Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 14 mars 2014. Ernest Chausson : Le Roi Arthus. Elisabete Matos, Andrew Schroeder, Andrew Richards, Bernard Imbert, Christophe Mortagne, Nicolas Cavallier. Jacques Lacombe, direction musicale. Keith Warner, mise en scÚne.

chausson_arthus_le-roi-arthus-opera-du-rhin-strasbourg-mulhouse-2014De mĂ©moire de lyricophile, on aura rarement Ă©tĂ© aussi mal Ă  l’aise au moment de l’évocation d’une soirĂ©e, tant l’attente Ă©tait grande et tant les Ă©lĂ©ments ont paru in fine se liguer contre la rĂ©ussite de ce qui promettait d’ĂȘtre un des grands Ă©vĂšnements de la saison en cours. Le retour en France du rare Roi Arthus d’Ernest Chausson, belle initiative de l’OpĂ©ra National du Rhin – avant l’entrĂ©e de l’ouvrage Ă  l’OpĂ©ra de Paris l’an prochain –, Ă©tait le moyen de jeter une oreille nouvelle sur la voie tracĂ©e par l’opĂ©ra français du dĂ©but du vingtiĂšme siĂšcle, aprĂšs Massenet et avant Debussy.
Ecrit entre 1886 et 1895, mais crĂ©Ă© seulement le 30 novembre 1903 Ă  la Monnaie de Bruxelles, plusieurs annĂ©es aprĂšs la mort du compositeur en 1899, l’unique ouvrage scĂ©nique de Chausson trouve sa source dans le choc que reprĂ©senta pour lui la dĂ©couverte de la musique de Wagner. Neuf ans de gestation pour une fresque centrĂ©e autour des trois personnages principaux : Arthus bien entendu, sa femme GeniĂšvre et le chevalier Lancelot, amant de la reine. Dans ce triangle amoureux, impossible de ne pas voir un reflet du Tristan wagnĂ©rien, tandis que le bon Lyonnel protĂšge les amours adultĂšres comme le fait BrangĂ€ne chez Wagner. En outre, au-delĂ  d’évocations appuyĂ©es au maĂźtre de Bayreuth – comment ne pas sourire lors des premiers accords, hommage plus qu’explicite Ă  la ChevauchĂ©e des Walkyries ? –, Chausson apporte aux leitmotivs et Ă  la vocalitĂ© large, typiques de l’écriture musicale de cette Ă©poque en mutation, son sens des couleurs trĂšs français, fondant les harmonies et cultivant une pĂąte sonore hĂ©roĂŻque et onirique tout Ă  la fois.

Un coup de la fée Morgane ?

Il est ainsi d’autant plus regrettable de devoir dĂ©plorer que tant de promesses n’aient pu ĂȘtre tenues Ă  Strasbourg ce soir-lĂ . Peut-ĂȘtre un (mauvais) coup de la fĂ©e Morgane, absente de l’ouvrage.
ConsidĂ©rant le cadre moyenĂągeux originel impossible Ă  reprĂ©senter sĂ©rieusement depuis les Monty Python, et dĂ©sireux d’ancrer sa mise en scĂšne dans un cadre temporel prĂ©cis – plutĂŽt, dit-il, que de choisir un cadre symboliste hors du temps –, Keith Warner dĂ©cide de cĂ©lĂ©brer le centenaire de la PremiĂšre Guerre Mondiale et de prendre ce cadre guerrier comme toile de fond et moteur de l’action. Las, force est de constater que cette scĂ©nographie ne fonctionne pas et que les lourds dĂ©cors trĂšs rĂ©alistes – une salle de commandement, un entrepĂŽt d’obus et un hĂŽpital militaire – ridiculisent l’intrigue davantage qu’ils la servent.
Plus encore, la sensualitĂ© demeure dĂ©sespĂ©rĂ©ment absente des duos unissant Lancelot et sa GeniĂšvre, alors que la musique dĂ©borde de la passion des cƓurs et des corps emmĂȘlĂ©s. Seul le pommier renversĂ© descendant des dessus et annonçant l’apparition de l’enchanteur Merlin possĂšde cette part de poĂ©sie qui semble avoir abandonnĂ© la scĂšne.
Le suicide de la reine, tristement illustratif, laisse l’Ɠil sec, le traitement scĂ©nique de cette scĂšne ne flattant ni la chanteuse ni l’esprit de ce moment censĂ©ment poignant. Et la conclusion de l’ouvrage ne convainc pas davantage, malgrĂ© un retour Ă  une certaine imagerie arthurienne – le souverain revĂȘt son armure argentĂ©e pour son Ă©lĂ©vation finale –, mais la statue Ă©rigĂ©e en son honneur et les pĂ©tales de roses tombant des cintres achĂšvent la soirĂ©e dans une sucrerie si soudaine qu’elle en devient dĂ©plaisante.
Cette scĂ©nographie semble ne pas inspirer davantage les chanteurs, tous s’acquittant de leur tĂąche avec professionnalisme mais sans flamme.
Seconde malchance de la reprĂ©sentation, la GeniĂšvre d’Elisabete Matos. HabituĂ©e des rĂŽles wagnĂ©riens et verdiens les plus redoutables, la soprano portugaise semble, malgrĂ© sa voix encore puissante, avoir fait les frais de ces emplois risquĂ©s, l’instrument ne sonnant plus que mĂ©tallique, toute nuance devenant pĂ©rilleuse et un vibrato creusĂ© envahissant l’ensemble de la tessiture.
Dans les quelques moments de vaillance dĂ©volus au rĂŽle, on entend l’Abigaille qu’elle a dĂ» ĂȘtre, mais en dĂ©pit d’un français digne d’éloge, la vocalitĂ© de la chanteuse demeure Ă©trangĂšre au style propre Ă  cette partition, sans parler de costumes peu seyants et d’une prĂ©sence scĂ©nique manquant terriblement de la fĂ©minitĂ© et la voluptĂ© requises. Chaque mouvement semble prĂ©cautionneux, et on ne parvient jamais Ă  croire Ă  la passion de cette reine amoureuse.
Son Lancelot paraĂźt pousser Andrew Richards dans ses retranchements, l’écriture du chevalier demandant une soliditĂ© et une endurance outrepassant les moyens du tĂ©nor amĂ©ricain. Le chanteur livre nĂ©anmoins une prestation honnĂȘte, payant comptant et osant nuancer, mais trop souvent en force pour enthousiasmer vraiment.
Remplaçant Franck Ferrari initialement prĂ©vu, le baryton Andrew Richards retrouve avec Arthus un rĂŽle qu’il connaĂźt bien pour l’avoir dĂ©jĂ  chantĂ© et enregistrĂ©. NĂ©anmoins, on reste surpris dĂšs ses premiĂšres notes par un mĂ©dium et un grave sans couleur, tandis que l’aigu, facile et solaire, accuse une position vocale typique d’un tĂ©nor. Au fil de la reprĂ©sentation, l’instrument paraĂźt prendre du corps et du soutien malgrĂ© un manque de projection et un lĂ©ger engorgement, gagnant en rondeur, le musicien incarnant avec conviction ce roi par trop incrĂ©dule et offrant une belle scĂšne finale.
Excellent Merlin de Nicolas Cavallier, son timbre profond de basse offrant une majesté bienvenue à ce rÎle pourtant écrit pour baryton.
Les seconds rĂŽles demeurent bien tenus, du Mordred percutant de Bernard Imbert au Lyonnel efficace et sonore de Christophe Mortagne, toujours excellent dans ce type d’emplois. On saluera Ă©galement le Laboureur poĂ©tique et au chant bien conduit de JĂ©rĂ©my Duffau.
D’ordinaire irrĂ©prochables, les ChƓurs de l’ONR apparaissent ce soir-lĂ  parfois mal Ă  l’aise dans la mise en place de leurs interventions, hĂ©sitation due peut-ĂȘtre Ă  un temps de rĂ©pĂ©titions insuffisant.
Quant Ă  l’Orchestre Symphonique de Mulhouse, c’est du cĂŽtĂ© de la magie que le bĂąt blesse. Non que la prestation des musiciens mulhousiens soit indigne, loin de lĂ . Au contraire, leur professionnalisme dans l’exĂ©cution de leurs parties, redoutablement difficiles, est Ă  saluer. Mais l’effort que leur a demandĂ© la prĂ©paration de cette partition riche et complexe se sent trop en ce soir de premiĂšre pour que les sortilĂšges contenus dans la musique puissent opĂ©rer pleinement. Cet orchestre dĂ©montre des progrĂšs constants, mais fallait-il pour autant leur confier d’ors et dĂ©jĂ  un ouvrage d’un tel niveau, non moins ardu que les compositions de Wagner ? A leur tĂȘte, Jacques Lacombe prĂȘche sa foi en cette musique et apporte Ă  cette entreprise tout son savoir-faire dans le rĂ©pertoire français, paraissant porter l’orchestre Ă  bout de baguette.
C’est donc des applaudissements trĂšs timides qui ont accueilli cette redĂ©couverte au rideau final, un comble pour la maison alsacienne qui a tant de rĂ©ussites Ă  son actif. EspĂ©rons que les reprĂ©sentations suivantes permettront, l’assurance et la confiance aidant, pour les instrumentistes comme pour le public, davantage de plaisir.
Une soirée dont nous sommes sortis sincÚrement attristés, mais qui aura néanmoins laissé pressentir la nécessité de redécouvrir ce Roi Arthus.

Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, 14 mars 2014. Ernest Chausson : Le Roi Arthus. Livret du compositeur. Avec GeniĂšvre : Elisabete Matos ; Arthus : Andrew Schroeder ; Lancelot : Andrew Richards ; Mordred : Bernard Imbert ; Lyonnel : Christophe Mortagne ; Merlin : Nicolas Cavallier ; Allan : Arnaud Richard ; Le laboureur : JĂ©rĂ©my Duffau. ChƓurs de l’ONR ; Sandrine Abello, chef de chƓur. Orchestre Symphonique de Mulhouse. Jacques Lacombe, direction musicale. Mise en scĂšne : Keith Warner ; DĂ©cors et costumes : David Fielding ; Eclairages : John Bishop

Opéra du Rhin : Le Roi Arthus de Chausson, 1903

chausson_arthus_le-roi-arthus-opera-du-rhin-strasbourg-mulhouse-2014OpĂ©ra du Rhin. Le Roi Arthus de Chausson, 14 mars > 13 avril 2014. AprĂšs avoir vĂ©cu le choc de Parsifal Ă  Bayreuth en 1882 (crĂ©ation de la lĂ©gende ou festival sacrĂ© wagnĂ©rien par le chef Hermann Levi), Ernest Chausson Ă©crit sa propre lĂ©gende arthurienne hantĂ© par le souvenir de Wagner. La composition du Roi Arthus (nom du souverain francisĂ©), se dĂ©roule de 1886 Ă  
 1895, soit presque dix ans d’une longue gestation au cours de laquelle le plume et la pensĂ©e du musicien opĂšrent une assimilation trĂšs originale du wagnĂ©risme. L’orchestration demeure Ă©minemment française (lumineuse, transparente, vĂ©ritable sommet de l’écriture orchestrale postromantique), proche de celle de Dukas, annonçant aussi l’univers debussyte (PellĂ©as). Le chant de l’orchestre omniprĂ©sent assure la continuitĂ© entre les tableaux, vĂ©ritable flot continu qui exprime les enjeux psychologiques des protagonistes: Le roi Arthus est trahi par son chevalier favori : Lancelot, qui cultive une secrĂšte liaison avec son Ă©pouse, la reine GeniĂšvre. La force vĂ©nĂ©neuse de l’amour dĂ©truit  ici l’ordre et l’équilibre dĂ©fendus par les chevaliers de la table ronde. L’amour est un venin qui met Ă  mal l’idĂ©al spirituel du roi
 lequel mis en Ă©chec et trahi par ses proches, quitte le monde terrestre.

Le livret Ă©crit par le compositeur lui-mĂȘme dans la tradition des grands auteurs romantiques avant lui, Berlioz et Wagner. De la lĂ©gende arthurienne, Chausson proche des symbolistes recueille le thĂšme de la malĂ©diction par l’amour, du dĂ©sir qui bouleverse le jeu fragile des Ă©quilibres.

LĂ©gende arthurienne

A l’instar de Tristan une Isolde de Wagner, Chausson recompose un quatuor dramatique par lequel passe la tragĂ©die : Tristan, Isolde, Mark et Melot chez le maĂźtre de Bayreuth ; Lancelot, GeniĂšvre, le roi Arthus sans omettre le dĂ©nonciateur Mordred chez Chausson.

L’opĂ©ra est crĂ©Ă© Ă  Bruxelles en novembre 1903, Chausson Ă©tait mort suite Ă  une mauvaise chute de bicyclette en 1899.  Paris n’entendra qu’un extrait (le somptueux troisiĂšme acte) 
 pas avant 1916.

Le premier acte prĂ©sente les personnages et reprĂ©sente l’adultĂšre entre GeniĂšvre et Lancelot. Au II, la culpabilitĂ© des amants ronge les esprits fragilisĂ©s : Lancelot et GeniĂšvre, dĂ©noncĂ©s au Roi par le jaloux Mordred, fuient ensemble ; Ă©reintĂ©, et de mauvaise grĂące, aprĂšs une rencontre infructueuse avec Merlin, qui prĂ©dit la fin de l’ordre chevaleresque, Arthus conduit les chapeliers Ă  la poursuite du couple coupable.

Au III, les solitudes et l’impuissance se prĂ©cisent encore. Seule, GeniĂšvre dĂ©sespĂšre car Lancelot a choisi de renoncer Ă  les dĂ©fendre : la reine traĂźtresse se suicide (elle s’étrangle avec ses propres cheveux). Sur le champs de bataille, Lancelot refuse de se battre et s’effondre mĂȘme si Arthus lui pardonne sa faute. Trahi, solitaire entre tous, Arthus est emportĂ© vers le ciel sur une nacelle car une gloire Ă©ternelle lui est rĂ©servĂ©e hors du monde terrestre.

La fin du roi Arthus semble rĂ©capituler la geste wagnĂ©rienne : l’impuissance languissante des amants (Tristan et Isolde) comme leur trahison Ă  l’endroit de leur ami et mari ; c’est aussi le constat que tout amour fidĂšle est impossible sur terre, suscitant l’inĂ©luctable dĂ©faite et fuite du hĂ©ros : Arthus comme Lohengrin, est extrait du monde des hommes aprĂšs avoir Ă©tĂ© trahi. La tentative d’intĂ©gration et de rĂ©alisation sociale a Ă©chouĂ©e, et c’est la musique qui exprime en un long flot orchestral, d’un raffinement inouĂŻ, les mĂ©andres et circonvolutions de la psychĂ© humaine, prise dans l’étau du dĂ©sir et du devoir, de l’amour et de la loyautĂ©, de la mort et du renoncement.

Ernest Chausson : Le roi Arthus, 1903
Drame lyrique en 3 actes sur un livret du compositeur. Créé au Théùtre de la Monnaie le 30 novembre 1903
DIRECTION MUSICALE : Jacques Lacombe
MISE EN SCÈNE : Keith Warner

GENIÈVRE : Elisabete Matos
ARTHUS : Andrew Schroeder
LANCELOT : Andrew Richards
MORDRED : Bernard Imbert
LYONNEL : Christophe Mortagne
ALLAN : Arnaud Richard
MERLIN : Nicolas Cavallier
LABOUREUR : Jérémy Duffau
CHEVALIERS : Dominic Burns, Seong Young Moon Jean-Marie Bourdiol, Jens Kiertzner

ECUYER : Jean-Philippe Emptaz

ChƓurs de l’OpĂ©ra national du Rhin

Sandrine Abello, direction

Orchestre symphonique de Mulhouse

STRASBOURG
Opéra
ve 14 mars 20h, di 16 mars 15h, ma 18 mars 20h, ve 21 mars 20h, ma 25 mars 20h

MULHOUSE
La Filature
ve 11 avril 20h, di 13 avril 15h