COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Bastille, le 7 avril 2019. CHOSTAKOVITCH : Lady Macbeth de Mzensk. Metzmacher / Warlikowski.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, 7 avril 2019. Lady Macbeth de Mzensk, Chostakovitch. Dmitry Ulyanov, Ausrine Stundyte, Pavel Cernoch
 Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Ingo Metzmacher, direction. Krzysztof Warlikowski, mise en scĂšne. Chostakovitch, un des derniers compositeurs symphoniques de gĂ©nie, a crĂ©Ă© seulement deux opĂ©ras. En cette premiĂšre printaniĂšre, nous assistons Ă  la troisiĂšme production parisienne de son chef d’Ɠuvre lyrique, Lady Macbeth de Mzensk, d’aprĂšs NikolaĂŻ Leskov. L’enfant terrible de la mise en scĂšne actuelle Krzysztof Warlikowski est confiĂ© la mise en scĂšne de la nouvelle production, et le chef allemand Ingo Metzmacher assure la direction musicale d’une partition redoutable. Une premiĂšre d’une grande intensitĂ© qui nous rappelle d’un cĂŽtĂ© la pertinence de l’opus rarement jouĂ©, et d’un autre, le fait indĂ©niable que l’opĂ©ra est bel et bien un art vivant.

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Balance ton paradigme, mais un seul…

Dans l’opĂ©ra, Katerina IsmaĂŻlova est l’épouse du commerçant Zynovi IsmaĂŻlov, lui-mĂȘme fils du commerçant Boris IsmaĂŻlov. Elle s’ennuie, elle est peu aimĂ©e de son mari, souvent humiliĂ©e par son beau-pĂšre, notamment aprĂšs le dĂ©part temporaire du mari. La cuisiniĂšre Aksinia lui fait remarquer le nouvel ouvrier SergueĂŻ, qui avait perdu son travail prĂ©cĂ©dent Ă  cause d’une liaison avec sa patronne. Il et elle / Serguei et Katerina, commencent une relation amoureuse qui est dĂ©couverte par le beau-pĂšre. Elle l’empoisonne, mais celui-ci fait appeler son fils avant son trĂ©pas. L’époux arrive : il trouve le couple adultĂšre, qui le tue, puis cache le cadavre dans la cave. Fast-forward aux noces de Katerina et SergueĂŻ oĂč en plein milieu de diverses festivitĂ©s la police les arrĂȘte. Ils sont condamnĂ©s aux travaux forcĂ©s dans un camp en SibĂ©rie et partent au bagne. SergueĂŻ accuse Katerina d’ĂȘtre la cause de son malheur et la trompe avec Sonietka, une autre condamnĂ©e. Katerina n’en peut plus ; elle finit par pousser sa rivale dans l’eau et s’y jeter aprĂšs. Si le sordide n’assĂšche pas l’inspiration de Chostakovitch, il lui permet aussi d’écrire une partition orchestralement somptueuse


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Chostakovitch et son collaborateur, le librettiste Alexandre Preis, s’inspirent d’un conte Ă©ponyme du romancier russe NikolaĂŻ Leskov pour l’histoire de l’opĂ©ra. Nous sommes en 1934, le compositeur a moins de 30 ans. Si le conte expose la cruautĂ© de la tueuse Katerina IsmaĂŻlova, Chostakovitch, en bon communiste obĂ©issant qu’il Ă©tait encore Ă  l’époque (protĂ©gĂ© du militaire soviĂ©tique Toukhatchevski), transforme le drame, et par rapport aux meurtres de son hĂ©roĂŻne, et trouve des circonstances attĂ©nuantes : il dit qu’ils n’étaient « pas vraiment des crimes, mais une rĂ©volte contre ses circonstances, et contre l’atmosphĂšre maladive et sordide dans laquelle vivaient les marchands de classe moyenne au 19e siĂšcle ». Un commentaire destinĂ© Ă  Ă©dulcorer un rien la vulgaritĂ© ordinaire et cynique du sujet
 Cette rationalisation idĂ©ologique n’a pas Ă©tĂ© suffisante pour convaincre les autoritĂ©s soviĂ©tiques qui interdisent l’Ɠuvre. Son adhĂ©sion officielle au Parti Communiste en 1961 lui permet de voir l’interdiction levĂ©e, et il refait l’Ɠuvre en 1963 dans une version allĂ©gĂ©e. Son ancien Ă©lĂšve, le violoncelliste Rostropovich, dirige et enregistre la version originale pour la premiĂšre fois en 1978, trois ans aprĂšs la mort du compositeur.

#MeToo, ok ? OK ???

Sur le plan musical, la fusion du tragique et du cynisme transparaĂźt dans les sonoritĂ©s polystylistiques et dans le clash violent de l’inconciliable ; des bruits cĂŽtoient le contrepoint ; des effets folklorisants et naturalistes couvrent un vaste paysage symphonique, un lyrisme vocal presque vĂ©riste coexiste dans un orchestre expressionniste, aux procĂ©dĂ©s parfois rĂ©pĂ©titifs, cinĂ©matographiques. Les interludes dans l’opus sont les moments les plus beaux et les plus impressionnants dans l’orchestre, mĂȘme si tout au long des 4 actes, les diffĂ©rents groupes et solistes se distinguent, notamment les bois et les cuivres, ainsi que les percussions que nous fĂ©licitons particuliĂšrement. La direction de Metzmacher est claire et limpide, presque belle et Ă©motive, un aspect bienvenu dans une Ɠuvre parfois cacophonique, mais qui ne plaĂźt certainement pas Ă  tous.

La distribution avec des nombreux rĂŽles secondaires est solide dans les performances, mĂȘme si inĂ©gale. Si nous apprĂ©cions le chant et le jeu du Pope drolatique de Krzysztof Baczyk, ou l’excellente et intense Sofija Petrovic en Aksinia ; ou encore le jeu d’actrice d’Oksana Volkova en Sonietka, ainsi que les chƓurs de l’OpĂ©ra (moussogrskiens Ă  souhait, sous la direction du chef des chƓurs JosĂ© Luis Basso), nous retiendrons particuliĂšrement les prestations du couple adultĂšre et du beau-pĂšre. Ce dernier, interprĂ©tĂ© par la basse russe Dmitry Ulyanov se montre maĂźtre absolu de la partition difficile, et malgrĂ© le grotesque du personnage conquit l’auditoire par un chant parfois d’un lyrisme inattendu.
Inattendue Ă©galement l’aisance scĂ©nique des protagonistes dans la mise en scĂšne trĂšs physique de Warlikowski, sur laquelle nous reviendrons. Si le tĂ©nor Pavel Cernoch incarne dĂ©licieusement l’ouvrier sĂ©ducteur par son jeu d’acteur et ses tenues rĂ©vĂ©latrices, il le fait aussi par sa voix solaire au rayonnement sensuel, mais qui n’éclipse jamais rien. La soprano lituanienne Ausrine Stundyte dĂ©butant Ă  l’OpĂ©ra de Paris captive l’auditoire en permanence, elle dessine un personnage complexe par son jeu d’actrice et campe une prestation monumentale au niveau musical. Le pseudo-air du printemps (ou plutĂŽt air du couchage) Ă  la fin du Ier acte est un moment d’une Ă©trange sensualitĂ© musicale, oĂč elle montre dĂ©jĂ  toutes le qualitĂ©s vocales qu’elle exploitera jusqu’à la fin de la reprĂ©sentation. Velours, aisance dans les aigus, projection idĂ©ale
 Une rĂ©ussite !

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Et la mise en scĂšne de Warlikowski ? Une immense rĂ©ussite qui a suscitĂ© beaucoup d’émotion Ă  la premiĂšre. Le Polonais campe une crĂ©ation focalisĂ©e sur la question sexuelle, au dĂ©triment (ou pas) de l’aspect soviĂ©tique / socialiste. Pleinement ancrĂ©e dans son temps, la mise en scĂšne a lieu dans un lieu unique, un abattoir de porcs, oĂč l’on a droit a des scĂšnes de viol d’un grand rĂ©alisme et intensitĂ©, Ă  un grotesque cabaret, et a beaucoup d’attouchements qui ne sont pas gratuits, puisque le parti pris est explicitement en rĂ©fĂ©rence Ă  #metoo. Si vous l’ignoriez, la mise en scĂšne en permanence nous le rappelle. On serait tentĂ© de croire que le metteur en scĂšne ait voulu faire une crĂ©ation manichĂ©enne, avec un camp du bien et un camp du mal dĂ©finis, Ă  l’instar de la rĂ©alitĂ© mĂ©diatique et volontĂ© politique actuelle, mais il nous montre dĂšs le dĂ©but qu’il ne touchera pas vraiment l’opus du maĂźtre (bien lui en fasse), oĂč malgrĂ© la sympathie marxiste, tous les camps sont dĂ©solants et meurtriers. Lady Macbeth est une machine cynique et lyrique d’un souffle manifeste. A dĂ©couvrir Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore les 13, 16, 19, 22 et 25 avril 2019 (retransmission en direct dans certains cinĂ©mas le 16 avril 2019). Illustrations : © Bernd Uhlig / OpĂ©ra national de Paris)

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NDLR : Le site de l’OpĂ©ra de Paris prend les mesures qui s’imposent : certaines scĂšnes peuvent choquer la sensibilitĂ© des plus jeunes comme les spectateurs non avertis, est-il prĂ©cisĂ© sur la page de prĂ©sentation et de rĂ©servation. Utile prĂ©caution. AprĂšs une production des Troyens dont le metteur en scĂšne lui aussi scandaleux (Dmitri Tcherniakov) n’hĂ©sitait pas Ă  rĂ©Ă©crire l’histoire et les relations des personnages, contredisant et dĂ©naturant Berlioz, voici une nouvelle production dont la violence et l’absence de poĂ©sie, certes lĂ©gitimes eu Ă©gard au sujet et au style de Chostakovitch, malmĂšne le confort ordinaire du spectateur bourgeois… CQFD.