Haendel : Israel en Egypte, Israel in Egypt (Roy Goodman, 2014, 2 cd Etcetera)

handel-roy-goodman-israel-in-egypt-etcetera-2-cdCD, compte rendu critique. Haendel : Israel en Egypte, Israel in Egypt (Roy Goodman, 2014, 2 cd Etcetera). Une impression de dĂ©part se prĂ©cise immĂ©diatement : la matière râpeuse souvent rugueuse de l’orchestre dès le dĂ©but laisse prĂ©voir un dramatisme Ă  la fois resserrĂ© et prĂ©cis, avare en Ă©chappĂ©e extatique et contemplative comme le rĂ©alise autrement William Christie sur le mĂŞme sujet haendĂ©lien. Action et rĂ©flexion, voilĂ  les deux composantes poĂ©tiques de l’oratorio de Haendel. Roy Goodman semble avoir tranchĂ© pour la retenue parfois extrĂŞme… La relative austĂ©ritĂ© douloureuse convient au sens mĂŞme de la fable biblique concernĂ©e : les IraĂ©liens en Egypte ayant Ă©prouvĂ© les Ă©vĂ©nements les plus Ă©prouvants de leur histoire. Les tempi ralentis et l’articulation retenue du chĹ“ur dès le dĂ©but affirment une lecture plus introspective que rĂ©ellement dramatique. Il est vrai que la première partie (ici la musique exalte le tombeau des pleurs sur la mort de Joseph) est d’abord une ample et spectaculaire dĂ©ploration collective… le chĹ“ur endeuillĂ© pleure la chute des grands et donc souligne la vanitĂ© des gloires terrestres : pourtant il faut d’urgence se reporter Ă  l’accomplissement des Arts Florissants saisissants ambassadeurs des FunĂ©railles pour la Reine Caroline l’amie et protectrice de Haendel (cd rĂ©cemment paru aux Ă©ditions Les Arts Florissants) ; car Haendel a repris du cycle pour Caroline, les mĂŞmes paroles et les mĂŞmes inflexions d’un pathĂ©tique irrĂ©sistible : How is the mightly fall’n ! (comme le puissant est tombĂ© !)

Entre méditation et action

Mais ici Ă  force de ralentir, le mordant du verbe se dilue et l’exclamation paniquĂ©e retombe sans muscles. Pourtant la section de glorification qui compose l’apothĂ©ose des bienfaits de Joseph ne manque pas de grandeur ni de solennitĂ©. De mĂŞme l’introduction instrumentale du Quatuor : ” the righteous shall be had in everlasting remembrance …” / le juste sera Ă©ternellement gardĂ© dans la mĂ©moire…, manque d’ampleur, de chair : il sonne Ă©triquĂ©. Les solistes paraissent souvent extĂ©nuĂ©s, et le chĹ“ur Ă  la peine. La direction de Roy Goodman reste sage.
Et puis dans la troisième partie (Le cantique de MoĂŻse), la tension de ce concert live portant peu Ă  peu ses bĂ©nĂ©fices, instrumentistes, choristes et solistes soudainement se lâchent davantage, offrant dans la tenue mĂ©ditative et de rĂ©flexion, une caractĂ©risation qui manquait jusque lĂ . Les grands chĹ“urs fuguĂ©s qui semble rĂ©capituler toute la charge spirituelle accumulĂ©e, prennent acte de la prĂ©sence divine, cultivent enfin un souffle Ă©pique que l’on attendait. Dans son air exaltĂ©, le tĂ©nor James Gilchrist trouve le ton d’une juste implication, idem pour tous les solistes de cette partie dont le soprano 1 (Julia Doyle) qui tout en louant la puissance divine, sait aussi Ă©voquer les miracles de la DivinitĂ© gĂ©nĂ©reuse et protectrice pour le peuple Ă©lu. Autant la première partie (Lamentation après la mort de Joseph) est marquĂ©e par l’affliction mĂ©dusĂ©e, statique, autant la dernière partie, Ă©voquant MoĂŻse, redouble d’Ă©pisodes et sĂ©quences très dramatiques, portĂ©s par un engagement palpitant des interprètes : superbe chĹ“ur The people shall hear…, Handel et son librettiste n’hĂ©sitent pas Ă  prĂ©cipiter l’action : la noyade des troupes de Pharaon est “emportĂ©e” en quelques mesures par un rĂ©citatif dramatique allouĂ© au tĂ©nor mais surlignĂ© ensuite par un chĹ“ur solennel et doxologique. Le Handel majestueux et narratif s’exprime idĂ©alement dans la dernière sĂ©quence associant le soprano et le chĹ“ur dans une cĂ©lĂ©bration collective, Ă©lan irrĂ©pressible après l’affirmation de l’anĂ©antissement des cavaliers de Pharaon dans les eaux vengeresses.

Roy Goodman formĂ© par Gardiner Ă  l’Ă©cole de Haendel, trouve finalement le ton juste entre fine caractĂ©risation et profondeur mĂ©ditative de la fresque biblique. Entre enseignement mĂ©ditatif et drame narratif, le chef gagne en cours de performance Ă  ĂŞtre Ă©coutĂ©. Si Lamentation et Exode peinent parfois, la combinaison des troupes rĂ©unies sous sa direction s’Ă©lectrise surtout dans la dernière partie (Cantique de MoĂŻse). L’Ă©coute est d’autant plus profitable qu’il s’agit ici de la version de la crĂ©ation (1739) oĂą de facto le compositeur, convaincu par son matĂ©riau prĂ©cĂ©dent, recycle la totalitĂ© de son Anthem pour les funĂ©railles de sa protectrice la Reine Caroline (1737). Pas facile de rĂ©ussir la première partie toute voilĂ©e par le deuil et la dĂ©solation. Dans sa globalitĂ©, le travail du chĹ“ur omniprĂ©sent, l’assiduitĂ© des solistes qui se bonifient en cours de cycle, le chef au dĂ©but timorĂ©, puis de plus en plus convaincant, composent une très honnĂŞte lecture de l’un des oratorios anglais de Haendel parmi les plus originaux et profonds, Ă©crits Ă  Londres.

Handel : Israel in Egypt (version originale 1739). Julia Doyle, Maria Valdmaa, David Allsopp, James Gilchrist, Roderick Williams, Peter Harvey. Nederlands Kmaerkoor. Le Concert Lorrain. Roy Goodman, direction. Enregistré en septembre 2014 à Brême,lors du festival Musikfest. 2 cd Etcetera KTC 1517.