n’adore pas d’emblée cette féerie. Il remanie avec Schikaneder et la troupe cette Å“uvre parfois collective, sa musique insiste sur la thématique maçonnique, c’est connu : le thème trinitaire, ses trois accords de l’ouverture, les trois Dames, les Trois garçons, les trois temples, les trois épreuves des deux héros sont empruntées au rituel d’initiation de la franc-maçonnerie. Le parcours initiatique de Tamino et Pamina dans le Temple de Sarastro est inspiré des cérémonies d’initiation maçonnique au sein d’une loge.

 

 

La Flûte enchantée à Avignon
ONIRIQUE, FÉERIQUE : MAGNIFIQUE

 

 

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Cependant, à cette sorte de mystique maçonnique du parcours de l’ombre vers la lumière de l’esprit et de l’amour, Mozart mêle aussi de la musique religieuse : avant la fin de l’initiation du Prince, dans la troisième scène (acte II) au moment où Tamino est conduit au pied de deux très hautes montagnes par les deux hommes d’arme, il fait entendre le choral luthérien Ach Gott, vom Himmel sieh darein (‘Ô Dieu, du ciel regarde vers nous’). Il est chanté par les deux d’hommes en valeurs longues de cantus firmus d’origine grégorienne sur les mots Der welcher wandert diese Strasse voll Beschwerden, wird rein durch Feuer, Wasser, Luft und Erden,(‘Celui qui chemine sur cette route pleine de souffrances sera purifié par le feu, l’eau, l’air et la terre …’).

 

 

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L’idéologie maçonnique rejoint ici l’univers religieux traditionnel. Ainsi, si les quatre éléments sont utilisés dans le rituel maçonnique, ils le sont aussi depuis des temps immémoriaux dans nombre de religions, le quatre des éléments, des horizons avec le trois trinitaire, font même le sept (déjà les sept plaies de l’Égypte, les sept fléaux) et, dans la religion chrétienne, des sept plaies du Christ, de ses Sept Paroles en croix, des Sept Béatitudes de Marie, des sept péchés capitaux, etc. Quant à cette quête du Bien, de la Lumière, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est partagée de longue date par philosophies et religions. Ici, il est question de la lutte du Mal (les forces obscures de la Reine de la Nuit, la lune) contre celle du Bien et de la Lumière, qui triomphera dans un temple après des épreuves. Comme toujours, le génie musical de Mozart transcende les compartiments apparemment étanches des croyances diverses.
Le versant féerique, assorti de maximes morales de tous les jours est délicieusement naïf. Bref, au seuil de la mort, c’est l’enfant Mozart qui remonte, s’exprime, dans l’enchantement d’une musique sublime et populaire : elle s’adresse au plus haut et au plus simple de l’homme. Rentré de Prague après l’échec de sa Clémence de Titus, Mozart achève La Flûte enchantée et en peut diriger la première malgré sa maladie le 30 septembre 1791. C’est un triomphe. Entre temps, on lui a commandé un RequiemIl n’a pas le temps, l’achever : il meurt le 5 décembre. Cette messe des morts est sa dernière œuvre. Un an plus tard, fait extraordinaire pour l’époque, la Flûte enchantée connaît sa 100e représentation.

 

 

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Réalisation et interprétation
Devant le rideau, une petite table aux courbes Louis XV sur un tapis à tête de tigre, que nous n’aimons franchement pas : un animal réduit à l’ornement brutal du chasseur n’est pas pour enchanter un ami de la nature et des animaux vivants. Sur le plateau de la table, un gramophone d’autrefois avec, campanule de volubilis de métal, un pavillon rappelant celui, fidèle, de « La Voix de son maître » avec l’adorable petit chien l’écoutant. Orphée charmait les bêtes sauvages par son chant, sa musique : on préférerait le tigre charmé et non terrassé et disséqué, si telle est la métaphore à laquelle nous nous raccrochons pour tenter d’expliquer, sinon absoudre, cette image incongrue. L’enjeu moral de La Flûte enchantée, l’éthique maçonnique lumineuse est celle de la culture triomphant de la nuit du mal. Si c’est le sens de ce tableau d’avant le tableau, comme une épigraphe visuelle, il y a mieux que le tigre ou le loup pour représenter le mal sur terre : l’homme, hélas y suffit bien.
Défilé d’ombres dans la pénombre de la salle, le chœur se va placer dans la fosse d’orchestre, restant invisible comme lui, naissant de la musique même, libérant le grand plateau pour une foule indéfinie de personnages, agiles parmi les meubles, meublant sans encombrer l’espace de la souple frise sans cesse mobile de figures ombreuses du rêve en apesanteur par leur légèreté et leurs acrobaties semblant défier le réel concret. On croira même rêver de la marche sur un fil (belle idée d’épreuve d’équilibre pour le postulant maçon !) d’un Tamino dont on arrive à douter si c’est un double ; ou, autre épreuve, la montée en horizontale d’un mât vertical. Tout cela en rythme, dans la musique, semblant couler de source, sans solution de continuité, avec un naturel si élaboré qu’on ne s’étonne même pas que Papageno, le souple Marc Scoffoni, pourtant harnaché en costume d’un style vaguement renaissance flamande ou italienne, entre dans ce jeu festif et capricant avec une cabriole d’une légèreté aussi maîtrisée que son chant nuancé et son jeu frais et jovial. Il méritera bien son prix, sa pétillante, piquante et pétutante Papagena, Pauline Feracci : « Pa.pa, pa.pa. papapapa… »

 

 

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Donc, entre songe ou conte, ombres du sommeil, images, visages, rivages du rêve ou rives du réveil, le rideau brumeux, dans des lumières oniriques, se lève sur une chambre, une alcôve où se love un grand lit théâtralisé par deux grands panneaux de rideaux violets, table de nuit à grand réveil, qui deviendra le glockenspiel de Papageno, et vaste armoire, mobilier à la chaude couleur acajou, rocaille rococo stylisée : dans le goût Art Nouveau du Belge Horta. Dans le lit, tout chevelu et frisoté afro, un Tamino au pyjama à larges rayures verticales, surplombé de la menace d’un vaste portrait médaillon où se matérialisera plus tard la Reine de la Nuit. Pour l’heure, cauchemar, c’est le cobra égyptien tête de lit qui, entre les draps, visqueusement s’incarne appelant ses appels à l’aide.
On ne sait dans la pénombre du lointain qui nous gagne, peut-être détachées de la grande cheminée, trois caryatides égyptiennes, coiffées du « némès »
deux pans de tissu rayé bleu et or retombant de chaque côté sur les épaules, jambes entravées jusqu’aux anches du chapiteau à volutes, deviennent les Trois Dames bien chantantes (Suzanne Jérosme, Marie Gautrot, Mélodie Ruvio), mais comme enchaînées plus qu’enchantées dans la pierre où elles semblent soudées. Elles enchantent et enchaînent Tamino par le portrait de Pamina sorti de l’armoire comme une boîte à malice d’où sortiront aussi, arrachés au rêve, ensommeillés, emperruqués de blanc et pyjama assorti à celui du héros et de la coiffe des Dames, les Trois Garçons (Tanina Laoues, Emma De La Selle, Garance Laporte Duriez) mélodieuses gamines, surgissant, bienfaisants lutins, dans les situations critiques des héros pour les conseils aux adultes que savent souvent dispenser les enfants. Le brutal Monostatos, traditionnellement trahi par une voix faiblarde et crispante, est doté par Olivier Trommenschlager d’une vraie voix charnelle qui fait comprendre son désir si naturel de chair et l’immédiate compréhension de son texte en français, légitime revendication contre son exclusion par le malheur de sa couleur raciale, l’arrache à l’habituelle caricature du méchant noir d’âme et de peau.
Le Temple impénétrable de la Sagesse, en-deçà ou au-delà de la maçonnerie, ne peut avoir pour nous que la logique savante d’une superbe bibliothèque de tous les savoirs, tous ces livres, en tas ou en tranche. Mais c’est la médiation de la Parole humaine qui en donne les modalités d’accès et l’Orateur de Matthieu Lécroart a dans la voix autant de fermeté que d’humanité. De même, l’apparente raideur des deux Hommes d’armes, Matthieu Chapuis et Jean-Christophe Lanièce, s’attendrit de l’élan et l’allant vital du choral luthérien plein d’espérance de leur duo d’une chaleureuse puissance virile. La déception vient du Sarastro campé par Tomislav Lavoie, belle allure un peu carnavalesque en son habit de général d’Empire au chapeau outré de Guignol, qui a toutes les notes larges et rondes mais un grave insuffisant, ou détimbré pour cause de rhume et allergie, pour la noblesse vocale du personnage.

 

 

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Engagée en remplacement de la chanteuse prévue au programme, on ne dira pas que, pour Lise Mostin, la Reine de la Nuit est une prise de rôle : c’est une conquête, immédiate, évidente et audible, et qui conquiert d’emblée le public puisque, assagi désormais, n’interrompant plus que rarement les représentations par des applaudissements qui rompent l’action, elle est applaudie en reconnaissance de sa présence et de sa réussite. Le redoutable premier air par la tessiture plus grave et large, est délivré avec une générosité vocale splendide sans faire craindre pour les aigus qui, dans le célèbre second, hérissé de contre fa redoutables, sont pris à plein, d’une pleine voix rageuse, haineuse pour l’expression, mais sans acidité ni crispation, avec une aisance diabolique. Invitée deux jours avant en catastrophe, dont elle sauve le spectacle, elle n’a pas eu le temps d’apprendre le texte français et le chante dans l’original allemand, ce qui ne dérange en rien pour un personnage maléfique venu d’ailleurs.
La Pamina de Florie Valiquette, fleur en cage, d’abord poupée mécanique à la Hoffmann des contes, voix parlée à la naïveté enfantine qui convient, devient lentement femme dans les épreuves de la vie, le harcèlement libidineux de Monostatos, l’arrachement à la mère, la découverte de l’amour et l’abandon où sa voix, joliment timbrée, aisée, s’épanouit dans la douleur et plonge dans le grave ombreux mais pas alourdit, du désir de mort.
Prince surpris dans son sommeil d’enfant, enfantin par sa tenue de chambre l’espace d’une nuit de cauchemar et songe, démarche de petit soldat résolu, Mathias Vidal est un Tamino de rêve, élégiaque dans son premier air, mais capable d’affirmer l’héroïsme d’homme attendu de lui avec une voix pleine, ronde, douce et puissante à la fois. La dernière scène, retour au début, au sommeil qui engendra le rêve, nous montre un enfant endormi à son image africainement frisotée, (peut-être un petit mulâtre exonérant le racisme latent contre Monostatos), Prince redevenu l’enfant qui se sera rêvé adulte, veillé amoureusement par les personnages, dont la Reine et Sarastro, grands-parents bienveillants puisqu’ils sont père et mère de Pamina : le jour et la nuit réconciliés, le binarisme misogyne de l’opposition masculin/féminin dépassé, l’antithèse lumière/ténèbres, l’apartheid blanc et noir assumé mais subsumé par l’amour.

Plus donc que par une mise en exergue des symboles maçonniques trop souvent soulignés, il me semble que ces fées finales qui se penchent sur le berceau de l’enfant, de l’humanité, suffisent à traduire l’humanisme de la franc-maçonnerie, son utopie sociale. C’est la réussite de cette magnifique mise en scène cohérente et conjointe de Cécile Roussat et Julien Lubek qui signent aussi la scénographie et les lumières d’une grande beauté, dans un fourmillement de trouvailles incessantes, comme, entre autres, ces graphismes de silhouettes dans le goût du XVIIIe et ces ombres chinoises de la fin des épreuves. dans le respect toujours de la musique. On sent aussi le travail complice avec la costumière Sylvie Skinazi.

Mais que serait la scène sans la fosse ? Hors du mérite incommensurable d’avoir exhumé et donné vie à tout un continent musical perdu ou en déshérence, l’un des apports des baroqueux aux autres musiques, c’est d’avoir apporté à des répertoires encrassés, alourdis par la tradition un autre regard et souffle, les revivifiant, les renouvelant. À la tête du Chœur de l’Opéra Grand Avignon et de l’Orchestre Régional Avignon-Provence, qu’importe alors instruments anciens ou pas, Hervé Niquet était exemplaire. Il n’était que de le voir, sans baguette, souplement donner les entrées et d’indiquer les fins de sons aux chanteurs et instrumentistes, attentif à tout, pour goûter aussi visuellement ce renouveau sensible donné à cette musique que nous savons par cœur : un bonheur
On adressera aussi des compliments au texte français de Françoise Ferlan. Il est plus facile de mettre en musique un texte que de mettre des paroles sur une musique. Que dire alors de le traduire quand il s’agit de respecter la mélodie et le sens ? Même quand il n’y a pas d’erreur, d’approximations, souvent énormes dans les traductions d’opéras baroques dont la langue ancienne précieuse n’est souvent pas bien connue des traducteurs, les traductions des surtitres sont souvent forcément réductrices, devant caser un maximum dans l’espace minimum de l’écran. Ce qui oblige le spectateur à un regard doublé d’une écoute, avec les doutes quand on connaît la langue qui se chante sur scène. Certes, ceux qui ne connaissent pas l’allemand ont tendance à magnifier le mystère et la beauté d’un texte inconnu. Or, le texte de Schikaneder n’est pas du Da Ponte, il est simple, simpliste, naïf : l’entendre et l’écouter en français, magnifié par Mozart, en rend le charme encore plus touchant.

 

 
 

  

 

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LA FLÛTE ENCHANTÉE
Opéra en deux actes de
Wolfgang Amadeus Mozart
Livret d’Emanuel Schikaneder
Version intégralement française

Opéra Grand Avignon Confluence,
A l’affiche les 27, 29, 31 décembre 2019


Mise en scène, scénographie et lumières : Cécile Roussat et Julien Lubek.
Costumes Sylvie Skinazi : Assistante
Décor :Élodie Monet
Pamina : Florie Valiquette

La Reine de la Nuit : Lisa Mostin

Papagena Pauline Feracci
Première Dame : Suzanne Jerosme

Deuxième Dame : Marie Gautrot

Troisième Dame : Mélodie Ruvio
Tamino : Mathias Vidal

Papageno : Marc Scoffoni

Sarastro : Tomislav Lavoie

Monostatos : Olivier Trommenschlager

L’Orateur : Matthieu Lécroart

Premier Prêtre, Homme en armure : Matthieu Chapuis.
Deuxième Prêtre, Homme en armure : Jean-Christophe Lanièce
Trois enfants : Tanina Laoues, Emma De La Selle, Garance Laporte Duriez
(Chef de chant Vincent Recolin)
Acrobates : Mathieu Hibon, Antoine Helou, Alex Sander Da Neves Dos Santo,Sayaka Kasuya.

Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre Régional Avignon-Provence
Production Opéra Royal de Wallonie – Liège

En coréalisation avec l’Opéra Royal de Versailles
Direction musicale : Hervé Niquet

Continuo : Elisabeth Geiger 

 
Photos : Cédric Delestrade/ACM-Studio 

 
 

 

DVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)

150 ans de la mort de BERLIOZDVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)  -  Après avoir affiner, étrenner, poli son approche de l’opéra de Berlioz, à Linz et à Bonn, le chef François-Xavier Roth présente sa lecture de La Damnation de Faust à Versailles, sur la scène de l’Opéra royal, mais dans des décors fixes empruntés au fonds local.

Voilà une version allégée, éclaircie, volontiers détaillée (et d’aucun diront trop lente), mais dont l’apport principal est – instruments historiques obligent- la clarté.

faust-berlioz-vidal-antonacci-courjal-dvd-cvs-roth-critique-opera-annonce-annonce-classiquenews-ROTHAu format particulier des instruments d’époque (Les Siècles), répondent trois voix qui se révèlent convaincantes tant en intelligibilité qu’en caractérisation : Mathias Vidal en Faust, Anna Caterina Antonacci (Marguerite), Nicolas Courjal (Méphistofélès)… Complète le tableau, le Chœur Marguerite Louise (direction: Gaétan Jarry) pour incarner les paysans dès la première scène, puis la verve des étudiants et celle des soldats, avant la fureur endiablée des suivants de Méphisto dans le tableau final, celui de la chevauchée, avant l’apothéose de Marguerite entourée d’anges thuriféraires et célestes… Roth prend le temps de l’introspection, fouillant la rêverie solitaire de Faust au début, l’intelligence sournoise et manipulatrice de Méphisto; le maestro rappelle surtout combien il s’agit d’une légende dramatique, selon les mots de Berlioz : peinture atmosphérique et orchestrale plutôt que narration descriptive. Le fantastique et les éclairs surnaturels s’exprimant surtout par le raffinement de l’orchestration… laquelle scintille littéralement dans le geste pointilliste du chef français (éclatant ballet des Sylphes). En 1846, soit 16 années après la Symphonie Fantastique, l’écriture de Berlioz n’a jamais aussi directe, flamboyante et intérieure.

Le point fort de cette lecture sans mise en scène, demeure l’articulation du français : un point crucial sur nos scènes actuelles, tant la majorité des productions demeurent incompréhensibles sans le soutien des surtitres.
Bravo donc à l’excellent Brander de Thibault de Damas (chanson du Rat, aussi rythmique et frénétique que précisément articulée : un modèle absolu en la matière). On le pensait trop léger et percussif voire serré pour un rôle d’ordinaire dévolu aux ténors puissants héroïco-dramatiques : que nenni… Mathias Vidal relève le défi du personnage central : Faust. Certes la carrure manque d’assurance et d’ampleur parfois (nature immense, un rien étroite), mais quel chant incarné, nuancé, déclamé ! Le chanteur est un acteur qui a concentré et densifié son rôle grâce à la maîtrise de phrasés somptueux qui inscrit ce profil dans le verbe et la pureté du texte. La compréhension de chaque situation en gagne profondeur et sincérité. La ciselure d’un français intelligible fait merveille. On se souvient de son Atys (de Piccinni) dans une restitution en version de chambre : l’âme percutante et tragique du chanteur s’était de la même façon déployée avec une grâce ardente, irrésistible.

 

 

 

Berlioz à l’Opéra royal de Versailles
FAUST exceptionnel :  textuel et orchestral

 

 

 

Sans avoir l’âge du personnage, ni sa candeur angélique, Anna Caterina Antonacci, aux aigus parfois tirés et tendus, « ose » une lecture essentiellement ardente et passionnée.…elle aussi diseuse, au verbe prophétique, d’une indiscutable excellence linguistique (Ballade du roi de Thulé). Capable de chanter la cantate Cléopâtre avec une grandeur tragique souveraine, la diva affirme sa vraie nature qui embrase par sa vibration rayonnante, la loyauté du Faust lumineux de Vidal (D’amour l’ardente flamme).
Aussi impliqué et nuancé que ses partenaires, Nicolas Courjal réussit un Méphisto impeccable d’élégance et de diabolisme, proférant un verbe lyrique là encore nuancé, idéal. C’est sûr, le français est ici vainqueur, et son articulation, d’une intelligence expressive, triomphe dans chaque mesure. La maîtrise est totale, sachant s’accorder au scintillement instrumental de l’orchestre, dans la fausse volupté enivrée (Voici des roses), comme dans le cri sardonique final de la victoire (Je suis vainqueur ! lancé à la face d’un Faust éreinté qui s’est sacrifié car il a signé le pacte infernal).
Comme plus tard dans Thaïs de Massenet, Berlioz échafaude son final en un chiasme dramatique contraire et opposé : à mesure que Faust plonge dans les enfers (comme le moine Athanaël saisi par les affres du désir), Marguerite gagne le ciel et son salut en une élévation miraculeuse (comme Thaïs qui meurt dans la pureté). Voilà qui est admirablement restitué par le chef et son orchestre authentiquement berliozien. Il est donc légitime de fixer par le dvd ce spectacle hors normes qui dépoussière orchestralement et vocalement une partition où a régné trop longtemps les brumes du romantisme wagnérien.

François-Xavier Roth (© Pascal le Mée Château de Versailles Spectacles)

 

 

 

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BERLIOZ : La Damnation de Faust, 1846

Faust : Mathias Vidal
Marguerite : Anna Caterina Antonacci
Méphistophélès : Nicolas Courjal
Brander : Thibault de Damas d’Anlezy

Chœur Marguerite Louise / Chef : Gaétan Jarry
Les Siècles
François-Xavier Roth, direction
Enregistré à Versailles, Opéra Royal, en novembre 2018

1 dvd Château de Versailles Spectacles

 

 
 

 

La Damnation de Faust version 1846, sur instruments d’époque

berlioz Hector Berlioz_0FRANCE 2, lun 2 déc 2019, 00h55. BERLIOZ : La damnation de Faust. L’année 2019 marque les célébrations du 150ème anniversaire de la disparition d’Hector Berlioz. En lien avec la grande exposition sur Louis-Philippe donnée au Château de Versailles, l’Opéra Royal de Versailles avait anticipé cet événement en programmant sur la saison 2018/2019, un cycle Berlioz, dont ce concert faisait partie.
Il y a  plus de 170 ans, précisément le dimanche 29 octobre 1848, dans une salle rénovée et enfin ouverte au grand public, Hector Berlioz dirigeait l’un de ces immenses concerts dont il détenait le secret : 400 musiciens sur scène alternant les compositions de Gluck, Beethoven, Rossini, Weber et Berlioz bien entendu (“Grande fête chez les Capulet” du Roméo et Juliette, “La Marche Hongroise” de La Damnation de Faust). Ce concert marquait avec faste l’avènement de la Seconde République naissante.

François-Xavier Roth est un chef français dont la carrière avec son propre orchestre Les Siècles, mais aussi avec le Gürzenich Orchester à Cologne et le London Symphony Orchestra, connaît un fort développement. Ancien assistant de Sir John Eliot Gardiner, il cultive comme lui une passion pour Berlioz et la sonorité si « française » qui en est l’emblème comme l’esprit.
Son interprétation de La Damnation de Faust en version de concert (comme pour la création de 1846) permet d’entendre cette œuvre avec la force et les audaces du premier Berlioz : un chef-d’œuvre sombre et resplendissant, cosmique aussi par l’ampleur de ses évocations orchestrales.

Opéra Royal de Versailles, le 6 novembre 2018
Direction musicale : François-Xavier Roth
La Damnation de Faust. Musique de Hector Berlioz (1803-1869)
Livret de Almire Gandonnière (1813-1863) et Hector Berlioz (1803-1869)
D’après Faust de Goethe (1808)
Première représentation à l’Opéra-Comique de Paris le 6 décembre 1846
Les Siècles
Chœur Chœur Marguerite Louise
Chef des Chœurs Gaëtan Jarry

Mathias Vidal : Faust
Anne Caterina Antonacci : Marguerite
Nicolas Courjal : Méphistophélès
Thibault de Damas d’Anlezy : Brander

L’action de situe au Moyen-Age, en Hongrie et en Allemagne. Faust accablé par le dégoût de la vie, veut  mettre fin à ses jours en absorbant du poison. Les chants de Pâques l’arrachent à son désespoir en lui rendant la foi de son enfance, mais cet élan mystique suscite l’apparition soudaine du démon, Méphistophélès, qui lui promet tous les plaisirs de l’existence et l’entraîne dans une taverne au milieu d’une bruyante assemblée. Ces plaisirs vulgaires ne parviennent pas à séduire Faust et Méphistophélès le transporte sur les bords de l’Elbe où il lui fait découvrir la jeune Marguerite dans un rêve enchanteur. Dès que Faust et Marguerite se rencontrent, ils se reconnaissent et se jurent un amour réciproque. Mais les deux amants doivent se séparer car Méphistophélès les avertit qu’ils ont attiré l’attention du voisinage et de la mère de Marguerite. Faust, malgré sa promesse de revenir dès le lendemain, semble avoir oublié Marguerite pour s’abîmer dans la contemplation de la nature. Méphistophélès le rejoint pour lui apprendre que la jeune fille est condamnée à mort pour avoir empoisonné sa mère. Pour la sauver, il exige de Faust qu’il signe un pacte l’engageant à le servir et il l’entraîne avec lui en enfer au terme d’une chevauchée fantastique. Seule Marguerite est sauvée et accueillie au ciel par le chœur des esprits célestes.

CD événement, critique. HALEVY : Le Dilettante d’Avignon : Marzorati / Piquemal (2 cd Klarthe records – 2014)

CD événement, critique. HALEVY : Le Dilettante d’Avignon : Marzorati / Piquemal (2 cd Klarthe records – 2014). L’auteur de cette délicieuse pochade satirique se moque et célèbre à la fois, les qualités de la musique italienne, et les travers du milieu parisien prêt à l’idolâtrer…Halévy excelle à railler ce qui a fait justement le succès de Rossini dans le Paris de la première moitié du XIXè…
Halevy opera annonce critique opera dilettante d avignon piquemal halevy KLARTHE records  cd opera critique KLA073couv_lowQuand le directeur de théâtre Maisonneuve devenu par passion Casanova s’émeut de la langue italienne, c’est comme si sur la scène ressuscitait Mr Jourdain apprenant la langue française. Naïf et touchant par la sincérité de son goût italien, Maisonneuve (excellent Renaud Marzorati) désespère car le français n’a pas d’accent mais sait s’enthousiasmer en invitant une troupe de chanteurs italiens sur les planches de son théâtre. La situation est cocasse : elle renvoie à toute l’histoire de l’opéra et de la musique européenne, scandée par la rivalité des cultures et des styles et surtout comme ici, la volonté de fusion des deux écoles.
On ne louera pas assez cette initiative discographique : exhumer des pépites lyriques, qui allie une intrigue resserrée dans une mise en forme raffinée, subtilement délirante ; c’est assurément le cas de cette comédie drôlatique signé d’un auteur qui fit l’âge d’or du grand opéra à l’Opéra de Paris : Fromental Halévy (Prix de Rome 1819), mentor d’Offenbach dans la Capitale.
La finesse se moque ici des styles italiens (Rossini) et français (couplets de Valentin) : ainsi le « duo à trois voix », CD2 où brillent aux côtés d’Arnaud Marzorati, Mathias Vidal (Dubreuil, compositeur parisien qui singe les italiens) et Virginie Pochon (Marinette), à la fois sincères et satiriques. Le jeu théâtral est finement polissé et restitue à ce mini opéra, sa nature de pochade enlevée, hyperélégante. Fromental Halévy s’y délecte à exprimer son amour du genre lyrique (le Dilettante c’est lui). Le compositeur tort le cou aux codes d’un système éculé : à l’époque où règne Rossini à Paris, il suffit de se dire italien pour être joué dans les théâtres parisiens (c’est donc le cas de Dubreuil imposteur génial, à Paris et à Avignon)…
Dans ce joyau opératique et comique, toutes les équipes de l’Opéra d’Avignon savourent les degrés mêlés d’une partition souvent délirante.

CLIC D'OR macaron 200Le label Klarthe jamais en reste pour la défense duHALEVY Fromental_Halevy_by_Etienne_Carjat-crop patrimoine français dévoile ainsi une pépite lyrique qui succéda de quelques mois au triomphe du Guillaume Tell de Rossini(1829). La révélation est totale, nuançant l’hégémonie de Rossini dans les années 1820, servie par l’engagement générale d’une troupe allumée. La réussite de cet enregistrement live (avec applaudissements, Opéra Grand Avignon, avril 2014), véritable recréation depuis l’époque romantique est assuré par le choix des solistes et l’engagement des instrumentistes de l’orchestre choisi : Orchestre Régional Avignon-Provence sous la direction, articulée, pétillante de Michel Piquemal. Voilà une nouvelle réalisation majeure pour la redécouverte de l’opéra romantique français. Qui connaît cette veine comique du très sérieux Halévy, réputé pour La Juive, ou Clari (ressuscité par Cecilia Bartoli) et récemment La Reine de Chypre ?

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CD événement, critique. HALEVY : Le Dilettante d’Avignon (1829). 2cd Klarthe records – enregistré en avril 2014 à l’Opéra d’Avignon) – CLIC de CLASSIQUENEWS

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LIRE aussi notre présentation annonce du Dilettante d’Avignon de Halévy par Arnaud Marzorati et Mathias Vidal à l’Opéra d’Avignon (2014):
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-halevy-le-dilettante-davignon-piquemal-2-cd-klarthe-2014/

COMPTE-RENDU, CRITIQUE,opéra. DIJON, le 20 mars 2019. RAMEAU : Les Boréades. Vidal…  Haim, Kosky

Un Rameau méconnu : Les Fêtes de PolymnieCompte rendu, opéra, Dijon, Opéra de Dijon, Auditorium, le 22 mars 2019. Rameau : Les Boréades. Emmanuelle Haïm / Barrie Kosky. Les Boréades, ultime ouvrage d’un Rameau de 80 ans, jamais représenté de son vivant, est un magistral divertissement, bien davantage que la « tragédie lyrique » que son sous-titre affirme. Rameau énonce l’histoire par bribes, séparées par des danses ou des chœurs qui suspendent l’action. L’intrigue, quelque peu dérisoire, est un aimable prétexte. Alphise, reine de Bactriane, est sommée de choisir son époux. La tradition lui impose un descendant de Borée, le vent du nord. Elle repousse les deux prétendants qui se prévalent de cette filiation pour s’éprendre d’un étranger, d’origine inconnue : Abaris. On apprendra de la bouche d’Apollon que l’étranger est né de ses amours avec une nymphe de la lignée de Borée. Tout finira donc bien.

Les péripéties liées à la déconvenue des prétendants – Calisis et Borilée -comme de Borée lui-même, vont permettre au librettiste et au musicien de composer des tableaux fantastiques, correspondants aux conventions du temps : orage, séisme, vents furieux qui enlèvent l’héroïne pour la retenir en un lieu obscur où elle vit de multiples supplices. Ces épreuves et celles imposées à son amant seront surmontées grâce à la flèche enchantée qu’Amour lui avait donnée.

 
 
 
 
 
 

Les Boréades à Dijon…

Réussite absolue et souffle du génie

 

 

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Trop souvent, il faut déplorer des mises en scène qui s’approprient et défigurent l’ouvrage pour en faire quelque chose de neuf, sans rapport avec les intentions du livret et de la musique.  Barrie Kosky n’est pas de ceux-là : sa modernité, bien que radicalement novatrice, est une ascèse qui nous permet d’accéder au sens profond. On se souvient du cube qui occupait la place centrale de Castor et Pollux. Ici, Barrie Kosky crée un dispositif scénique, d’une abstraction très esthétique : une immense boîte, sorte d’ingénieux écrin, qui va s’entrouvrir, se fermer, s’ouvrir largement, emprisonner l’héroïne, pour une happy end, après les épreuves auxquelles les amants seront soumis. Sa face avant servira de fond pour des jeux d’ombres, le plateau surélevé, autour duquel évolueront le plus souvent danseurs et choristes, constituera le creuset d’une alchimie féconde. Un troisième niveau sera révélé aux finales des deuxième et cinquième actes. Le travail se concentre avant tout sur les corps, sur le geste : la chorégraphie est constante et s’étend à tous les acteurs, solistes, choristes comme danseurs, que seule la virtuosité distingue.

Dans cette ascèse plastique, tout fait sens. Accessoire, mais essentielle, la flèche, vecteur de l’amour, plantée en terre au proscénium à l’apparition du décor. Les corolles de gigantesques fleurs, variées et colorées à souhait, descendent des cintres dans une apparition admirable. Les costumes, l’usage parcimonieux de la couleur, les éclairages appelleraient un commentaire : la réussite est absolue.

Au commencement était le souffle. Borée sera le grand ordonnateur, avant que Jupiter ne s’en mêle. C’est par le souffle qu’il fera naître la musique. Christopher Purves est une des plus grandes basses baroques. Son émission et son jeu sont un constant régal. Emmanuelle de Negri, qui incarne tour à tour Sémire, Polyymnie, Cupidon et une nymphe, en est le parfait contraire : on ne sait qu’admirer le plus, du jeu ou du chant, tant les personnages cocasses, délurés qu’elle incarne et danse autant qu’elle les chante sont plus attachants les uns que les autres. Hélène Guilmette campe une Alphise émouvante, au chant exemplaire de clarté. L’Abaris de Mathias Vidal, habité par son personnage, nous empoigne aux derniers actes. Edwin Crossley-Mercer donne toute leur noblesse à Adamas, puis à Apollon, chant lumineux, rayonnant. Le Borilée de Yoann Dubruque comme le Calixis de Sébastien Droy sont tout aussi réussis.

 
 

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Les chorégraphies d’Otto Pichler, captivantes, pleinement abouties, et les danseurs professionnels – admirables – comme les chœurs, d’une fluidité corporelle rarissime, nous réjouissent.
Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée réalisent là une magistrale interprétation, d’une vie constante, colorée à souhait (ah ! ces flûtes si chères à Rameau), qu’on ne peut dissocier de ce travail d’équipe, exemplaire. A quand un enregistrement et une prise vidéo ? Cette réalisation superlative l’appelle.
 
 

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Compte rendu, opéra, Dijon, Opéra de Dijon, Auditorium, le 22 mars 2019. Rameau : Les Boréades. Emmanuelle Haïm / Barrie Kosky. Crédit photographique © Opéra de Dijon – Gilles Abegg

 
  
 

Livre cd, compte rendu critique. GOUNOD : Cinq-Mars, 1877. Vidal, Gens, Christoyannis, … (2 cd 2015)

gounod cinq mars cd opera critique review account of classiquenews ulf schirmer mathias videl veronique gens cd 1507-1Livre cd, compte rendu critique. GOUNOD : Cinq-Mars, 1877. Vidal, Gens, Christoyannis, … (2 cd 2015). Dès l’ouverture, les couleurs vénéneuses, viscéralement tragiques, introduites par la couleur ténue de la clarinette dans le premier motif, avant l’implosion très wébérienne du second motif, s’imposent à l’écoute et attestent d’une lecture orchestralement très aboutie. Du reste l’orchestre munichois, affirme un bel énoncé du mystère évoqué, éclairé par une clarté transparente continue, qui quand il ne sature pas dans les tutti trop appuyés, se montre d’une onctuosité délectable. Tant de joyaux dans l’écriture éclairent la place aujourd’hui oubliée de Charles Gounod dans l’éclosion et l’évolution du romantisme français. Et en 1877, à l’époque du wagnérisme envahissant, (le dernier) Gounod, dans Cinq-Mars d’après Vigny, impose inéluctablement un classicisme à la française qui s’expose dans le style et l’élégance de l’orchestre (première scène : Cinq-Mars et le chÅ“ur masculin). D’emblée c’est le style très racé de la direction (nuancé et souple Ulf Schirmer), des choristes (excellentissimes dans l’articulation d’un français à la fois délicat et parfaitement intelligible) qui éclaire constamment l’écriture lumineuse d’un compositeur jamais épais, orchestrateur raffiné (flûte, harpe, clarinette, hautbois toujours sollicités quand le compositeur développe l’ivresse enivrée de ses protagonistes).

 

 

 

Cinq-Mars éclaire le raffinement du dernier Gounod

 

 

Justesse immédiate dès la première scène et surtout la seconde entre De Thou et Cinq Mars : timbres suaves et naturellement articulés du ténor et du baryton ainsi fusionnés, Cinq-Mars et son aîné (paternel) De Thou, soit l’excellent Mathias Vidal et Tassis Christoyannis : vrai duo viril, l’équivalent français en effusion et tendre confession mêlée, du duo verdien : Carlos et Posa, dans Don Carlo. Le même duo revient d’ailleurs pour fermer l’épisode tragique, juste avant l’exécution de Cinq-Mars par Richelieu, à la fin du drame en 4 actes.

TENOR EN OR : Mathias Vidal éblouit chez MondonvilleForce vocale palpitante, liant tout le déroulement de l’action, la prise de rôle de Mathias Vidal en Cinq-Mars engagé et nuancé, relève du miracle lyrique et dramatique : un tempérament ardent et juvénile, au style impeccable qui renouvelle sa fabuleuse partie dans les Grands Motets de Mondonville révélés par le chef hongrois Gyorgy Vashegy (LIRE notre critique du cd Grands Motets de Mondonville, CLIC de classiquenews de mai 2016).

 

Intriguant sombre, persifleur grave et insidieux, le père Joseph (éminence grise de l’ombre, créature à la solde de Richelieu), Andrew Foster-Williams captive aussi par la vraisemblance de son incarnation ; même épaisseur psychologique pour la Marie de Gonzague de l’aînée de tous, Véronique Gens, à la diction idéale, creusant l’ambition de la princesse, immédiatement saisie par son avenir de Reine… on note cependant une certaine tension dans les aigus vibrés mais comme c’est le cas de l’autre soprano française, d’une étonnante longévité – Sandrine Piau, Véronique Gens convainc ici par le contrôle de son instrument; par son style sans effet, sa grande vérité directe et fluide : bel angélisme de son air “Nuit silencieuse” au caractère d’ivresse suave éperdue.

 

 

CLIC_macaron_2014La cohérence évidente de cette magnifique lecture rend hommage au génie de Gounod inspiré par le Cinq mars de Vigny (1826). 50 ans après Vigny, Gounod conçoit ce Cinq Mars où brille et scintille l’enchantement d’un orchestre délicat et raffiné auquel la direction aérée et souple, globalement somptueusement suggestive de l’expérimenté Ulf Schirmer, exprime les facettes irrésistibles, toutes sans exception, dramatiquement très efficaces. Avant Cinq-Mars, Gounod n’avait pas composé d’opéras depuis 10 ans : son retour pour l’Opéra-Comique dirigé par Léon Carvalho, est traversé par l’intelligence, cette limpidité (dont parle le critique et compositeur Joncières pourtant très wagnérien), ce souci du coloris et une sensualité dont il a conservé le secret. D’un opéra historique déployant les intrigues politiques et courtisanes qui opposent Richelieu et les princes qui conspirent dont le Marquis de Cinq-Mars, Gounod fait un drame sentimental poignant qui touche par la justesse des séquences, tant collectives qu’intimistes et individuelles.
GOUNOD charles-gounod-2On s’incline devant une partition aussi bien ficelée, devant une lecture ciselée, attentive à sa subtile texture, autant instrumentale que vocale. Superbe réalisation, de loin, l’une des mieux conçues de tous les titres jusque là parus dans la désormais riche et fondamentale collection “Opéra français” (écoutez aussi dans la même tenue artistique et pour mesurer un autre chef d’Å“uvre oublié : l’oratorio romantique La Mort d’Abel de Rodolphe Kreutzer, source de l’admiration sans borne de Berlioz, paru en 2010). CLIC de CLASSIQUENEWS de mai / juin 2016. Si la publication au disque est opportune et tout à fait légitime, on regrette qu’aucun opéra en France ne prenne l’initiative de programmer ce sommet lyrique romantique français : les interprètes sont prêts et l’orchestre, sur instruments d’époque, existe. Le dossier de presse accompagnant le titre mentionne  la prochaine production scénique de la partition à l’Opéra de Leipzig (20, 27 mai puis 11 juin 2017). Quid en France ?  Le public français a toute compétence pour juger de la valeur d’un telle perle lyrique. On commet une grossière erreur à l’en priver.

 

 

 

Livre cd, compte rendu critique. GOUNOD : Cinq Mars, 1877. Vidal, Gens, Christoyannis, … 2 cd Ediciones Singulares — Palazzeto Bru Zane, enregistrement réalisé à Munich en janvier 2015

 

LIRE aussi notre dossier présentation et synopsis de Cinq-Mars de Gounod, lors de sa recréation en janvier 2015 à l’Opéra royal de Versailles

 

 

Reportage vidéo : La 3ème génération de musiciens au Festival de Saintes 2015

logoSaintes_A3_noirReportage vidéo : La 3ème génération de musiciens au Festival de Saintes 2015. En juillet 2015, le Festival de Saintes cultive aux côtés des têtes d’affiches et des vedettes célébrées, la diversité défricheuse des jeunes tempéraments. Cette année, les 12 et 13 juillet 2015, CLASSIQUENEWS s’intéresse à trois interprètes qui portent l’élan enthousiaste de cette 3ème génération de musiciens qui incarnent aussi la vitalité du festival estival. Entretien avec Stephan Maciejewski, Directeur artistique et Odile Pradem-Faure, Directrice générale mais aussi les musiciens concernés… tels Lionel Meunier (Vox Luminis), Adam Laloum (pianiste) et Raphaël Sévère (clarinette), Héloïse Gaillard (créatrice de l’ensemble Amarillis). © studio CLASSIQUENEWS.TV – Réalisation : Philippe-Alexandre Pham