Eliogabalo de Cavalli Ă  Garnier

Cavalli_francescoPARIS, Palais Garnier : Eliogabalo de Cavalli : 14 septembre-15 octobre 2016. RecrĂ©ation baroque attendue sous les ors de Garnier Ă  Paris… Grâce au musicologue Jean-François Lattarico (collaborateur sur classiquenews, et auteur rĂ©cent de deux nouveaux ouvrages sur l’opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento et sur le librettiste Giovan Francesco Busenello), les opĂ©ras de Cavalli connaissent un sursaut de rĂ©habilitation. Essor justifiĂ© car le plus digne hĂ©ritier de Monteverdi aura Ă©bloui l’Europe entière au XVIIè, par son sens de la facĂ©tie, un cocktail dĂ©capant sur les planches alliant sensualitĂ©, cynisme et poĂ©sie, mĂŞlĂ©s. Avec Eliogabalo, recrĂ©ation et nouvelle production, voici assurĂ©ment l’évĂ©nement en dĂ©but de saison, du 14 septembre au 15 octobre 2016, soit 13 reprĂ©sentations incontournables au Palais Garnier. Avec le Nerone de son maĂ®tre Monteverdi dans Le couronnement de PoppĂ©e, Eliogabalo illustre cette figure mĂ©prisable et si humaine de l’âme faible, « effeminata », celle d’un politique pervers, corrompu, perverti qui ne maĂ®trise pas ses passions mais en est l’esclave clairvoyant et passif… Superbe production Ă  n’en pas douter et belle affirmation du Baroque au Palais Garnier. Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scène. Avec entre autres : Franco Fagioli dans le rĂ´le-titre ; Valer Sabadus (Giuliano Gordie)… soit les contre tĂ©nors les plus fascinants de l’heure. Un must absolu.

 

 

ELIOGABALO-palais-garnier-582-390

 

 

Elagabalo_(203_o_204-222_d.C)_-_Musei_capitolini_-_Foto_Giovanni_Dall'Orto_-_15-08-2000HISTOIRE ROMAINE. L’histoire romaine laisse la trace d’un empereur apparentĂ© aux Antonins et Ă  Caracalla (auquel il ressemblait Ă©trangement), Varius Avitus Bassianus dit HĂ©liogabale ou Elagabal, devenu souverain impĂ©rial Ă  14 ans en 218. L’adolescent, politique prĂ©coce, ne devait rĂ©gner que … 4 annĂ©es (jusqu’en 222). Le descendant des Bassianides, illustre clan d’Emèse, en raison d’une historiographie Ă  charge, reprĂ©sente la figure emblĂ©matique du jeune prince pervers et dissolu, opposĂ© Ă  son successeur (et cousin), le vertueux Alexandre SĂ©vère. En rĂ©alitĂ©, l’empereur n’Ă©tait q’un pantin aux ordres de sa mère, l’ambitieuse et arrogante Julia Soaemias / Semiamira (comme ce que fut Agrippine pour NĂ©ron). PrĂŞtre d’Elagabale, dieu oriental apparentĂ© Ă  Jupiter, HĂ©liogabale tenta d’imposer le culte d’Elagabale comme seule religion officielle de Rome. Le jeune empereur plutĂ´t portĂ© vers les hommes mĂ»rs, Ă©pousa ensuite les colosses grecs HiĂ©roclès et Zotikos, scandalisant un peu plus les romains. Les soldats qui l’avaient portĂ© jusqu’au trĂ´ne, l’en dĂ©mit aussi facilement prĂ©fĂ©rant honorer Alexandre SĂ©vère dont la rĂ©putation vertueuse sembla  plus conforme au destin de Rome. Une autre version prĂ©cise que c’est la foule romaine dĂ©chainĂ©e et choquĂ©e par ses turpitudes en sĂ©rie qui envahit le palais impĂ©rial et massacra le corps du jeune homme, ensuite trainĂ© comme une dĂ©pouille maudite dans les rue de la ville antique.

busenello_giovan_francesco_monteverdi_poppea_statiraCAVALLI, 1667. Utilisant Ă  des fins moralisatrices, le profil historique du jeune empereur, Cavalli brosse de fait le portrait musical d’un souverain “langoureux, effĂ©minĂ©, libidineux, lascif”… le parfait disciple d’un NĂ©ron, tel que Monteverdi l’a peint dans son opĂ©ra, avant Cavalli (Le Couronnement de PoppĂ©e, 1642). En 1667, Cavalli offre ainsi une action cynique et barbare, oĂą vertus et raisons s’opposent Ă  la volontĂ© de jouissance du prince. Mais s’il habille les hommes en femmes, et nomme les femmes au SĂ©nat (elles qui en avaient jusqu’Ă  l’interdiction d’accès), s’il ridiculise les gĂ©nĂ©raux et rĂ©gale le commun en fĂŞtes orgiaques et somptuaires, Eliogabalo n’en est pas moins homme et sa nature si mĂ©prisable, en conserve nĂ©anmoins une part touchante d’humanitĂ©. Sa fantaisie perverse qui ne semble connaĂ®tre aucune limite, ne compenserait-elle pas un gouffre de solitude angoissĂ©e ? En l’Ă©tat des connaissances, on ignore quel est l’auteur du livret du dernier opĂ©ra de Cavalli, mais des soupçons forts se prĂ©cisent vers le gĂ©nial Ă©rudit libertin et poète, Giovan Francesco Busenello, dont la philosophie pessimiste et sensuelle pourrait avoir soit produit soit influencĂ© nombre de tableaux de cet Eliogabalo, parfaitement reprĂ©sentatif de l’opĂ©ra vĂ©nitien tardif.

ELiogabalo de Cavalli au Palais Garnier Ă  Paris
Du 14 septembre au 15 octobre 2016
Avec
Franco Fagioli, Eliogabalo
Paul Groves, Alessandro Cesare
Valer Sabadus, Giuliano Gordio
Marianna Flores, Atilia Macrina
Emiliano Gonzalez-Toro, Lenia

La Cappella Mediterranea
Choeur de Chambre de Namur (préparé par Thibault Lenaerts)
Leonardo Garcia Alarcon, direction
Thomas Jolly, mise en scène

 

 

UN OPERA JAMAIS JOUÉ DU VIVANT DE CAVALLI… Eliogabalo n’est pas en vĂ©ritĂ© le dernier opus lyrique de Cavalli : le compositeur allait encore en composer deux autres après (Coriolano, Massenzio), mais Eliogabalo est bien l’ultime ouvrage dont nous soit parvenue la partition. A la fin des annĂ©es 1660, l’histoire de l’opĂ©ra vĂ©nitien indique un net repli du genre vĂ©nitien sur les cènes lyriques au profit de la nouvelle vague qui prĂ´ne l’aria virtuose, dĂ©fendu par les Napolitains – bientĂ´t le jeune Sartorio incarnera cette nouvelle inflexion du théâtre lyrique vĂ©nitien. Vivaldi aussi en fera les frais bientĂ´t. Mais dans le cas de Cavalli, gĂ©nie lyrique adulĂ© partout en Europe, l’écriture rĂ©siste aux caprices des chanteurs et reste ferme ne sacrifiant rien Ă  l’unitĂ© et la force dramatique. Son art reste amplement apprĂ©ciĂ© comme l’atteste la reprise en 1666 de Giasone (au San Cassiano). Le compositeur qui revient de Paris oĂą il a Ă©tĂ© sollicitĂ© par Mazarin pour cĂ©lĂ©brer par un nouvel opĂ©ra (Ercole amante), le mariage du jeune Louis XIV, semble renouveler son inventivitĂ© Ă  Venise ; après le semi succès de son opĂ©ra Pompeo Magno (San Salvatore, 1666), dĂ©jĂ  inspirĂ© de l’Histoire Romaine, Cavalli revient auprès des Grimani et de leur théâtre San Giovanni e Paolo pour y reprĂ©senter une nouvelle partition Ă©galement romaine, Eliogabalo. La figure du jeune empereur dĂ©pravĂ©, de surcroĂ®t en une conclusion tragique et terrifiante, assassiné… choque les lecteurs et la famille commanditaire, les Grimani : la partition est illico retirĂ©e ; le livret rĂ©Ă©crit par de nouveaux acteurs (Aureli et Boretti). Et Cavalli bien que grassement payĂ©, ne verra jamais son opĂ©ra jouĂ© de son vivant.

 

PARTITION RAFFINEE, LIVRET SCANDALEUX… A y regarder de plus près, la partition originelle d’Eliogabalo contient des perles musicales et dramatique qui tĂ©moignent du gĂ©nie tardif de Cavalli (âgĂ© de 66 ans) : c’est une rĂ©flexion philosophique du pouvoir perverti par son exercice dĂ©naturĂ© ; un nouveau pamphlet dans le prolongement du Couronnement de PoppĂ©e de son maĂ®tre, Monteverdi ; sur la trace du NĂ©ron montĂ©verdien, – jeune prince dominĂ© par ses passions (effeminato), Cavalli imagine un prince corrompu, Eliogabalo, flanquĂ© d’un valet (Nerbulone) et de son amant (ancien athlète syrien : Zotico, qui est aussi son confident et giton). Legia, vieille nourrice travesti (haute-contre) obĂ©it Ă  la tradition lyrique montĂ©verdienne, tandis que le livret va jusqu’à mettre en scène le SĂ©nat romain, entièrement composĂ© de… prostituĂ©es ! Le portrait d’un pouvoir dissolu, pilotĂ© par la seule jouissance et l’empire du dĂ©sir n’aura jamais Ă©tĂ© aussi explicite sur une scène lyrique. Le raffinement instrumental et mĂ©lodique indique clairement que Cavalli a soignĂ© l’écriture de son Eliogabalo qui indique un souci de renouvellement et d’invention exemplaire dans l’évolution de son style.  La dernière pĂ©riode de Cavalli Ă  Venise est marquĂ©e par sa nomination au poste convoitĂ© – ultime consĂ©cration, de maestro di cappella Ă  san Marco, Ă  la mort de Rosetta en novembre 1668.

 

 

SIMULTANEMENT, Ă  l’OPERA BASTILLE : La Tosca de Pierre Audi, nouveau directeur du festival d’Aix (en 2018), est l’autre nouvelle production Ă  suivre : du 17 septembre au 18 octobre 2016 Ă  Bastille. Avec la Tosca de Anja Harteros ou Liudmyla Monastyrska (voir les dates prĂ©cises de leur prĂ©sence), Marcelo Alvarez (Mario), Bryn Terkel (Scarpia)… 10 reprĂ©sentations.

Doublé Tchaikovski : Iolanta et Casse-Noisette à Paris

tchaikovski piotr-Tchaikovsky-530-855Paris, OpĂ©ra Garnier, jusqu’au 1er avril 2016. DoublĂ© Tchaikovski : Casse noisette et Yolanta. Le dernier opus lyrique de Piotr Illiytch, Iolantha occupe l’affiche de l’OpĂ©ra de Paris, nouvelle production signĂ©e Dmitri Tcherniakov – provocateur qui sait cependant sonder et exprimer les passions de l’âme-, et nouveau jalon d’un ouvrage passionnant qui se dĂ©roule dans la France mĂ©diĂ©vale di Bon Roi RenĂ©. On se souvient avec quelle finesse angĂ©lique et ardente la soprano vedette Anna Netrebko avait enregistrĂ© ce rĂ´le : jeune aveugle sĂ©questrĂ©e, trop attachĂ©e Ă  son père, Iolantha / Iolanta gagnait une incarnation Ă©blouissante de justesse et d’ardeur, projetant enfin le dĂ©sir vers la lumière… Sur les planches parisiennes, c’est une autre soprano voluptueuse, – autre Traviata fameuse, la bulgare Sonya Yoncheva (qui chantera l’hĂ©roĂŻne verdienne Ă  Bastille Ă  partir du 20 mai prochain) , laquelle relève les dĂ©fis multiples d’un personnage moins creux et compassĂ© qu’il n’y paraĂ®t. Sensible, affĂ»tĂ©, Tchaikovski sait portraiturer une jeune femme attachante, Ă©prise d’absolu comme d’Ă©mancipation… et qui doit dĂ©finitivement couper le cordon avec la figure paternelle. Pour l’aider un mĂ©decin arabe (le maure Ebn Hakia, baryton) , Ă©rudit humaniste et complice habile, l’aide Ă  trouver la voie de la guĂ©rison morale et physique. Attention chef d’oeuvre irrĂ©sistible.

yoncheva_sonya_recital_parisCouplĂ© Ă  cet opĂ©ra court, le ballet Casse-Noisette en un doublĂ© qui fut historiquement prĂ©sentĂ© tel quel et validĂ© par le compositeur Ă  la crĂ©ation de l’opĂ©ra au Mariinski de Saint-PĂ©tersbourg, en dĂ©cembre 1892. La maison parisienne entend aussi souligner avec force, la dualitĂ© artistiquement fĂ©conde, de l’opĂ©ra et du ballet, deux orientations magiciennes qui avec la saison musicale – chambrsite et symphonique, cultive le feu musical Ă  Garnier et Ă  Bastille. Le metteur en scène Tcherniakov en terres natales d’Ă©lection, entend rĂ©aliser l’unitĂ© et la cohĂ©rence entre les deux productions : un mĂŞme cadre, et un glissement riche en continuitĂ© entre les deux volets ainsi prĂ©sentĂ©s la mĂŞme soirĂ©e. Comme Capriccio de Strauss, sublime ouverture de chambre, sans ampleur ou dĂ©bordement des cordes, l’ouverture de Iolanta commence par une non moins irrĂ©sistible entrĂ©e des vents et bois, harmonie prodigieusement moderne, portant toute l’expressivitĂ© lyrique d’un Tchaikovski au crĂ©puscule/sommet de sa carrière. Les divas ne sont pas rancunières… “La Yoncheva” avait quittĂ© Aix en Provence oĂą elle devait chanter Elvira dans Don Giovanni de Mozart parce qu’elle ne s’entendait pas avec le truculent et dĂ©lirant Tcherniakov, c’Ă©tait en 2013. Trois ans plus tard, l’eau a coulĂ©, les tensions aussi et la soprano a acceptĂ© de travailler avec l’homme de théâtre pour cette Iolanta de 2016 Ă  Paris…

Paris, OpĂ©ra Garnier. Tchaikovski : Iolantha, Casse-Noisette. Jusqu’au 1er avril 2016

LIRE aussi notre dossier spécial Anna netrebko chante Iolanta de Tchaikovski

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra de Paris, le 20 novembre 2014. Engelbert Humperdinck : Hansel et Gretel. Andrea Hill, Bernarda Bobro, Imgard Vilsmaier, Doris Lamprecht, Jochen Schmeckenbecher… Orchestre et choeur d’enfants de l’OpĂ©ra de Paris. Yves Abel, direction. Mariame ClĂ©ment, mise en scène

humperdinck-palais-garnier-paris-nov-dec-2014-operaOpĂ©ra incontournable du NoĂ«l outre-Rhin, l’opĂ©ra fĂ©erique Hansel et Gretel d’Engelbert Humperdinck, sur le livret d’Adelheid Wette d’après le cĂ©lèbre conte des frères Grimm, revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris un an après son entrĂ©e au rĂ©pertoire de l’illustre maison. En 2013, soit 120 ans après la crĂ©ation de l’œuvre, Mariame ClĂ©ment signe la mise en scène qui est reprise cette saison. Le chef Yves Abel assure la direction musicale de l’orchestre et d’une distribution des chanteurs-acteurs d’une qualitĂ© remarquable.

 

 

 

délectable et joyeux mélange de lourdeur et de légèreté

 

humperdinck_03Engelbert Humperdinck (1854 – 1921) a composĂ© plusieurs Ĺ“uvres lyriques, la première et la plus cĂ©lèbre aujourd’hui est Hänsel und Gretel, « festival sacrĂ© pour les enfants ». Sa composition est plutĂ´t accidentelle au dĂ©but. En fait, Humperdinck commence des Ă©tudes d’architecture Ă  l’universitĂ© de Cologne quand le compositeur Ferdinand Hiller le convainc de se consacrer Ă  la composition. En 1879, il gagne le Prix Mendelssohn qui lui permet de sĂ©journer en Italie oĂą il rencontre Richard Wagner ; ce dernier, par la suite l’invite Ă  Bayreuth pour l’assister Ă  la prĂ©paration de Parsifal (NDLR: crĂ©Ă© en 1882). Humperdinck avait composĂ© des Ĺ“uvres chorales et orchestrales, mais tient en fait un poste de professeur de musique quand sa sĹ“ur Adelheid Wette lui demande d’Ă©crire 4 chansons pour la pièce pour enfants qu’elle a Ă©crit d’après le conte de Hansel et Gretel des frères Grimm. Au dĂ©but rĂ©ticent, le compositeur finit par ĂŞtre si fascinĂ© par l’histoire qu’il crĂ©e une partition lyrique intĂ©grale qu’il envoie Ă  Richard Strauss pour recueillir son avis. Strauss rĂ©pond Ă  Humperdinck : « Ton opĂ©ra m’a enchantĂ©. C’est vĂ©ritablement un chef d’oeuvre ; il y a longtemps que je n’avais pas vu un ouvrage d’une telle importance. J’admire la profusion mĂ©lodique, la finesse, la richesse polyphonique de l’orchestration (…) tout cela est neuf, original, vraiment allemand. ».

En effet, Humperdinck se sert de l’orchestre romantique wagnĂ©rien et des procĂ©dĂ©s musicaux que Wagner a popularisĂ©, pour mettre en musique le conte fantastique du frère et de la soeur perdus dans la forĂŞt et sĂ©questrĂ©s par une sorcière qui veux les manger. Pour se faire, il se sert des sources folkloriques, des rythmes dansants et des thèmes de contines. Le succès incontestable repose sur l’Ă©criture savante, complexe, sans aucune concession, mais qui demeure accessible par la riche inspiration mĂ©lodique issue des musiques populaires. Une façon d’Ă©quilibrer les extrĂŞmes, d’un cĂ´tĂ© l’aspect sombre et psychologique du conte, qui gagne en puissance dramatique grâce Ă  l’orchestre ; de l’autre, la naĂŻvetĂ©, la magie, les jeux de l’enfance imaginĂ©e, Ă©voquĂ©s continĂ»ment par le chant.

hansel gretel opera garnier 2014Impossible qu’une telle Ĺ“uvre laisse le public parisien indiffĂ©rent, si attirĂ© par la psychanalyse et si wagnĂ©rien, mais aussi tellement amateur de clartĂ© et de lĂ©gèretĂ©. Dans ce sens, l’œuvre de Mariame ClĂ©ment s’accorde savamment Ă  l’opus, ma non troppo. Avec sa scĂ©nographe fĂ©tiche Julia Hansen, elle prĂ©sente l’action du point de vue des enfants. Le dĂ©cors unique de la maison scindĂ©e reprĂ©sente très directement l’idĂ©e omniprĂ©sente du dĂ©doublement. Nous avons droit alors Ă  la « rĂ©alité » et Ă  la vĂ©ritĂ© des enfants, au mĂŞme plan, mais en parallèle, sĂ©parĂ© par les arbres anonymes de la forĂŞt lĂ©gèrement Ă©voquĂ©e. Une idĂ©e qui a le bizarre potentiel de faire couler des litres d’ancre ou absolument rien du tout, puisque qui pourra faire un jugement de valeur de l’enfance, d’une enfance, de la pĂ©riode la plus fantasmĂ©e et idĂ©alisĂ©e de l’imaginaire collectif ? Comme souvent chez la jeune metteure en scène, le travail d’acteur est remarquable, et le parti pris esthĂ©tique, souvent très intellectuel, est tout Ă  fait rĂ©ussi.

La chevauchĂ©e humoristique de la Sorcière au 3ème acte, avec ces clones dansant le cabaret, est d’une justesse non nĂ©gligeable, en ce qui concerne la musique et le texte, et surtout très divertissant. Les jeux des perspectives est parfois utilisĂ© de façon humoristique Ă©galement, comme lorsque la Sorcière nourrit le petit Hansel prisonnier dans une chambre Ă  faire friser les arachnophobes (clin d’œil aux araignĂ©es de l’artiste Louise Bourgeois). Si le propos si sympathique de ClĂ©ment se distingue par son inscription Ă©vidente dans l’Ă©poque actuelle (grâce Ă  l’approche cinĂ©matographique et Ă  la diffĂ©rence des mises en scènes passĂ©istes et nĂ©o-avant-gardistes si courantes), sa rĂ©alisation laisse parfois perplexe.

Au point qu’il existe presque parfois un dĂ©calage trop flagrant entre les deux rĂ©alitĂ©s prĂ©sentĂ©es … C’est comme si un effet miroir (et donc d’imitation prĂ©cise) Ă©tait recherchĂ©, et pourtant jamais rĂ©ussi ; ailleurs les diffĂ©rences sont si clairement explicitĂ©es, souvent par le dĂ©cor seul, que cela doit ĂŞtre fait exprès. Par moment,  il se passe beaucoup de choses sur le plateau, ceci n’enlève rien Ă  la musique ni au texte, bien heureusement… mais qu’apporte concrètement cette agitation ?

NĂ©anmoins, globalement, il s’agit d’une production de grande valeur, dont l’apprĂ©ciation peu ĂŞtre mitigĂ©e, mais ne justifiant absolument pas les quelques huĂ©es vers l’Ă©quipe artistique pendant les saluts, des cris vulgaires qui ne font qu’enlaidir un palais de beautĂ©.

La musique, vĂ©ritable protagoniste de l’œuvre, a sans doute eu l’effet Ă  la fois apaisant et enchanteur qu’on attendait. Hansel et Gretel sont interprĂ©tĂ©s par les jeunes Andrea Hill et Bernarda Bobro respectivement. Leur prestation est remarquable tous points de vue confondus. Leurs voix s’accordent d’une très belle façon, avec une facilitĂ© et un naturel qui rehaussent la fraĂ®cheur de l’œuvre.

Leurs nombreux duos repartis tout au long des trois actes sont un mĂ©lange de douceur champĂŞtre, de vivacitĂ©, d’humour, de tendresse, mais pas que. Les parents, quoi que moins prĂ©sents, sont tout aussi investis. Jochen Schmeckenbecher et Irmgard Vilsmaier sont très crĂ©dibles, le premier a un timbre presque solaire qui sied parfaitement Ă  l’image d’un père aimant ; la seconde, une allure et une couleur imposante d’humanitĂ©. La Sorcière de Doris Lamprecht a un je ne sais quoi typique des vilaines charmantes, un parti-pris qui ne plaĂ®t pas Ă  tout le monde, mais que nous trouvons tout Ă  fait dĂ©licieux ! Dans ce sens sa performance est plus magnĂ©tique qu’Ă©lectrisante, et tant mieux, puisque sa musique, en dĂ©pit de la pesanteur wagnĂ©rienne, est de nature folklorique et populaire.

Remarquons Ă©galement le Petit Bonhomme RosĂ©e d’Olga Seliverstova, pour ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, pĂ©tillant, ou encore les petits chanteurs de la MaĂ®trise des Hauts-de-Seine et du Choeur d’enfants de l’OpĂ©ra National de Paris qui rĂ©alisent un sommet de tendresse Ă  la fin du troisième et dernier acte. Le chef Yves Abel, quant Ă  lui, trouve un Ă©quilibre idĂ©al entre le plateau et l’orchestre. Un fait pas du tout anodin tenant en compte les spĂ©cificitĂ©s de la partition. Dès l’ouverture, la beautĂ© somptueuse et mystĂ©rieuse des cuivres et des bois, sous le fond des cordes modulantes très wagnĂ©rien, captive. S’enchaĂ®ne ensuite une sĂ©rie des chansons populaires allemandes plus ou moins transfigurĂ©es par Humperdinck. L’orchestre arrive Ă  Ă©tablir l’atmosphère du conte, sombre et pesante, sans pour autant perdre en brio et en vivacité ! Les instrumentistes font preuve d’une complicitĂ© superbe qui se traduit par une performance pleine d’Ă©clat et des nuances.

humperdinck-palais-garnier-paris-nov-dec-2014-operaUn spectacle formidable, souvent savoureux, toujours tendre ; un plat de Noël gourmand et raffiné, à consommer sans modération au Palais Garnier, encore les 25 et 28 novembre ainsi que les 1er, 4, 9, 11, 14, 16, 18 décembre 2014.

Monteverdi : Le Couronnement de Poppée par Wilson, Alessandrini

monteverdiFrance Musique, samedi 14 juin 2014, 19h. Monteverdi : PoppĂ©e. Dans le prologue, ni Fortune ni Vertu ne peuvent inflĂ©chir le pouvoir de l’Amour… Comme Ă  la mĂŞme Ă©poque le peintre Poussin nous rappelle qu’Amor vincit omnia (l’Amour vainc tout), Monteverdi et son librettiste Busenello, fin Ă©rudit vĂ©nitien, soulignent combien le dĂ©sir et la puissance Ă©rotique submergent toute rĂ©flexion politique et philosophique. L’aveuglement des cĹ“urs soumis est total et Eros peut Ă©tendre son empire… Les deux concepteurs de l’opĂ©ra l’Incoronazione di Poppea (Le couronnement de PoppĂ©e) brossent mĂŞme le portrait de deux adolescents rongĂ©s et dĂ©vorĂ©s par leur passion insatiable… NĂ©ron, esprit fantasque et possĂ©dĂ© par le sexe n’a que faire face Ă  l’adorable PoppĂ©e, des prĂ©ceptes de SĂ©nèque, comme de son Ă©pouse en titre Octavie… La partition est musicalement un chef d’oeuvre d’efficacitĂ© dramatique, de poĂ©sie sensuelle, de cynisme dĂ©lĂ©tère, de dĂ©senchantement progressif… c’est l’aboutissement de l’Ă©criture de plus en plus dramatique des madrigaux, et aussi l’illustration Ă©loquente des nouvelles fonctions de Monteverdi Ă  Venise, comme maestro di capella Ă  San Marco. HonorĂ© et estimĂ© par la CitĂ© des Doges, celui qui avait tant souffert Ă  Mantoue Ă  l’Ă©poque oĂą il composait Orfeo (1607), peut dĂ©sormais inventer 25 annĂ©es plus tard, l’opĂ©ra baroque moderne, celui propre Ă  Venise au dĂ©but des annĂ©es 1640.

WILSON_BOB_RobertWilsonPressPhoto4Minimaliste autant que plasticien critique, le metteur en scène Robert Wilson s’intĂ©resse Ă  « PoppĂ©e », un nouveau chapitre de son histoire avec l’OpĂ©ra de Paris. Lumières irrĂ©elles, espace temps suspendu, profils ralentis et gestes Ă  l’Ă©conomie, après PellĂ©as et MĂ©lisande, ou La Femmes sans ombre parmi ses plus belles rĂ©ussites visuelles et stĂ©nographiques Ă  l’OpĂ©ra national de Paris, Bob Wilson offre une nouvelle production au public parisien. Son sens de l’Ă©pure et de l’atemporalitĂ© fonctionnera-t-il bien avec l’hyper sensualitĂ© et le rĂ©alisme cynique du duo Monteverdi/Busenello ? A voir au Palais Garnier Ă  Paris, du 7 au 30 juin 2014 (11 reprĂ©sentations).
Monteverdi : L’Incoronazione di Poppea. Avec Karine Deshayes (PoppĂ©e), Jeremy Ovenden (Nerone), Monica Bacelli (Ottavia)… Il Concerto Italiano. Rinaldo Alessandrini, direction. Paris, Palais Garnier. Monteverdi : Le couronnement de PoppĂ©e. Bob Wilson, 7>30 juin 2014.
Diffusion  sur France Musique, le 14 juin 2014, 19h.

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en scène.

Paris, Palais Garnier. Haendel: Alcina jusqu’au 12 fĂ©vrier 2014. La production immaculĂ©e de l’Alcina de Haendel par Robert Carsen, revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris pour l’ hiver 2014. EntrĂ©e au rĂ©pertoire de la Grande Boutique dans cette mĂŞme mise en scène en 1999, ce soir le chef baroqueux Christophe Rousset dirige son orchestre Les Talens Lyriques et une distribution des chanteurs/acteurs prometteuse et diversifiĂ©e, avec la soprano grecque Myrto Papatanasiu dans le rĂ´le-titre.

 

 

ALCINA ROBERT CARSEN ONP 2014

 

 

Alcina ou le concert des passions

 

Alcina, comme tous les opĂ©ras serias de Haendel, est tombĂ©e dans l’obscuritĂ© après la première moitiĂ© du XVIIIe siècle. La forme seria, avec ses enchaĂ®nements d’arie da capo et de rĂ©citatifs, devenue dĂ©suète, a Ă©tĂ© ignorĂ©e, voire mĂ©prisĂ©e, pendant tout le XIXe siècle et la première moitiĂ© du XXe. Pourtant, lors de sa crĂ©ation en 1735 Alcina fait fureur avec un livret et une partition haute en couleurs, riche d’effets magiques. Ă€ la diffĂ©rence de l’Ariodante ou de l’Orlando antĂ©rieurs (Ă©galement d’après l’Orlando Furioso de L’Arioste), le cadre surnaturel n’est qu’un moyen de mettre en valeur le concert de sentiments qui s’impose dans une oeuvre magnifique. En effet, les passions humaines sont le vĂ©ritable protagoniste. Dans ce sens, la mise en scène de Robert Carsen ne fait que rehausser la valeur totale de l’opĂ©ra, dĂ©sormais reconnu comme l’un des meilleurs du compositeur.

L’histoire de la magicienne capricieuse et amoureuse Alcina se dĂ©roule sur une Ă®le enchantĂ©e, oĂą elle attire des amants qu’elle transforme en objets après s’ĂŞtre lassĂ©e d’eux. Elle tombe pourtant amoureuse de Ruggiero qu’elle ensorcelle et dont la fiancĂ©e Bradamante dĂ©guisĂ©e en « Ricciardo » paraĂ®t aussi Ă  la recherche de son aimĂ©. L’action est transposĂ©e avec intelligence par Robert Carsen. Nous ne sommes plus dans une Ă®le enchantĂ©e mais dans une maison d’un classicisme raffinĂ©, entourĂ©e des jardins somptueux (dĂ©cors et costumes très Ă©lĂ©gants de Tobias Hoheisel), le tout Ă©clairĂ© avec autant d’intelligence que de beautĂ© (lumières de Jean Kalman). Les chanteurs/acteurs doivent souvent chanter des long airs oĂą ils sont davantage exposĂ©s, grâce Ă  la limpiditĂ© et la finesse de la mise en scène. Les reprises ou da capos sont travaillĂ©s avec une efficacitĂ© théâtrale indĂ©niable. Un tel travail de direction scĂ©nique requiert des interprètes de qualitĂ© et surtout psychologiquement engagĂ©s.

La distribution, quoique un peu inĂ©gale, compte cependant avec des belles personnalitĂ©s. L’Alcina de la soprano Myrto Papatanasiu est une sorcière riche en charisme et suavitĂ©, comme on l’attendait, mais en plus avec une expression de grande noblesse. Le travail de composition est lĂ , mĂŞme si les tempi du chef ne conviennent ou ne convainquent pas tout le temps. L’Ă©volution dramatique du personnage, d’une sorcière puissante et vaniteuse mais blasĂ©e Ă  une amoureuse impuissante et blessĂ©e, est incarnĂ©e avec une certaine rĂ©serve au dĂ©but, mais se lâchant progressivement, la cantatrice en titre campe un « Ah, moi cor ! Schernito sei » au deuxième acte tout Ă  fait sublime. Le mĂ©lange de douleur et de fureur est ici superbement nuancĂ©, un rĂ©el dĂ©lice audio-visuel d’une quinzaine de minutes !

Nous sommes heureux de voir Sandrine Piau dans le rĂ´le de Morgana, ici transposĂ© en servante d’Alcina (une note humoristique brillante de la part de Carsen). Heureux, avant tout, parce qu’elle est bien prĂ©sente et en bonne santĂ©, après une sĂ©rie d’annulations rĂ©centes. Heureux Ă©galement parce qu’elle est très investie et convaincante, finement pĂ©tillante comme le meilleur champagne.
Son cĂ©lèbre air au premier acte « Tornami a vagheggiar » est l’une des nombreuses occasions oĂą elle ravit l’auditoire par son chant piquant et jubilatoire. MĂŞme dans la douleur de son dernier air « Credete al mio dolore » elle est toute beautĂ©. Les mezzos de la reprĂ©sentation sont aussi investies, mais aux tempĂ©raments et styles très distincts. Anna Goryachova  incarne Ruggiero de façon impressionnante. Convaincante, le timbre un peu juvĂ©nile s’accorde brillamment aux actions du personnage. Ainsi, elle chante avec l’abandon de quelqu’un qui serait aveuglĂ© par l’amour. Si elle arrive quand mĂŞme Ă  inspirer la sympathie dans sa dĂ©tresse, nous la prĂ©fĂ©rons surtout dans les morceaux joyeux et Ă©clatants, tel son premier air « Di te mi rido » dĂ©licieux ou encore son dernier « Sta nell’ircana » avec cors obbligati, un tour de force en vĂ©ritĂ©, ou elle fait preuve d’un hĂ©roĂŻsme jouissif, d’un brio rĂ©jouissant avec une colorature solide et implacable. La Bradamante de Patricia Bardon est moins prĂ©sente vocalement Ă  cause d’une trachĂ©ite, mais ce qui manque en projection dans l’Ă©mission elle le compense avec une prestance sur scène et un engagement dramatique tout Ă  fait persuasifs. Remarquons l’illustre Oronte du tĂ©nor Cyrille Dubois que nous suivons depuis quelque temps. Depuis son premier air « Semplicetto ! A donna credi » nous apprĂ©cions sa voix plus mature et plus brillante que jamais. S’il ne chante que trois airs au cours des trois heures, chaque fois qu’il intervient sa colorature impeccable, sa belle prĂ©sence sur scène et sa charmante complicitĂ© avec les autres chanteurs Ă©blouissent. Le baryton Michal Partyka en Melisso, peu prĂ©sent Ă©galement, fait preuve pourtant d’un chant stylisĂ©, d’une prĂ©sence quelque peu sĂ©vère qui lui va bien.

Finalement quoi dire des Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset ? D’abord, l’orchestre est en très belle forme, ses musiciens sont rĂ©actifs et leur performance tonique. Le continuo et les vents particulièrement impressionnants. Le style du chef, quoi que peu orthodoxe, assure une lecture intĂ©ressante et originelle de l’immense partition. Si nous n’adhĂ©rons pas forcĂ©ment Ă  quelques choix de tempi (parfois timides, parfois nerveux), l’impression globale reste positive.  L’orchestre offre une prestation tout Ă  fait spectaculaire Ă  la hauteur de l’ouvrage et du lieu. Bravo ! A ne pas rater au Palais Garnier encore Ă  l’affiche, les 2, 5, 7, 9 et 12 fĂ©vrier 2014.

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 25 janvier 2014. Haendel : Alcina. Myrto Papatanasiu, Sandrine Piau, Cyrille Dubois… Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. Robert Carsen, mise en scène.

 

Gala du tricentenaire de l’Ecole française de danse

TĂ©lĂ©. Arte. Gala 300 ans de l’Ecole française de danse, 28 avril 2013,20h45

Ballet. Soirée chorégraphique.

Casse-NoisetteLe 11 janvier 1713, Louis XIV Ă  la fin de son règne, dĂ©crète l’existence de l’institution qui est aujourd’hui, l’Ecole française de danse. La tradition chorĂ©graphique officielle en France remonte aux Valois et avant eux aux monarques hexagonaux qui avaient bien compris l’usage structurant des ballets de cour dans la vie politique. En 2013, pour le tricentenaire de l’Ecole, Arte diffuse une sĂ©rie (Graines d’Ă©toiles) dĂ©voilant le quotidien des jeunes danseurs de 8 Ă  18 ans, confrontĂ©s Ă  la discipline et Ă  l’Ă©mulation chorĂ©graphique. C’est aussi comme ce soir, la diffusion de la soirĂ©e de gala Ă  l’OpĂ©ra Garnier Ă  Paris, oĂą les Etoiles et le corps du Ballet de l’OpĂ©ra national de Paris fait dĂ©monstration de son excellence technique et stylistique entretenue ainsi depuis 300 ans.