Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre du Châtelet, le 22 janvier 2015. Mozart : Il Re pastore. Rainer Trost, Soraya Mafi, Raquel Camarinha… Ensemble Matheus. Jean-Christophe Spinosi, direction. Olivider Fredj, co-mise en scène. Nicolas Buffe, co-mise en scène, scénographie, costumes.

Le Théâtre du Châtelet accueille l’Ensemble Matheus sous la direction de Jean-Christophe Spinosi pour une nouvelle production du dernier opĂ©ra de jeunesse de Mozart, Il Re pastore (1775). Le duo associĂ© Ă  la crĂ©ation est composĂ© d’Olivier Fredj et Nicolas Buffe ; il s’agĂ®t d’une première mise en scène d’opĂ©ra pour les deux ! Avec ce choix audacieux nous avons droit Ă  un Mozart revisité ; un Mozart interstellaire, un Mozart illustrĂ© en 3D, issu de l’univers des mangas et des dessins animĂ©s japonais. Un Mozart pas comme les autres … Ă  ne surtout pas rater.

Mozart rencontre Mazinger Z

mozart il re pastore chatelet-IlRePastore3k-1266x1900Il Re pastore (1775) est l’un des opĂ©ras de Mozart qu’on met rarement en scène. Cette « festa teatrale » en deux actes et un faux opera seria, voire une fausse pastorale. Le livret est dĂ» au poète-père de l’opera seria, MĂ©tastase : il a l’Ă©lĂ©gance marmorĂ©enne et la beautĂ© statique typique du poète. Remarquons qu’il est Ă©ditĂ© par Gianbattista Varesco pour Mozart, et qu’ils seront emmenĂ©s Ă  collaborer une dernière fois, pĂ©niblement, pour Idomeneo, en 1780-1781. Le sujet de circonstance, mi-hĂ©roĂŻque, mi-pastoral, traite le thème de la raison d’Etat et de l’amour. Cette dualitĂ© entre rationalisme et sentimentalitĂ© sera dĂ©sormais omniprĂ©sente, quoique parfois subtilement dĂ©guisĂ©e, dans les opĂ©ras de maturitĂ© du maĂ®tre salzbourgeois. Ici, Alexandre le Grand vient au pays de Sidon pour couronner le Roi cachĂ©, après la dĂ©faite du tyran prĂ©cĂ©dent, accessoirement le père de Tamiri, Ă©prise d’AgĂ©nor, un ami d’Alexandre. Le berger amoureux Aminta est le roi en vĂ©ritĂ©, mais il ne rĂŞve que d’une vie d’amour et de simplicitĂ© avec sa bien-aimĂ©e Elisa, dont le sentiment est rĂ©ciproque. Un long poème riche en images touchantes mais avec très peu d’action traitable. D’oĂą l’idĂ©e de Mozart d’en faire une sorte de symphonie pour 5 voix solistes avec orchestre, oĂą chaque air devient un concerto pour la voix et parfois quelques instruments en solo. Un divertissement, certes. Mais quel divertissement si personnel, si vivant, si chaleureux, beaucoup plus robuste et concis que les opĂ©ras milanais prĂ©cĂ©dents.

Qui pourrait donner davantage de chaleur et de vivacitĂ© Ă  l’œuvre au XXIe siècle? Comment la rendre plus accessible et intĂ©ressante pour le public divers et curieux de notre Ă©poque, un public qui aime aussi rapidement qu’il se lasse ? La rĂ©ponse de Nicolas Buffe et Olivier Fredj est incroyable. Le plasticien Nicolas Buffe crĂ©e un univers de dessin animĂ© japonais, aux couleurs vives, très technologique (mais pas trop!), un storyboard de manga qu’Olivier Fredj met en mouvement par le travail d’acteur. Les difficultĂ©s innĂ©es aux conventions de l’opera seria, notamment la succession de rĂ©citatifs-airs et la structure de l’aria da capo, sont traitĂ©s avec grande intelligence et efficacitĂ©. Le monde des mangas et dessins animĂ©s a aussi ses conventions et ses codes formels, le gĂ©nie du duo de choc rĂ©side dans l’efficacitĂ© surprenante achevĂ©e par l’accord, l’Ă©trange symbiose des conventions. Si deux ou trois airs ont une rĂ©alisation un peu gratuite, la plus grande partie est rĂ©alisĂ©e avec maestria et panache. Les coloratures omniprĂ©sentes dans l’opus sont traitĂ©s de façon remarquable, ainsi que les da capo. La plĂ©thore des robots, marionnettistes, acrobates, voitures, machines interagit en permanence avec les chanteurs : tous aident Ă  illustrer et Ă©claircir le texte sentimental mais peu dynamique. Ainsi, lors de son premier air « Alla Selva » Elisa, qui chante le courage de son amour pour Aminta, est chatouillĂ©e par la station de service intergalactique du premier acte. Quoi ? Exactement ! La station de service a des bras qui chatouillent la chanteuse, elle ne peut que faire des vocalises en consĂ©quence. Ou encore, pendant l’air d’entrĂ©e d’Alessandro, venu de l’espace sidĂ©ral, la course parfaitement synchronisĂ© avec le tremolo des violons… Ou encore lors du deuxième air du mĂŞme Alessandro, qui prend un bain et se change avec l’aide de ses guerriers, et dont les vocalises sont le rĂ©sultat naturel du shampooing, bien Ă©videmment ! Il y a tant d’exemples rĂ©ussis et tout simplement gĂ©niaux, que nous ne saurions ici tous les paraphraser.

Des mozartiens généreux et drôles

Le groupe des 5 solistes semble ĂŞtre complètement investi dans le parti-pris artistique. La complicitĂ© est Ă©vidente, les interprètes s’amusent entre eux et divertissent le public d’une façon Ă©tonnante, voire dĂ©rangeante pour ceux qui n’acceptent toujours pas qu’on rit vivement devant Mozart. Heureusement, des productions comme celle-ci aident Ă©tablir des nouveaux ponts et poussent au progrès, Ă  la rĂ©Ă©valuation critique des conventions. Qu’en est-il du chant ? Il est sans doute superbement illustrĂ© par la scĂ©nographie et le travail d’acteur, mais est aussi, et surtout, la raison principale d’ĂŞtre de l’opĂ©ra. Une belle musique qui rĂ©gale l’auditoire !

Le duo amoureux d’Aminta et Elisa est interprĂ©tĂ© magistralement par Soraya Mafi et Raquel Camarinha. Les deux sopranos font preuve d’une musicalitĂ© ravissante et d’un style mozartien d’une grande fraĂ®cheur. La première Ă  un beau timbre et un remarquable contrĂ´le de son instrument. Si nous sommes frappĂ©s par les spĂ©cificitĂ©s de son talent depuis son entrĂ©e au dĂ©but de l’opĂ©ra, son rondo du deuxième acte avec violon obbligato « L’amero, saro costante » est un sommet lyrique d’Ă©motion que nous aurons du mal Ă  oublier. Remarquons Ă©galement qu’il s’agĂ®t de la toute première reprĂ©sentation en France de la jeune soprano Anglaise. Raquel Camarinha quant Ă  elle fait preuve d’agilitĂ© et de candeur en permanence. Elle est aussi très captivante sur scène, dans tous les plans. Le finale du premier acte est un duo Ă©blouissant pour les deux sopranos oĂą les voix s’accordent avec une aisance impressionnante ! Tamiri et AgĂ©nor sont interprĂ©tĂ©s par Marie-Sophie Pollak et Krystian Adam. Leur performance est solide, quoi que quelque peu effacĂ©e par celle des 3 autres solistes.

C’est un plaisir de revoir le tĂ©nor Allemand Rainer Trost dans la mĂŞme salle oĂą il a conquis tout Paris en 1992 (!) dans le rĂ´le de Ferrando de Cosi Fan Tutte, dirigĂ© et mis en scène par John Eliot Gardiner. Un mozartien confirmĂ© et de longue expĂ©rience ; il est Ă  la fois charmant et drĂ´le dans le rĂ´le, plus ou moins ingrat, en papier, d’Alessandro. Sa performance, comme celle du couple principal, est… pĂ©tillante ! Il assume et intègre complètement l’humour de la production et s’y investit de façon spectaculaire. S’il pourrait gagner en dynamisme dans les vocalises, il demeure toutefois enchanteur par sa musicalitĂ© et son style ; par sa belle et toujours stimulante prĂ©sence, tant théâtrale que musicale.

Dans la fosse l’Ensemble Matheus, et son directeur Jean-Christophe Spinosi, font preuve d’une retenue Ă  laquelle nous ne nous attendions pas ! Comme d’habitude ses vents sont ravissants (bellissime flĂ»te obligata dans l’air d’Alessandro « Se vincendo »!), Le recul dont le chef fait preuve ce soir donne davantage d’homogĂ©nĂ©itĂ© Ă  la prestation. Si nous prĂ©fĂ©rons des contrastes plus marquĂ©s, nous apprĂ©cions la consistance et la clartĂ© de l’ensemble au cours des deux actes.

Un Mozart pas comme les autres, ranimĂ© par les talents combinĂ©s d’une Ă©quipe audacieuse et riche en crĂ©ativitĂ© au Théâtre du Châtelet… Un production si rĂ©ussie que nous aimerions qu’il y ait beaucoup plus de reprĂ©sentations ! Des chanteurs de talent Ă  dĂ©couvrir et rĂ©-dĂ©couvrir, une partition Ă  revisiter, l’humour dĂ©voilĂ© d’un Mozart (dont on fĂŞte aujourd’hui l’anniversaire il y a 259 ans !) qui doit sans doute sourire devant cette appropriation. A voir et revoir sans modĂ©ration au Théâtre du Châtelet les 22, 24, 26, 28 et 30 janvier ainsi que le 1er fĂ©vrier 2015.