Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 15 janvier 2015. Mozart : Don Giovanni. Erwin Schrott, Marie-Adeline Henry, Adrian Sâmpetrean… Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Alain Altinoglu, direction. Michael Haneke, mise en scène.

mozart-don-giovanni-michel-haneke-opera-bastille-paris-janvier-fevrier-2015-300La cĂ©lèbre production de Don Giovanni du cinĂ©aste autrichien Michael Haneke revient encore une fois Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Cette fois-ci elle ouvre l’annĂ©e 2015 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (bien qu’originellement crĂ©Ă©e au Palais Garnier en 2006). Le nouveau directeur de la maison, StĂ©phane Lissner, monte sur scène avant la reprĂ©sentation et donne un court discours admirable et encourageant en rĂ©action aux Ă©vĂ©nements tragiques de ce dĂ©but d’annĂ©e 2015. Le chĹ“ur de l’OpĂ©ra de Paris interprète par la suite « Va, pensiero », le « chĹ“ur des hĂ©breux » de Nabucco. Un moment de grand Ă©motion, rĂ©compensĂ© par une standing-ovation et des applaudissements très vifs, que les choristes ont ensuite redonnĂ© au public. Un prĂ©lude pour Don Giovanni que nous saurons ne pas oublier.

Don Giovanni flippant mais sans nuances

L’OpĂ©ra des opĂ©ras, la pièce fĂ©tiche des romantiques, ce deuxième fils du couple Da Ponte-Mozart, transcende le style de l’opera buffa proprement dit pour atteindre les sommets de la tragĂ©die. Avant cette fresque immense jamais la musique n’avait Ă©tĂ© aussi vraie, aussi rĂ©aliste, aussi sombre ; jamais n’avait-elle exprimĂ© aussi brutalement le contraste entre les douces effusions de l’amour et l’horreur de la mort. Peut-ĂŞtre le chef d’œuvre de Mozart le plus enflammĂ©, le plus osĂ©, il raconte l’histoire de notre anti-hĂ©ros libertin prĂ©fĂ©rĂ© et sa descente aux enfers avec la plus grande attention aux pulsions humaines, avec la plus grande humanitĂ© en vĂ©ritĂ©. Michael Haneke, aussi, arrive Ă  Ă©voquer la plus grande humanitĂ© souvent par des moyens glaciaux. Or, ce soir Ă  Bastille nous sommes devant une production « selon une mise en scène de Michael Haneke ». Pour quoi ne pas aussi dire selon un opĂ©ra de Mozart ? DĂ©veloppons.

L’action se dĂ©roule dans un grand bâtiment de bureaux style « La DĂ©fense ». Zerlina et Masetto sont des employĂ©s de nettoyage. Anna et son père, patrons d’entreprise. Ottavio un prince hĂ©ritier. Giovanni le jeune directeur gĂ©nĂ©ral avec son assistant Leporello. Elvira « occupe un poste important dans une entreprise de province oĂą Giovanni travaillait auparavant ». Deux actes passent et Elvira tue Giovanni et les employĂ©s de l’immeuble le jettent par la fenĂŞtre. Ensuite ils chantent tous le lieto fine « telle est la fin de qui fait le mal. Et la mort des impies est toujours semblable Ă  leur vie ». Applaudissements. Saluts. Le metteur en scène ne viendra pas recevoir sa rĂ©compense.
Pas de fantastique (ce serait sinon des masques de Mickey, dĂ©rangeants…), peu de profondeur (mais qui en est responsable?). Nous avons droit par contre Ă  l’expressionnisme dĂ©guisĂ© d’un Haneke absent, et Ă  une interprĂ©tation plus dans le choc immĂ©diat que dans la nuance psychologique bien pensĂ©e.

La distribution des chanteurs est peu Ă©quilibrĂ©e. Le Don Giovanni du baryton Uruguayen Erwin Schrott n’est pas laid Ă  regarder, quoi qu’un peu brusque Ă  entendre. L’absence de nuances, scĂ©niques et musicales, est malheureusement très visible chez lui tenant le rĂ´le-titre. Mais si son Don Giovanni souffre de monotonie, il le compense en personnalitĂ©. Nous avons donc un protagoniste Ă  la voix surprenante, avec plus l’attitude d’un latin-lover des annĂ©es 90′s que d’un sĂ©ducteur hispanique dont le charme devrait dĂ©passer les limites du temps et de l’espace. Il est plus mĂ©chant macho que sĂ©ducteur ambigu. La Donna Anna de Tatiana Lisnic arrive Ă  chanter toutes ses notes, ce qui semble devenir un fait de plus en plus remarquable. Or, nous remarqueons chez elle plutĂ´t sa belle implication scĂ©nique et son jeu d’actrice. Oui, elle arrive Ă  faire les jeux pyrotechniques de sa partition… Dans ce sens, saluons aussi le bon effort de la soprano Moldave, mais un effort un peu trop flagrant, il nous semble. Le Leporello de la basse Adrian Sâmpetrean n’est pas toujours très stable mais sa performance reste sans doute l’une des meilleures. Moins unidimensionnel que Don Giovanni dans son jeu, nous constatons que, autant il rĂ©veille l’auditoire au premier acte avec « Notte e giorno… » autant il peine Ă  l’ensorceler avec l’air du catalogue (quoi que quand mĂŞme rĂ©compensĂ© d’applaudissements). Marie-Adeline Henry dans le rĂ´le de Donna Elvira est une force ! Le seul personnage impulsĂ© par l’amour trouve une matĂ©rialisation exquise chez la soprano. Elle chante sa cavatine au premier acte « Ah che mi dici mai… » avec plus de sentiment amoureux qu’avec la rage, comme le veux Mozart (chose très souvent incomprise). Sa caractĂ©risation est la plus nuancĂ©e et la plus riche du groupe, son « Mi tradi… » au deuxième acte est le moment le plus fort de la soirĂ©e (mĂŞme si elle aussi se voit affectĂ©e par les quelques gags expressionnistes de Haneke). La Zerlina et le Masetto de Serena Malfi et Alexandre Duhamel rayonnent de talent : la chanteuse pourrait gagner peut-ĂŞtre en tendresse ou piquant, mais leur performance reste excellente. Finalement que dire de Don Ottavio, le rĂ´le dont les tĂ©nors ont horreur ? Cela n’a pas Ă©tĂ© tout Ă  fait horripilant pour Stefan Pop, mais peu mĂ©morable (et audible!), pour dire le moins.

REGRETS. Elles-sont passĂ©es oĂą les nuances et les Ă©clairages psychologiques dont on a encore le souvenir pour la reprise de cette production en 2012 ? Comment est-il possible qu’il y a deux ans Don Giovanni embrasse Leporello et que le public soupire, se surprend, et qu’en 2015 un Erwin Schrott allĂ©chant l’embrasse et qu’il n’y ait pas de rĂ©action, ou dans le meilleur cas, que le public, maladroitement, rigole ??? Don Giovanni est-il devenu le rĂ´le des barytons qui rĂŞvent d’ĂŞtre tĂ©nors? Cela donne matière Ă  la rĂ©flexion. Nous garderons pourtant le souvenir des rĂ©ussites toujours prĂ©sentes dans cette production d’après Haneke… Si Elvira tuant Don Giovanni Ă  la fin de l’oeuvre enlève tout l’aspect fantastique, ceci s’inscrit dans le parti pris du rĂ©alisateur et demeure, qu’on soit ou pas d’accord, tout Ă  fait cohĂ©rent. Elvira, la seule qui aime, et qui aime purement, se voit tour Ă  tour exploitĂ©e, mĂ©prisĂ©e, torturĂ©e et moquĂ©e par l’objet de son amour, qui dĂ©nature en passion meurtrière. De mĂŞme, les vĂ©ritables intentions de Donna Anna sont Ă©clairĂ©es avec une grande perspicacitĂ© et pour notre plus grand bonheur.

Si la distribution et la mise en scène sont plutĂ´t dĂ©sĂ©quilibrĂ©es, l’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris sous la direction d’Alain Altinoglu donne au contraire l’impression d’une belle homogĂ©nĂ©itĂ©. Dès l’ouverture, l’orchestre convainc par son jeu clair et propre, brillant mĂŞme. S’il gagne en brio progressivement, nous constatons que la performance des bois est Ă©blouissante et impeccable Ă  tous moments. Cette homogĂ©nĂ©itĂ©, si charmante soit-elle, va parfois contre le chiaroscuro omniprĂ©sent dans l’opus mozartien. Dans ce sens la performance de l’orchestre s’accorde Ă  celle des chanteurs, Au final nous apprĂ©cions cette cohĂ©sion dans le dĂ©sordre et le bel et bon effort des musiciens.

En sortant de l’immense salle de Bastille, nous entendons des murmures anonymes dĂ©crivant la production comme « pas du tout grand public ». Est-ce juste ? Mais, est-ce bon ? L’adaptation nĂ©cessaire pour la rĂ©alisation de la production Ă  l’OpĂ©ra Bastille montre, certes, encore ses coutures, mais l’œuvre elle-mĂŞme reste d’une grande valeur, avec une humanitĂ© exprimĂ©e par les moyens cinĂ©matographiques de Haneke, le trouble brĂ»lant de la partition achevĂ© par le froid dĂ©licat et la dĂ©saffectation flagrante. Un chef-d’œuvre Ă  voir et Ă  revoir Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 15, 20, 25 et 28 janvier et le 2, 5, 8, 11 et 14 fĂ©vrier 2015.

Mozart : Cosi fan tutte (Haneke, Cambreling, 2013)

Mozart_portrait_Hickel_ospehArte, le 21 juin 2013, 20h45. Cosi fan tutte de Mozart à Madrid. Le 23 février dernier s’est jouée à Madrid la Première mondiale d’une nouvelle production de Cosi Fan Tutte de Mozart, qui marque aussi le retour  du cinéaste Michael Haneke à la mise en scène d’opéra. Tout récemment multiprimé aux Oscars (Meilleur film étranger) et aux Césars (5 récompenses dont celle du meilleur réalisateur) avec son film « Amour », Michael Haneke est l’un des cinéastes les plus percutants et incisifs de notre temps. Avec cette nouvelle mise en scène d’opéra, il livre sa vision d’une oeuvre ensorcelante, grave, complexe, légère par moments, où l’expérience de l’infidélité transforme les quatre personnages en mettant à nu leur solitude et leur fragilité.
Dans un décor unique mêlant le contemporain et le 18e siècle, il propose une relecture la tragi-comédie, et l’on peut compter sur son talent de directeur d’acteurs pour embraser les chanteurs et pousser leur jeu à l’extrême
Mozart : Cosi fan tutte
Opéra en 2 actes 
Livret : L. Da Ponte
Direction musicale : Sylvain Cambreling
Chef de choeurs : andrés maspero
Mise en scène : michael haneke
avec Annett Fritsch (Fiodiligi), Pao la Gardina ( Dorabella), Juan Francisco Gatell (Ferrando), Andrea Wolf (Guglielmo), Kerstin Avemo (Despina) William Schimell (Don Alfonso)
Choeurs et orchestre du Teatro real
RĂ©alisation : Hannes Rossach er
Coproduction : Arte France, Teatro Real Madrid, Idéale Audience, TVE, EuroArts Music, La Monnaie-De Munt