COMPTE-RENDU, critique, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence, le 29 déc 2019. MOZART : La Flûte enchantée. Vidal…Roussat / Lubek

COMPTE-RENDU, critique, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence, le 29 déc 2019. MOZART : La Flûte enchantée. Vidal…Roussat / Lubek. Par quelque bout que l’on prenne cette production pour la qualifier globalement, Flûte vraiment enchantée, enchantement de cette Flûte, on reste insatisfait de l’étiquette, trop étroite pour en dire notre satisfaction éblouie. Musicalement, vocalement, visuellement : une réussite.

 

 

L’œuvre
1791 : Mozart végète, malade et sans travail. Ses grands opéras, chef-d’œuvres absolus, Les Noces de Figaro, Cosí fan tutte, Don Giovanni, n’ont guère marché dans l’ingrate Vienne. Son frère franc-maçon, Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre de quartier, pour des acteurs chanteurs plus que de grands chanteurs, comme lui-même, lui présente au printemps le livret d’un opéra qu’il vient d’écrire. Il est dans l’air du temps pré-romantique, sorte de féerie inspirée de contes orientaux à la mode de Christoph Marin Wieland, très célèbre auteur des Lumières allemandes, l’Aufklärung, surnommé « Le Voltaire allemand » pour son esprit, et de Johann August Liebeskind : Lulu ou la Flûte enchantée, Les Garçons judicieux. Rappelons la vogue égyptienne du temps : la campagne d’Égypte de Bonaparte de 1798 à 1801 n’est pas loin. Par ailleurs, Mozart avait déjà écrit la musique de scène de Thamos, roi d’Égypte, mélodrame ou mélologue, drame mêlé de musique, de Tobias Philipp von Gebler à la symbolique maçonnique puisqu’on situait l’origine de la maçonnerie en Égypte. Beaucoup d’éléments de cette œuvre se retrouveront dans la Flûte.
Mozart rechigne : il n’adore pas d’emblée cette féerie. Il remanie avec Schikaneder et la troupe cette œuvre parfois collective, sa musique insiste sur la thématique maçonnique, c’est connu : le thème trinitaire, ses trois accords de l’ouverture, les trois Dames, les Trois garçons, les trois temples, les trois épreuves des deux héros sont empruntées au rituel d’initiation de la franc-maçonnerie. Le parcours initiatique de Tamino et Pamina dans le Temple de Sarastro est inspiré des cérémonies d’initiation maçonnique au sein d’une loge.

 

 

La Flûte enchantée à Avignon
ONIRIQUE, FÉERIQUE : MAGNIFIQUE

 

 

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Cependant, à cette sorte de mystique maçonnique du parcours de l’ombre vers la lumière de l’esprit et de l’amour, Mozart mêle aussi de la musique religieuse : avant la fin de l’initiation du Prince, dans la troisième scène (acte II) au moment où Tamino est conduit au pied de deux très hautes montagnes par les deux hommes d’arme, il fait entendre le choral luthérien Ach Gott, vom Himmel sieh darein (‘Ô Dieu, du ciel regarde vers nous’). Il est chanté par les deux d’hommes en valeurs longues de cantus firmus d’origine grégorienne sur les mots Der welcher wandert diese Strasse voll Beschwerden, wird rein durch Feuer, Wasser, Luft und Erden,(‘Celui qui chemine sur cette route pleine de souffrances sera purifié par le feu, l’eau, l’air et la terre …’).

 

 

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L’idéologie maçonnique rejoint ici l’univers religieux traditionnel. Ainsi, si les quatre éléments sont utilisés dans le rituel maçonnique, ils le sont aussi depuis des temps immémoriaux dans nombre de religions, le quatre des éléments, des horizons avec le trois trinitaire, font même le sept (déjà les sept plaies de l’Égypte, les sept fléaux) et, dans la religion chrétienne, des sept plaies du Christ, de ses Sept Paroles en croix, des Sept Béatitudes de Marie, des sept péchés capitaux, etc. Quant à cette quête du Bien, de la Lumière, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est partagée de longue date par philosophies et religions. Ici, il est question de la lutte du Mal (les forces obscures de la Reine de la Nuit, la lune) contre celle du Bien et de la Lumière, qui triomphera dans un temple après des épreuves. Comme toujours, le génie musical de Mozart transcende les compartiments apparemment étanches des croyances diverses.
Le versant féerique, assorti de maximes morales de tous les jours est délicieusement naïf. Bref, au seuil de la mort, c’est l’enfant Mozart qui remonte, s’exprime, dans l’enchantement d’une musique sublime et populaire : elle s’adresse au plus haut et au plus simple de l’homme. Rentré de Prague après l’échec de sa Clémence de Titus, Mozart achève La Flûte enchantée et en peut diriger la première malgré sa maladie le 30 septembre 1791. C’est un triomphe. Entre temps, on lui a commandé un RequiemIl n’a pas le temps, l’achever : il meurt le 5 décembre. Cette messe des morts est sa dernière œuvre. Un an plus tard, fait extraordinaire pour l’époque, la Flûte enchantée connaît sa 100e représentation.

 

 

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Réalisation et interprétation
Devant le rideau, une petite table aux courbes Louis XV sur un tapis à tête de tigre, que nous n’aimons franchement pas : un animal réduit à l’ornement brutal du chasseur n’est pas pour enchanter un ami de la nature et des animaux vivants. Sur le plateau de la table, un gramophone d’autrefois avec, campanule de volubilis de métal, un pavillon rappelant celui, fidèle, de « La Voix de son maître » avec l’adorable petit chien l’écoutant. Orphée charmait les bêtes sauvages par son chant, sa musique : on préférerait le tigre charmé et non terrassé et disséqué, si telle est la métaphore à laquelle nous nous raccrochons pour tenter d’expliquer, sinon absoudre, cette image incongrue. L’enjeu moral de La Flûte enchantée, l’éthique maçonnique lumineuse est celle de la culture triomphant de la nuit du mal. Si c’est le sens de ce tableau d’avant le tableau, comme une épigraphe visuelle, il y a mieux que le tigre ou le loup pour représenter le mal sur terre : l’homme, hélas y suffit bien.
Défilé d’ombres dans la pénombre de la salle, le chœur se va placer dans la fosse d’orchestre, restant invisible comme lui, naissant de la musique même, libérant le grand plateau pour une foule indéfinie de personnages, agiles parmi les meubles, meublant sans encombrer l’espace de la souple frise sans cesse mobile de figures ombreuses du rêve en apesanteur par leur légèreté et leurs acrobaties semblant défier le réel concret. On croira même rêver de la marche sur un fil (belle idée d’épreuve d’équilibre pour le postulant maçon !) d’un Tamino dont on arrive à douter si c’est un double ; ou, autre épreuve, la montée en horizontale d’un mât vertical. Tout cela en rythme, dans la musique, semblant couler de source, sans solution de continuité, avec un naturel si élaboré qu’on ne s’étonne même pas que Papageno, le souple Marc Scoffoni, pourtant harnaché en costume d’un style vaguement renaissance flamande ou italienne, entre dans ce jeu festif et capricant avec une cabriole d’une légèreté aussi maîtrisée que son chant nuancé et son jeu frais et jovial. Il méritera bien son prix, sa pétillante, piquante et pétutante Papagena, Pauline Feracci : « Pa.pa, pa.pa. papapapa… »

 

 

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Donc, entre songe ou conte, ombres du sommeil, images, visages, rivages du rêve ou rives du réveil, le rideau brumeux, dans des lumières oniriques, se lève sur une chambre, une alcôve où se love un grand lit théâtralisé par deux grands panneaux de rideaux violets, table de nuit à grand réveil, qui deviendra le glockenspiel de Papageno, et vaste armoire, mobilier à la chaude couleur acajou, rocaille rococo stylisée : dans le goût Art Nouveau du Belge Horta. Dans le lit, tout chevelu et frisoté afro, un Tamino au pyjama à larges rayures verticales, surplombé de la menace d’un vaste portrait médaillon où se matérialisera plus tard la Reine de la Nuit. Pour l’heure, cauchemar, c’est le cobra égyptien tête de lit qui, entre les draps, visqueusement s’incarne appelant ses appels à l’aide.
On ne sait dans la pénombre du lointain qui nous gagne, peut-être détachées de la grande cheminée, trois caryatides égyptiennes, coiffées du « némès »
deux pans de tissu rayé bleu et or retombant de chaque côté sur les épaules, jambes entravées jusqu’aux anches du chapiteau à volutes, deviennent les Trois Dames bien chantantes (Suzanne Jérosme, Marie Gautrot, Mélodie Ruvio), mais comme enchaînées plus qu’enchantées dans la pierre où elles semblent soudées. Elles enchantent et enchaînent Tamino par le portrait de Pamina sorti de l’armoire comme une boîte à malice d’où sortiront aussi, arrachés au rêve, ensommeillés, emperruqués de blanc et pyjama assorti à celui du héros et de la coiffe des Dames, les Trois Garçons (Tanina Laoues, Emma De La Selle, Garance Laporte Duriez) mélodieuses gamines, surgissant, bienfaisants lutins, dans les situations critiques des héros pour les conseils aux adultes que savent souvent dispenser les enfants. Le brutal Monostatos, traditionnellement trahi par une voix faiblarde et crispante, est doté par Olivier Trommenschlager d’une vraie voix charnelle qui fait comprendre son désir si naturel de chair et l’immédiate compréhension de son texte en français, légitime revendication contre son exclusion par le malheur de sa couleur raciale, l’arrache à l’habituelle caricature du méchant noir d’âme et de peau.
Le Temple impénétrable de la Sagesse, en-deçà ou au-delà de la maçonnerie, ne peut avoir pour nous que la logique savante d’une superbe bibliothèque de tous les savoirs, tous ces livres, en tas ou en tranche. Mais c’est la médiation de la Parole humaine qui en donne les modalités d’accès et l’Orateur de Matthieu Lécroart a dans la voix autant de fermeté que d’humanité. De même, l’apparente raideur des deux Hommes d’armes, Matthieu Chapuis et Jean-Christophe Lanièce, s’attendrit de l’élan et l’allant vital du choral luthérien plein d’espérance de leur duo d’une chaleureuse puissance virile. La déception vient du Sarastro campé par Tomislav Lavoie, belle allure un peu carnavalesque en son habit de général d’Empire au chapeau outré de Guignol, qui a toutes les notes larges et rondes mais un grave insuffisant, ou détimbré pour cause de rhume et allergie, pour la noblesse vocale du personnage.

 

 

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Engagée en remplacement de la chanteuse prévue au programme, on ne dira pas que, pour Lise Mostin, la Reine de la Nuit est une prise de rôle : c’est une conquête, immédiate, évidente et audible, et qui conquiert d’emblée le public puisque, assagi désormais, n’interrompant plus que rarement les représentations par des applaudissements qui rompent l’action, elle est applaudie en reconnaissance de sa présence et de sa réussite. Le redoutable premier air par la tessiture plus grave et large, est délivré avec une générosité vocale splendide sans faire craindre pour les aigus qui, dans le célèbre second, hérissé de contre fa redoutables, sont pris à plein, d’une pleine voix rageuse, haineuse pour l’expression, mais sans acidité ni crispation, avec une aisance diabolique. Invitée deux jours avant en catastrophe, dont elle sauve le spectacle, elle n’a pas eu le temps d’apprendre le texte français et le chante dans l’original allemand, ce qui ne dérange en rien pour un personnage maléfique venu d’ailleurs.
La Pamina de Florie Valiquette, fleur en cage, d’abord poupée mécanique à la Hoffmann des contes, voix parlée à la naïveté enfantine qui convient, devient lentement femme dans les épreuves de la vie, le harcèlement libidineux de Monostatos, l’arrachement à la mère, la découverte de l’amour et l’abandon où sa voix, joliment timbrée, aisée, s’épanouit dans la douleur et plonge dans le grave ombreux mais pas alourdit, du désir de mort.
Prince surpris dans son sommeil d’enfant, enfantin par sa tenue de chambre l’espace d’une nuit de cauchemar et songe, démarche de petit soldat résolu, Mathias Vidal est un Tamino de rêve, élégiaque dans son premier air, mais capable d’affirmer l’héroïsme d’homme attendu de lui avec une voix pleine, ronde, douce et puissante à la fois. La dernière scène, retour au début, au sommeil qui engendra le rêve, nous montre un enfant endormi à son image africainement frisotée, (peut-être un petit mulâtre exonérant le racisme latent contre Monostatos), Prince redevenu l’enfant qui se sera rêvé adulte, veillé amoureusement par les personnages, dont la Reine et Sarastro, grands-parents bienveillants puisqu’ils sont père et mère de Pamina : le jour et la nuit réconciliés, le binarisme misogyne de l’opposition masculin/féminin dépassé, l’antithèse lumière/ténèbres, l’apartheid blanc et noir assumé mais subsumé par l’amour.

Plus donc que par une mise en exergue des symboles maçonniques trop souvent soulignés, il me semble que ces fées finales qui se penchent sur le berceau de l’enfant, de l’humanité, suffisent à traduire l’humanisme de la franc-maçonnerie, son utopie sociale. C’est la réussite de cette magnifique mise en scène cohérente et conjointe de Cécile Roussat et Julien Lubek qui signent aussi la scénographie et les lumières d’une grande beauté, dans un fourmillement de trouvailles incessantes, comme, entre autres, ces graphismes de silhouettes dans le goût du XVIIIe et ces ombres chinoises de la fin des épreuves. dans le respect toujours de la musique. On sent aussi le travail complice avec la costumière Sylvie Skinazi.

Mais que serait la scène sans la fosse ? Hors du mérite incommensurable d’avoir exhumé et donné vie à tout un continent musical perdu ou en déshérence, l’un des apports des baroqueux aux autres musiques, c’est d’avoir apporté à des répertoires encrassés, alourdis par la tradition un autre regard et souffle, les revivifiant, les renouvelant. À la tête du Chœur de l’Opéra Grand Avignon et de l’Orchestre Régional Avignon-Provence, qu’importe alors instruments anciens ou pas, Hervé Niquet était exemplaire. Il n’était que de le voir, sans baguette, souplement donner les entrées et d’indiquer les fins de sons aux chanteurs et instrumentistes, attentif à tout, pour goûter aussi visuellement ce renouveau sensible donné à cette musique que nous savons par cœur : un bonheur
On adressera aussi des compliments au texte français de Françoise Ferlan. Il est plus facile de mettre en musique un texte que de mettre des paroles sur une musique. Que dire alors de le traduire quand il s’agit de respecter la mélodie et le sens ? Même quand il n’y a pas d’erreur, d’approximations, souvent énormes dans les traductions d’opéras baroques dont la langue ancienne précieuse n’est souvent pas bien connue des traducteurs, les traductions des surtitres sont souvent forcément réductrices, devant caser un maximum dans l’espace minimum de l’écran. Ce qui oblige le spectateur à un regard doublé d’une écoute, avec les doutes quand on connaît la langue qui se chante sur scène. Certes, ceux qui ne connaissent pas l’allemand ont tendance à magnifier le mystère et la beauté d’un texte inconnu. Or, le texte de Schikaneder n’est pas du Da Ponte, il est simple, simpliste, naïf : l’entendre et l’écouter en français, magnifié par Mozart, en rend le charme encore plus touchant.

 

 
 

  

 

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LA FLÛTE ENCHANTÉE
Opéra en deux actes de
Wolfgang Amadeus Mozart
Livret d’Emanuel Schikaneder
Version intégralement française

Opéra Grand Avignon Confluence,
A l’affiche les 27, 29, 31 décembre 2019


Mise en scène, scénographie et lumières : Cécile Roussat et Julien Lubek.
Costumes Sylvie Skinazi : Assistante
Décor :Élodie Monet
Pamina : Florie Valiquette

La Reine de la Nuit : Lisa Mostin

Papagena Pauline Feracci
Première Dame : Suzanne Jerosme

Deuxième Dame : Marie Gautrot

Troisième Dame : Mélodie Ruvio
Tamino : Mathias Vidal

Papageno : Marc Scoffoni

Sarastro : Tomislav Lavoie

Monostatos : Olivier Trommenschlager

L’Orateur : Matthieu Lécroart

Premier Prêtre, Homme en armure : Matthieu Chapuis.
Deuxième Prêtre, Homme en armure : Jean-Christophe Lanièce
Trois enfants : Tanina Laoues, Emma De La Selle, Garance Laporte Duriez
(Chef de chant Vincent Recolin)
Acrobates : Mathieu Hibon, Antoine Helou, Alex Sander Da Neves Dos Santo,Sayaka Kasuya.

Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre Régional Avignon-Provence
Production Opéra Royal de Wallonie – Liège

En coréalisation avec l’Opéra Royal de Versailles
Direction musicale : Hervé Niquet

Continuo : Elisabeth Geiger 

 
Photos : Cédric Delestrade/ACM-Studio 

 
 

 

COMPTE-RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Opéra, le 6 octobre 2019. MOZART : La Flûte enchantée / Die Zaubertflöte

COMPTE-RENDU, critique, opéra. MARSEILLE, Opéra, le 6 octobre 2019. MOZART : La Flûte enchantée / Die Zaubertflöte. Rattrapée de justesse entre deux voyages, une enchanteresse Flûte à marquer d’une pierre blanche, ou bleu nuit dans l’harmonieuse et simple gamme symbolique des couleurs du spectacle, avec de sobres rehauts d’or ou d’argent, principe solaire zaraostrien masculin pour le premier, féminin lunaire et froid pour le second, sans hiérarchie abusive de genre abusé, l’un se fondant avec bonheur dans l’autre à la suite des épreuves réussies des deux héros, dépassant ainsi la misogynie et les sexes front à front, mais non affrontés, pour une fusion généreuse des genres. Une réussite.

 

 

 

 

ENFANTINE FLÛTE ENCHANTERESSE

 

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L’œuvre 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)1791 : Mozart végète, malade et sans travail. Ses grands opéras, chefs-d’œuvre absolus, Le Nozze di Figaro, Cosí fan tutte, Don Giovanni, n’ont guère marché dans l’ingrate Vienne. Son frère franc-maçon, Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre de quartier, pour des acteurs chanteurs plus que de grands chanteurs, comme lui-même, lui présente au printemps le livret d’un opéra qu’il vient d’écrire. Il est dans l’air du temps pré-romantique, sorte de féerie inspirée de contes orientaux à la mode de Christoph Marin Wieland, très célèbre auteur des Lumières allemandes, l’Aufklärung, surnommé « Le Voltaire allemand » pour son esprit, et de Johann August Liebeskind : Lulu ou la Flûte enchantée, Les Garçons judicieux. Rappelons la vogue égyptienne du temps : la campagne d’Égypte de Bonaparte de 1798 à 1801 n’est pas loin. Par ailleurs, Mozart avait déjà écrit la musique de scène de Thamos, roi d’Égypte, mélodrame ou mélologue, drame mêlé de musique, de Tobias Philipp von Gebler à la symbolique maçonnique puisqu’on situait l’origine de la maçonnerie en Égypte. Beaucoup d’éléments de cette œuvre se retrouveront dans la Flûte. Par ailleurs, il y a un intérêt d’un temps, se désintéressant de la religion chrétienne pour rêver de croyances et philosophies d’autrefois, orientales aussi, comme le culte de la lumière du zoroastrisme, dont témoigne déjà leZoroastre(1749) de Rameau, qui met en scène l’« Instituteur des Mages », dont la variante du nom est Zarathoustra, dont la fabuleuse mythologie et philosophie passionnera un siècle plus tard Schopenhauer et Nietzschequi lui consacre Ainsi parlait Zarathoustra« Un livre pour tous et pour personne », long poème philosophique lyriquepublié entre 1883 et 1885.

Mozart rechigne : il n’adore pas d’emblée cette féerie. Il remanie avec Schikaneder et la troupe cette œuvre parfois collective, sa musique insiste sur la thématique maçonnique, c’est connu : le thème trinitaire, ses trois accords de l’ouverture, les trois Dames, les Trois garçons, les trois temples, les trois épreuves des deux héros sont empruntées au rituel d’initiation de la franc-maçonnerie. Le parcours initiatique de Tamino et Pamina dans le Temple de Sarastro est inspiré des cérémonies d’initiation maçonnique au sein d’une loge.

Cependant, à cette sorte de mystique maçonnique du parcours de l’ombre vers la lumière de l’esprit et de l’amour, Mozart mêle aussi de la musique religieuse : avant la fin de l’initiation du Prince, dans la troisième scène (acte II) au moment où Tamino est conduit au pied de deux très hautes montagnes par les deux hommes d’arme, il fait entendre le choral luthérien Ach Gott, vom Himmel sieh darein(‘Ô Dieu, du ciel regarde vers nous’). Il est chanté par les deux d’hommes en valeurs longues de cantus firmusd’origine grégorienne sur les mots Der welcher wandert diese Strasse voll Beschwerden, wird rein durch Feuer, Wasser, Luft und Erden, (‘Celui qui chemine sur cette route pleine de souffrances sera purifié par le feu, l’eau, l’air et la terre …’).

L’idéologie maçonnique rejoint ici l’univers religieux traditionnel. Ainsi, si les quatre éléments sont utilisés dans le rituel maçonnique, ils le sont aussi depuis des temps immémoriaux dans nombre de religions, le quatre de éléments, des horizons avec le trois trinitaire, font même le sept (déjà les sept plaies de l’Égypte, les sept fléaux) et, dans la religion chrétienne, des sept plaies du Christ, de ses Sept Paroles en croix, des Sept Béatitudes de Marie, des sept péchés capitaux, etc. Quant à cette quête du Bien, de la Lumière, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est partagée de longue date par philosophies et religions. Ici, il est question de la lutte du Mal (les forces obscures de la Reine de la Nuit, la lune) contre celle du Bien et de la Lumière, qui triomphera dans un temple après des épreuves. Comme toujours, le génie musical de Mozart transcende les compartiments apparemment étanches des croyances diverses.

Le versant féerique, assorti de maximes morales de tous les jours est délicieusement naïf. Bref, au seuil de la mort, c’est l’enfant Mozart qui remonte, s’exprime, dans l’enchantement d’une musique sublime et populaire : elle s’adresse au plus haut et au plus simple de l’homme. Rentré de Prague après l’échec de sa Clémence de Titus, Mozart achève Die Zauberflöte et en peut diriger la première malgré sa maladie le 30 septembre 1791. C’est un triomphe. Entre temps, on lui a commandé un Requiem.Il n’a pas le temps, l’achever : il meurt le 5 décembre. Cette messe des morts est sa dernière œuvre. Un an plus tard, fait extraordinaire pour l’époque, « la Flûte enchantée » connaît sa centième représentation.

 

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Réalisation et interprétation 

 

Cette œuvre ultime de Mozart est si riche et complexe en sa simplicité enfantine qu’on peut la prendre par des biais différents, toujours justifiés si la cohérence n’est pas biaisée par l’arbitraire à la déjà si vieille mode chez les metteurs en scène. Certains, paralysés par la sacralité du chef-d’œuvre maçonnique, le solemnisent au point d’en pétrifier l’appareil comique léger, à la Papageno oiseleur ailé, d’autres, zélés, au contraire, par une fantaisie exaltant le fantastique du fantasque livret de Schikaneder, gomment la portée initiatique des épreuves imposées aux jeunes héros, en vérité aussi peu parlantes aujourd’hui que sont insupportables les tirades misogynes, les discours bavards, le prêchi-prêcha du Sprecher, lourdement moralisateur des gardiens du temple, hormis, sublimés par la musique, les deux airs de Sarastro, grandioses de noble dignité humaine, sans pédante phraséologie, au message d’amour universel transcendant toute idéologie et toute religion.

Enfantine sans infantilisme donc cette mise en scène de Numa Sadoul, enchantant par le chant intérieur et des enchantements intimes sans grandioses effets extérieurs thaumaturgiques, de simples tours de magie de Papageno aux enfants et non d’un grandiloquent Mage Sarastro qui, pour les grands, ferait de la maçonnerie ésotérique une caricature de religion occulte. Pas d’apparition onirique spectaculaire de la Reine de la Nuit, pas d’épreuves tout feu tout flammes et eau pour les héros, mais une humble simplicité de moyens qui dut être celle de la Flûteoriginelle dans un théâtre populaire de banlieue, avec les moyens du bord : esprit d’enfance du théâtre de tréteaux dont la modestie des effets, des déguisements enfantins de la boîte à malices d’un coffre, des rubans ou fleurs du magicien de cirque Papageno, sans en mettre plein la vue, invitent les yeux de l’imagination à en combler les vides et enrichir le sens.

Un nuageux gazouillis d’oiseaux nous accueille entrant dans la salle : déjà l’aura de Papageno l’oiseleur. Dans la pénombre, à jardin, un informe rocher ; à cour, la pierre humanisée par la travail de l’homme, par sa culture, un pyramidon ou pointe d’obélisque symbolise, par synecdoque, partie pour le tout, l’Égypte mythique de la maçonnerie, image de la civilisation qui, transformant le chaos tellurique du décor du premier acte, fera, dans le deuxième acte, de l’amoncellement brut de rocs, de la brute pierre à l’épure de la pyramide, le Temple géométrique du deux, non sans potentialités brutales de la puissance tyrannique, rapporté à l’aune des terribles Prisonsde Piranèse, avec ses perspectives angoissantes de passages, d’escaliers, d’échelles en perspectives de vertige, de potences : le Siècle des Lumières et ses ombres gothiques sadiennes. Décors parlants, sans éloquence appuyée, de Pascal Lecocq qui signe aussi les costumes symboliques et humoristiques pour les Trois Garçons.

Au centre de l’avant-scène, trônait un coffre. Les trois vrais garçons, vienne fouiller, farfouiller le foutoir, s’affublant de costumes qu’ils en extraient, d’abord à vue, Tintin, Dupont et Dupond. Plus tard, arrivés des coulisses, ils seront le Capitaine Haddock, Spirou, Peter Pan, Lucky Luke, Corto Maltese, Spiderman, Batman, le Marsupilami, un schtroumpf, un hirsute Son Goku de manga, ou encore, Pinocchio, Harry Potter.Héros de bandes dessinées qui, si elles ne sont pas forcément enfantines, à voir les enfants les incarner, c’est nous qui retrouvons un nostalgique esprit d’enfance. Des épées lumineuses des initiés du Temple rappelant Star Warssont aussi significatives dans cette guerre, sinon entre les étoiles dont sont constellés les costumes, entre la lumière et le côté obscur de la force, entre la lune et le soleil, qui est le jeu même de l’œuvre, l’enjeu de toute une époque des Lumières travaillée par l’ombre. On se dit que Mozart, le grand enfant qu’il fut toujours, aurait aimé cela.

Tamino, élégant Prince indien, costume argent, écharpe de rayon d’or préfigure déjà Pamina, belle princesse indienne au sari doré traversé de l’écharpe d’une Voie lactée d’argent, leurs vêtements disant leur complémentarité comme Papageno, veston de smoking sur bermuda blanc constellé, de l’oiseau bleu de twitter et Papagena la veste oiselée sur ses paniers de robe non achevée comme leur humanité frustre non encore advenue à l’élaboration spirituelle. Son chapeau nid d’oiseau s’orne plaisamment d’œufs de futurs petits Papageno/a.

La Reine de la Nuit orne sa tête d’une vaste capeline de lune et d’étoiles scintillantes, ses Dames, également en tailleur pantalons blanc orné d’un sautoir bleu étoilé, d’un tablier noir avec croissant de lune à étoiles, portent des tricornes blancs aussi.

Les initiés femmes ont, sur le tailleur pantalon blanc, un tablier maçonnique noir et les hommes, ont la couleur inverse, le noir du costume et le tablier blanc, avec parfois sautoir, ou écharpe à étoile, tous tricornes XVIIIe de couleur opposée mais Sarastro, porte un élégant habit de Grand Maître, attributs dorés, avec le couvre-chef rituel.

L’effet de ce chromatisme antithétique ombre/lumière, manichéen, mis en valeur par les lumières dramatiquement expressives de Philippe Mombellet, est d’un simple mais efficace esthétisme d’un néo-classicisme d’époque. Mais il repose sur une symbolique explicitée dans une Note de réalisationpar ses concepteurs : principe féminin et masculin, noir et blanc, qui composeront, se recomposeront à la fin des épreuves.

Les chœurs s’étirent comme un sobreclavier aux touches blanches et noires mais, plus que le mâle ton sur ton, tonique dominant, tonnant et tonitruant, sensible, on l’est à la note blanche ou noire, féminine, qui couvre l’homme et vice versa, sans vice aucun, blanche sur noir, féminin sur masculin et inverse, dans une passation non de pouvoirs mais un bel et bon échange du vêtement complémentaire qui fait du singulier monochrome un blanc et noir bicolore dans l’harmonieux passage de l’Un(e) à l’Autre. C’est la théorie, à qui la connaît, de Platon, homme et femme nés d’un même œuf, hermaphrodite au départ ; l’un moitié d’orange de l’autre disent les Espagnols.

L’Orchestre de l’Opéra de Marseille, sous la direction de Lawrence Foster, est à la fête de cette indéfinissable partition où la musique populaire, les airs de Papageno et Papagena, le duettino entre Pamina et l’Oiseleur, voisinent avec des passages sublimes de simple complexité mais d’une inusable beauté, se prêtant à bien des approches, qu’il faut recevoir sans a priori ni attente personnelle d’interprétation. Les trois accords maçonniques premiers, frappent comme les trois coups d’entrée en scène, graves, solennels, peut-être une évidence fatale de la vie à une fin, mais que le lutin qui rit toujours chez Foster démentira vite par une prestesse juvénile et légère de bon aloi.

Les chœurs (Emmanuel Trenque) son d’une cohésion sans faille, émanation de grandeur humaine. Les Trois Garçons, trop masqués pour qu’on les identifie, bien préparés par Samuel Coquard, apportent une note de fraîcheur naturelle, enfantine, à l’œuvre et quelque raideur ou incertitude adolescente de la voix ne rend que plus authentique et touchant leur rôle pratiquement toujours confiés artificiellement à des filles. Seule liberté de mise en scène, qui n’émane pas directement de l’œuvre, sans être de ces placages abusifs imposés par tant de réalisations, la petite troupe d’enfants en loques, adorables petits gueux en guenilles, dignes d’un tableau de Ribera. Témoins actifs de la scène, sans avoir le pouvoir de guide des Trois Garçons, ils entourent de leur ronde affective les héros malheureux, incluant même en eux la petite fille marginale exclue. C’est toujours dans la musique, ébauche de danse légère, et c’est une note d’enfance malheureuse qui peut être sauvée par l‘art, la musique : la compassion de ces petits êtres consolateurs envers des grands qui souffrent est un renversement des plus émouvants de la hiérarchie de la vie.

Personnage souvent sacrifié, le Monostatos de Loïc Félix est aussi drôle que bien chantant. La voix un peu autoritaire de Frédéric Caton colle bien à celle l’Orateur, tandis que Guilhem Worms et Christophe Berry se partagent, en bons compères, la paire de Premier et Second Prêtre et Premier et Second d’Homme d’armes dans un grandiose flot musical.

Le svelte baryton Philippe Estèphe campe un léger Papageno humain, belle voix directe sans lourdeur, remarquable de naturel dans un rôle qui ne l’est pas. Il a une digne Papagena dans l’accorte Caroline Mengau timbre fruité, dont il arrache, sans faire d’omelette en les cassant, les œufs qui se nichent dans le nid de son joli bibi à bébés, promesse de futures prolifiques couvées.

Les Trois Dames, allurées, allumées et coquines à vouloir trousser Tamino, sont bien troussées par Anaïs Constans, Majdouline Zerari et Lucie Roche.

  

 

 

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En Sarastro, Wenwei Zhang déploie la richesse d’un timbre grave mais lumineux, large, puissant, aisé, se tirant bien des notes les plus graves sans forcer sa voix de baryton basse, exprimant toute la noblesse humaine du personnage. Très dynamique dans son jeu hystérisé de Reine de la Nuit, Serena Uyar donne une grandeur tragique à son premier air au registre médium mais justement, ce médium enrichi, élargi dans le terrible second, « Der Hölle Rache… », bien qu’elle réussisse expressivement ses imprécations acérées et piqués, la gêne dans des contre fa qui sont plus frôlés que franchement donnés. Mais la partition originale était plus basse que notre diapason tendu à l’aigu. Cependant, bonne comédienne, c’est admirablement qu’elle tresse avec tendresse ses guirlandes de notes caressantes en demi-teintes à sa fille affligée. Cette dernière, Anne-Catherine Gillet, offre une Pamina originale l’air moins victime que vivante, vigoureuse, chaleureuse avec Papageno dans leur petit duo naïf « Mann und Weib ». Sa voix est large, ronde, charnue, vibrante d’émotion, son tempérament semble combattif, on dirait que c’est le dépit amoureux qui la révolte plus que la rupture avec Tamino qu’elle n’a pas l’air d’accepter et son air de désespoir, « Ach, ich fühl’s », au tempo assez rapide, est une manifestation moins de mort que de vie.

Grand, belle allure, front bombé et air encore naïf de tendre enfance, Cyrille Dubois, qui chante son premier Tamino, semble y être depuis toujours avec un confondant naturel, voix égale, claire, ligne élégante de chant, phrasé, fluidité, aisance de l’émission dans la force ou la douceur. Un enchantement.

 

 
 

 

 

 

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DIE ZAUBERFLÖTE
(LA FLÛTE ENCHANTÉE)
Singspiel en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Livret d’Emanuel Schikaneder
Création : Vienne (1791)

Coproduction Opéra de Marseille et de Nice
Opéra de Marseille, 6 octobre 2019,

Numa Sadoul, Mise en scène
Pascal Lecocq, Décors, Costumes
Philippe Mombellet, lumières.

Distribution
Cyrille Dubois, Tamino
Anne-Catherine Gillet, Pamina
Serenad Burcu Uyar, Reine de la Nuit
Philippe Estèphe, Papageno
Wenwei Zhang, Sarastro
Anaïs Constans, Première Dame
Majdouline Zerari, Seconde Dame
Lucie Roche, Troisième Dame
Caroline Meng, Papagena
Loïc Felix, Monostatos
Guilhem Worms, Premier Gardien, Second Homme d’Armes
Christophe Berry, Second Gardien, Premier Homme d’Armes

Maîtrise des Bouches-du-Rhône(Samuel Coquard) :
Enfants : Axel Berlemont, Ugo Cugggia, Ian Jullo-Grinblatt, Youenn Le MIgnant, Luca Volfin.

Chœur de l’Opéra de Marseille (Emmanuel trenque)
Orchestre de l’Opéra de Marseille, Direction Lawrence Foster.

 

 

 

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Photos © Christian Dresse / opéra de Marseille 2019

Pamina et les Trois Garçons ;
Papageno et Pamina ;
Reine de la Nuit et alliés ;

CD événement, critique. MOZART : Die Zauberflöte / La Flûte Enchantée, Nézet Séguin, Vogt, Schweinester… (2 cd DG Deutsche Grammophon, été 2018, Baden Baden)

MOZART FLUTE zauberflote nezet seguin villazon muhlemann selig vogt critique cd critique opera review opera classiquenews concert maestro opera festival deutsche grammophon_02894836400-CvrCD événement, critique. MOZART : Die Zauberflöte / La Flûte Enchantée, Nézet Séguin, Vogt, Schweinester… (2 cd / DG Deutsche Grammophon, été 2018, Baden Baden). Le 6è opus de leur cycle des opéras de Mozart à Baden Baden impose désormais une complicité convaincante : Yannick Nézet-Séguin et Roland Villazon ont été bien inspirés de proposer ce projet lyrique aux décisionnaires du Festival estival de Baden Baden ; La Flûte Enchantée jouée et enregistrée live en juillet 2018 confirme d’abord l’intelligence dramatique du chef qui sait ici exploiter toutes les ressources de l’orchestre mis à sa disposition : sens de l’architecture, soin des détails instrumentaux et donc articulation et couleurs ; la caractérisation de chaque séquence, selon les protagonistes en piste s’avère passionnante à suivre, révélant dans leur richesse poétique, tous les plans de compréhension possible, d’une œuvre à la fois populaire et très complexe : narratifs, sociologiques, symboliques et donc philosophiques. La fable à la fois réaliste et spirituelle se déroule avec une expressivité jamais appuyée (sauf à l’endroit du Papageno de Villazon devenu baryton qui en fait souvent trop, tirant le drame vers la caricature…).

 

 

Baden Baden été 2018

Charisme du chef,
plateau vocal impliqué,
chant cohérent de l’orchestre :
La Flûte convaincante de Yannick Nézet-Séguin

 

 

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CLIC D'OR macaron 200Les autres solistes se montrent particulièrement « mozartiens », soignant leur ligne, la finesse expressive, la souplesse, l’articulation et une intonation riche en nuances : de ce point de vue, les plus méritants sont évidement les deux ténors requis, chacun dans leur registre si contrastés : l’altier et juvénile Klaus Florian Vogt, qui a troqué son endurance wagnérienne (Lohengrin, Parsifal) pour l’élégance et le galbe princier ; Paul Schweinester déjà apprécié dans Pedrillo de l’Enlèvement au sérail (du même cycle de Baden Baden), dont le format naturel, expressif est lui aussi épatant ; même engagement total pour le Sarastro de Franz Joseph Selig (précédemment Osmin dans le déjà cité Enlèvement au sérail ; vivante et même enivrée depuis sa délivrance par Tamino, la Pamina de Christiane Karg (précédente Susanna des Nozze di Figaro), comme la Papagena Regula Mühlemann, palpitante et très juste ; on reste moins convaincus par la Reine de la nuit d’Albina Shagimuratova, dotée certes de tout l’appareil technique et du format sonore, mais si peu subtile en vérité : démonstrative, voire routinière pour l’avoir ici et là tellement chanté / usé (elle réussit mieux son 2è air).
Chacun pourtant donne le meilleur de lui-même (charisme fédérateur du chef certainement), apportant souvent outre la présence vocale, l’approfondissement du caractère.
D’autant que contrairement au live originel de juillet 2018, les récits du narrateur ont été écartés de l’enregistrement Deutsche Grammophon : la succession musicale gagne en naturel et en relief. Ici la vie triomphe. La cohérence du plateau, l’éloquence de l’orchestre, la vivacité du chef font la différence. Certainement l’un des meilleurs coffrets du cycle Mozart DG en provenance de Baden Baden (initié par Don Giovanni joué à l’été 2011). CLIC de CLASSIQUENEWS de l’été 2019. A suivre. Illustration : © Andrea Kremper.

 

 

 

 

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CD événement, critique. MOZART : Die Zauberflöte / La Flûte Enchantée, Nézet Séguin, Vogt, Schweinester… (2 cd DG Deutsche Grammophon, été 2018, Baden Baden) – Parution : 2 août 2019.

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791) : Die Zauberflöte (La Flûte enchantée),
opéra en deux actes- livret d’Emanuel Schikaneder.

Avec :
Klaus Florian Vogt, Tamino ;
Christiane Karg, Pamina ;
Franz-Josef Selig, Sarastro ;
Paul Schweinester, Monostatos ;
Regula Mühlemann, Papagena ;
Albina Shagimuratova, la Reine de la Nuit ;
Rolando Villazón, Papageno ;

Johanni van Oostrum, Première Dame ;
Corinna Scheurle, Deuxième Dame ;
Claudia Huckle, Troisième Dame ;
Tareq Nazmi, l’Orateur ;
Luca Kuhn, Premier Garçon ;
Giuseppe Mantello, Deuxième Garçon ;
Lukas Finkbeiner, Troisième Garçon ;
Levy Sekgapane, Premier Prêtre / Premier Homme armé ;
Douglas Williams, Deuxième Prêtre / Deuxième Homme armé ;
André Eisermann, Récitant.

RIAS Kammerchor (chef de chœur : Justin Doyle).
Chamber Orchestra of Europe
Yannick Nézet-Séguin, direction musicale

 

 

 

 

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APPROFONDIR

 

 

LIRE nos critiques complètes des titres précédents CYCLE MOZART Nézet-Séguin / Villazon – BADEN BADEN Festival Hall (depuis 2011) – DG Deutsche Grammophon :

 

 

Don-Giovanni.cd_.01CD, critique. Mozart: Don Giovanni, Nézet-Séguin (2011) 3 cd Deutsche Grammophon. Entrée réussie pour le chef canadien Yannick Nézet-Séguin qui emporte haut la main les suffrages pour son premier défi chez Deutsche Grammophon: enregistrer Don Giovanni de Mozart.Après les mythiques Boehm, Furtwängler, et tant de chefs qui en ont fait un accomplissement longuement médité, l’opéra Don Giovanni version Nézet-Séguin regarderait plutôt du coté de son maître, très scrupuleusement étudié, observé, suivi, le défunt Carlo Maria Giulini: souffle, sincérité cosmique, vérité surtout restituant au giocoso de Mozart, sa sincérité première, son urgence théâtrale, en une liberté de tempi régénérés, libres et souvent pertinents, qui accusent le souffle universel des situations et des tempéraments mis en mouvement.Immédiatement ce qui saisit l’audition c’est la vitalité très fluide, le raffinement naturel du chant orchestral; un sens des climats et de la continuité dramatique qui impose des l’ouverture une imagination fertile… Les chanteurs sont naturellement portés par la sureté de la baguette, l’écoute fraternelle du chef, toujours en symbiose avec les voix. EN LIRE +

 

 

Cosi_Mozart-Nezet_seguin_cd_DG_villazonCD. Mozart : Cosi fan tutte (Nézet-Séguin, 2012) 3 cd DG   ….   le jeune chef plein d’ardeur, Yannick Nézet-Séguin poursuit son intégrale Mozart captée à Baden Baden chaque été pour Deutsche Grammophon avec un Cosi fan tutte, palpitant et engagé. Voici un Cosi fan tutte (Vienne, 1790) de belle allure, surtout orchestrale, qui vaut aussi pour la performance des deux soeurs, victimes de la machination machiste ourdie par le misogyne Alfonso … D’abord il y a l’élégance mordante souvent très engageante de l’orchestre auquel Yannick Nézet-Séguin, coordonnateur de cette intégrale Mozart pour DG, insuffle le nerf, la palpitation de l’instant : une exaltation souvent irrésistible. le directeur musical du Philharmonique de Rotterdam n’a pas son pareil pour varier les milles intentions d’une partition qui frétille en tendresse et clins d’oeil pour ses personnages, surtout féminins. Comme Les Noces de Figaro, Mozart semble développer une sensibilité proche du coeur féminin : comme on le lira plus loin, ce ne sont pas Dorabella ni Fiodiligi, d’une présence absolue ici, qui démentiront notre analyse. En LIRE +

 

 

 

http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-mozart-lenlevement-au-serail-die-entfhurung-aus-dem-serail-schweinester-prohaska-damrau-villazon-nezet-seguin-2-cd-deutsche-grammophon/CD, compte rendu critique. Mozart : L’Enlèvement au sérail, Die Entfhürung aus dem serail. Schweinester, Prohaska, Damrau, Villazon, Nézet-Séguin (2 cd Deutsche Grammophon). Après Don Giovanni et Cosi fan tutte, que vaut la brillante turquerie composée par Mozart en 1782, au coeur des Lumières défendue à Baden Baden par Nézet-Séguin et son équipe ? Évidemment avec son léger accent mexicain le non germanophone Rolando Villazon peine à convaincre dans le rôle de Belmonte;  outre l’articulation contournée de l’allemand, c’est surtout un style qui reste pas assez sobre, trop maniéré à notre goût, autant de petites anomalies qui malgré l’intensité du chant placent le chanteur en dehors du rôle. EN LIRE +

 

 

Le nozze di figaro mozart les noces de figaro deutsche grammophon 3 cd nezet-seguin_hampson_fauchecourt critique cd review classiquenews presentation annonce depeche clic de classiquenews juin 2016CD, annonce. Mozart : Les Noces de Figaro par Yannick Nézet Séguin. Alors que Sony classical poursuit sa trilogie sous la conduite de l’espiègle et pétaradant Teodor Currentzis (1), Deutsche Grammophon achève la sienne sous le pilotage du Montréalais Yannick-Nézet Séguin récemment nommé directeur musical au Metropolitan Opera de New York. Après Don Giovanni, puis Cosi, les Nozze di Figaro sont annoncées ce 8 juillet 2016. A l’affiche de ce live en provenance comme pour chaque ouvrage enregistré de Baden Baden (festival estival 2015), des vedettes bien connues dont surtout le ténor franco mexicain Rolando Villazonavec lequel le chef a entrepris ce cycle mozartien qui devrait compter au total 7 opéras de la maturité. Villazon on l’a vu, se refait une santé vocale au cours de ce voyage mozartien, réapprenant non sans convaincre le délicat et subtil legato mozartien, la douceur et l’expressivité des inflexions, l’art des nuances et des phrasés souverains… une autre écoute aussi avec l’orchestre (les instrumentistes à Baden Baden sont placés derrière les chanteurs…) – EN LIRE +

 

 

La-Clemenza-Di-Tito neezt seguin donato rebeka villazon cd review critique cd opera par classiquenewsCD, critique. MOZART : La Clemenza di Tito. Nézet-Séguin, DiDonato, Rebeka… (2 cd DG Deutsche Grammophon). La formule est à présent célèbre : implanter comme à Salzbourg, un cycle récurrent Mozart, mais ici à Baden Baden, et chaque été, c’est à dire les grands opéras ; après Don Giovanni, Cosi, L’Enlèvement au sérail, Les Nozze, voici le déjà 5è ouvrage, enregistré sur le vif en version de concert, depuis le Fespielhaus de Baden Baden, en juillet 2017. Autour du ténor médiatique Rolando Villazon (pilier avec le chef québécois de ce projet discographique d’envergure), se pressent quelques beaux gosiers, dont surtout, vrais tempéraments capables de brosser et approfondir un personnage sur la scène, grâce à leur vocalità ardente, ciselée : le Sesto de Joyce Di Donato, mozartienne électrique jusqu’au bout des ongles ; dans le rôle de l’amant manipulé ; et, révélation de cette bande, la soprano lettone Marina Rebeka, ampleur dramatique de louve dévorée par la haine et la conscience du pouvoir, dans le rôle de l’ambitieuse prête à tout.  LIRE la critique du cd La Clemenza di Tito MOZART Nézet-Séguin Baden Baden, complète

 

 

 

 

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MOZART FLUTE zauberflote nezet seguin villazon muhlemann selig vogt critique cd critique opera review opera classiquenews concert maestro opera festival deutsche grammophon_02894836400-Cvr

 

 

 

LIRE aussi notre annonce du cd MOZART : Die zauberflöte / La Flûte enchantée par Nézet-Séguin / Vogt / annonce du CLIC de CLASSIQUENEWS dès le 3 août 2019

 

COMPTE-RENDU, Opéra. TOURS, le 12 mars 2019. Mozart : La Flûte enchantée. Bérénice Collet / Benjamin Pionnier.

TOURSopera-flute-enchantee-sandra-daveau-critique-opera-annonce-classiquenews-le-feuCOMPTE-RENDU, Opéra. TOURS, le 12 mars 2019. Mozart : La Flûte enchantée. Bérénice Collet / Benjamin Pionnier. Mais quelle mouche a donc bien pu piquer la metteuse en scène française Bérénice Collet, à qui Benjamin Pionnier a confié la nouvelle production de La Flûte enchantée au Grand-Théâtre de Tours ? Féministe dans l’âme, il faut croire qu’un des propos quelque peu misogynes du livret (signé par Lorenzo Da Ponte) – comme « Les femmes parlent beaucoup, mais agissent peu… » – lui sera resté en travers de la gorge. Dés lors, elle prend le livret à-rebours et la Reine de la Nuit n’est plus du tout méchante ici, alors que Sarastro n’est qu’un homme vil, hypocrite et violent. Quand elles ne sont pas rebelles, les femmes sont asservies (chœur féminin aux cheveux coupés ras, toujours la tête basse, habillées de robes de bure), voire violées (Monostatos qui se jette sur Pamina…). Mais les femmes reprennent finalement le dessus – et se vengent – notamment en poignardant à mort Monostatos ! Très bien, mais les intentions de Mozart dans tout ça ?…

Avec Florian Laconi, le rôle de Tamino se voit confié – ce qui renoue avec une tradition que l’on croyait perdue – à un ténor aux moyens quasi « héroïques » (son répertoire habituel est celui de Don José et de Hoffmann…). Le chanteur messin y déploie une ardeur communicative à laquelle on aurait cependant préféré, à maints moments sublimes, une authentique ferveur. Face à lui, l’exquise soprano française Marie Perbost est une Pamina d’une grande pureté vocale, cristalline, dont la ligne de chant impeccable suscite une grande émotion dans le célèbre air « Ach, ich fühl’s ». Refusant les effets faciles, Régis Mengus mise pour son Papageno sur le charme de la jeunesse et de la santé vocale ; l’air qu’il chante au moment où il veut se pendre est tout simplement humain et émouvant. Dans le rôle de Sarastro, Jérôme Varnier campe un personnage plus jeune que de coutume dans cet emploi, et malgré le rôle de méchant de l’histoire qu’on veut nous faire croire ici, c’est également l’humanité qui ressort avant tout dans sa voix, aux côtés de graves puissamment nourris. De son côté, Marie-Bénédicte Souquet campe une flamboyante Reine de la Nuit : le chant est solide, l’aigu sûr et la nature de feu. La Papagena de Marion Tassou est pleine de gouaille, de santé, de mordant, comme le veut la tradition, tandis qu’Olivier Trommenschlager met également tous ses talents de comédien au service d’un Monostatos plein de vitalité. Même satisfecit pour les comprimari, avec Trois Génies et Trois Dames (Clémence Garcia, Yumiko Tanimura, Delphine Haidan) sans histoire ; un Orateur impressionnant d’autorité (François Bazola) ; un Premier Prêtre plein de promesses (le jeune ténor Camille Tresmontant).

Directeur général et musical de l’institution tourangelle, Benjamin Pionnier dirige le chef d’œuvre de Mozart dans un esprit de simplicité et de naturel aux antipodes de tout pathos : un ton que l’on serait tenté de qualifier de « laïque », qui coupe court aux velléités mystiques ou simplement ésotériques (en accord avec la proposition scénique, donc, puisqu’elle ne s’embarrasse pas de toutes ces questions…).

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COMPTE-RENDU, Opéra. TOURS, Grand-Théâtre, le 12 mars 2019. W. A. Mozart : La Flûte enchantée. Bérénice Collet / Benjamin Pionnier. A VENIR à l’Opéra de TOURS, 26, 27, 28 avril 2019, Les 7 péchés capitaux de Kurt Weill, en lire + : http://www.classiquenews.com/tours-opera-de-tours-saison-lyrique-2018-2019/

Compte-rendu, opéra. Fribourg, le 6 janv 2018. Mozart : Die Zauberflöte. Mompart / Gendre.

Compte-rendu, Opéra. Fribourg, Théâtre de l’Equilibre, le 6 janvier 2018. W. A. Mozart : Die Zauberflöte. Joan Mompart / Laurent Gendre. Né de la récente fusion de l’Opéra de Fribourg et de la compagnie lyrique Opéra Louise, le Nouvel Opéra Fribourg (NOF) s’est donné comme mission d’ « enjamber les barrières isolant le lyrique de la création scénique contemporaine ». C’est ainsi que Julien Chavaz – directeur de l’institution romande – a eu l’idée de proposer au metteur en scène (de théâtre) suisse Joan Mompart, de mettre en images La Flûte enchantée de Mozart. Le résultat est prodigieux de beauté visuelle et d’intelligence formelle. Le plateau vidé de tout décor restera vide de tout décor tout au long de la représentation, laissant aux images vidéos – signées par Brian Torney et projetées sur de grands rideaux de tulle – le soin de porter l’imagination des spectateurs vers de lointaines contrées tant physiques que psychiques.

 
 
 

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L’essentiel des vidéos montre des forêts mystérieuses, une nature grandiose et protectrice, en contre-bas desquelles les personnages font vibrer les sentiments qui les animent.
La soprano suisse Bénédicte Tauran est un exquise Pamina, au timbre soyeux et au phrasé raffiné et musical. La voix révèle déjà une certaine ampleur, et il y a fort à parier qu’elle évoluera rapidement vers des emplois plus lyriques. A ses côtés, la française Marlène Assayag fait preuve d’un bel aplomb dans la Reine de la Nuit, en alliant l’agilité à une réelle puissance dramatique. De son côté, le ténor hollandais Peter Gijbertsen offre une voix plus corsée que de coutume pour le personnage de Tamino, ce qui n’obère pas l’élégance d’un phrasé presque rêveur. Le baryton suisse Benoît Capt campe un Papageno débordant d’abattage, qui séduit immédiatement le public. La basse néerlandaise Bart Driessen impose un Sarastro impressionnant de grandeur, tant par la beauté du timbre que par la noblesse de la ligne. Du Monostatos de Roman Mamontov (annoncé souffrant), on retient surtout la veine caricaturale tandis que Salomé Zangerl présente sans peine une attachante Papagena. Enfin, les Trois Dames ne manquent pas d’allant, ni les Trois Génies de justesse.
A la tête de l’Orchestre de Chambre Fribourgeois (qu’il dirige et qu’il a lui-même fondé), Laurent Gendre défend une lecture vivante et transparente du chef d’œuvre mozartien. Ce spectacle, triomphalement accueilli par un public ne boudant pas son plaisir (les 6 dates au Théâtre de l’Equilibre de Fribourg, qui abrite le spectacle, affichent complets), laisse bien augurer de l’avenir du Nouvel Opéra Fribourg ! A suivre.

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Compte-rendu, Opéra. Fribourg, Théâtre de l’Equilibre, le 6 janvier 2018. W. A. Mozart : Die Zauberflöte. Joan Mompart / Laurent Gendre.  
 
   
 
   
 
 

La Flûte enchantée de Mozart version Castellucci

mozart wolfgang _doris_stockminiarte_logo_2013ARTE, Dim 2 déc 2018, 01h20. MOZART : La Flûte Enchantée. Romeo Castullucci. Il était une époque (heureuse) où la chaine culturelle portait bien son nom et programmait des opéras en prime time. A présent il faut attendre le milieu de la nuit pour visionner les productions lyriques. Comme cette Flûte de Mozart, enregistrée à Bruxelles (La Monnaie) et qui a fait les honneurs de l’actualité entre autres grâce à la mise en scène de Romeo Castellucci, bien connu à présent pour ses créations visuelles d’une portée onirique parfois spectaculaire (cf son Parsifal de 2001, LIRE notre critique complète du dvd PARSIFAL par Castellucci), grâce aussi à la plus mozartienne de nos coloratoures françaises, Sabine Devielhe (qui aura quand même raté sa prise de rôle de Zerbinetta dans Ariane à Naxos de R Strauss cet été à Aix en Provence, juillet 2018), qui chante à Bruxelles, le tempérament hystérique (calculateur) de la Reine de la nuit.
Présentée en octobre 2018, la production surprend et fascine à la fois car elle prend ses distances avec le singspiel le plus populaire du dernier Mozart. Comme souvent, à présent, les metteurs en scène s’approprient les livrets, repensent même la temporalité pourtant justifiée par la dramaturgie originelle et réinventent le temps et l’imaginaire visuel des ouvrages… Ici, on ne comprend pas pourquoi l’italien a supprimé les dialogues, lesquels permettent quand même d’identifier le rôle et le but des protagonistes. Ainsi pour le spectateur non connaisseur, impossible de mesurer en quoi le prince Tamino est manipulé par la Reine de la nuit qui lui demande de sauver de « l’infâme Sarastro » (la basse hongroise Gábor Bretz), sa fille, Pamina. Le jeu des manipulation est rendu complexe alors que l’histoire inventée par Shikaneder et Mozart est à la source d’une grande lisibilité. Clarté qui n’empêche pas des zones d’ombre, car le temple de sagesse et de fraternité que pilote le grand maître Sarastro n’a t il pas établi un ordre fondé sur l’esclavage, entre autres entretenu par l’infect Monostatos et sa clique de sbires, tous affectés à torturer la pauvre Tamina ? Du moins les apparences le laissent croire… Mais au cours d’une initiation progressive, le couple d’élus, Pamina et Tamino, en confiance et en amour, réussit à vaincre chaque épreuve, et atteindre à cette conscience fraternelle qui est l’idéal présenté par les prêtres du Temple. D’ailleurs, dans cette série d’épreuves, le prince valeureux prend soin de réclamer à ses côtés la participation de celle qu’il aime : l’égalité des sexes est l’autre composante, revendiquée par Mozart et son librettiste. Admirable inspiration. Direction musicale : Antonello Manacorda

arte_logo_2013ARTE, Dim 2 déc 2018, 01h20. MOZART : La Flûte Enchantée. Romeo Castullucci.

Opéra, compte-rendu critique. Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, 24 avril 2015. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Chiara Skerath, Jussi Myllys, Philippe Spiegel, Hila Fahima, Richard Wiegold. David Reiland, direction musicale. Pet Halmen, mise en scène. Reprise : Eric Vigié

Mozart portraitXAprès Vichy, cette production de la Flûte Enchantée imaginée par Pet Halmen en 2007 et reprise par son ancien assistant, Eric Vigié – actuel directeur de l’Opéra de Lausanne, où elle reviendra pour clore la saison en cours –, fait halte à Saint-Etienne pour trois soirs.
La mise en scène prend pour centre la bibliothèque Anna-Amalia de Weimar, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ravagée par un incendie en 2004. Dans les flammes disparaissent ainsi de véritables trésors, dont une des premières édition du Singspiel mozartien ainsi que des dessins de Goethe en prévision d’une suite au chef d’œuvre. Ces livres partis en fumée, c’est une partie de la Connaissance qui s’efface, et quel combat dirige la Flûte Enchantée sinon celui du savoir contre l’obscurantisme ?
Si le propos met du temps à s’imposer dans toute sa clarté, sa réalisation visuelle demeure admirable, notamment cette bibliothèque calcinée éclairée par la lumière noire, qui symbolise les ténèbres sur lesquelles règne la Reine de la Nuit et dont les Initiés doivent écarter les voiles, rayonnages qui se remplissent dans l’empire de Sarastro.

Une Flûte dans les livres de Weimar

La nocturne souveraine, qui apparaît sortant d’un sarcophage et entourée par deux Anubis, ne manque pas de charmes pour convaincre le jeune Tamino, étudiant tentant à son entrée de sauver quelques ouvrages du bâtiment en feu ; tandis que Sarastro, figurant Goethe par Tischbaum dans le tableau final, paraît moins universellement bon qu’on l’imagine, presque despote – quoique éclairé – dans un absolu souci de confier une place à chacun durant le chœur de fin, installant son ennemie jurée à ses côtés. Les symboles de la franc-maçonnerie demeurent éminemment présents, dans un fourmillement d’idées qui pécherait presque par excès.
Nous découvrions ce soir-là le chef belge David Reiland, assistant dans la maison stéphanoise et sauveur au moment des évènements ayant secoué l’Opéra-Théâtre, et nous avons été conquis. Un geste ample mais sans lourdeur, une direction aérienne mais toujours charpentée, une respiration à l’unisson des solistes, un sens rare des couleurs et une justesse sans faille des tempi… Des qualités sublimées par un bonheur visible de donner vie à cette musique, que demander de plus ? Inutile de rajouter que nous avons déjà hâte de retrouver ce jeune chef à l’avenir radieux.
La distribution couvée par cette baguette pleine de promesses ose le pari de la jeunesse, et offre des portraits qui promettent pour l’avenir. Au premier plan, la première Pamina de la soprano suisse Chiara Skerath. La chanteuse fait admirer son magnifique sens musical et la beauté aérienne de ses piani, où son timbre rappelle délicieusement Lucia Popp. Si les forte, notamment dans l’aigu, pouvaient profiter de cette émission libre et flottante, on tiendrait là une grande interprète du rôle.
A ses côtés, le ténor finlandais Jussi Myllys convient idéalement à ce Tamino inexpérimenté et grandissant au fil de l’œuvre. Si l’air du portrait semble cueillir l’interprète à froid, les scènes suivantes le voient gagner en assurance, tant scénique que vocale, pour culminer sur une scène des épreuves de toute beauté.
Jeune Reine de la Nuit, l’israélienne Hila Fahima se tire avec les honneurs de cette écriture difficile, notamment par d’excellentes vocalises et des suraigus assurés autant que sonores. Lui manquent simplement une autorité et un lâcher-prise dans l’incarnation que lui apportera l’expérience.
Pingouin attachant arraché à sa banquise, le Papageno du baryton autrichien Philippe Spiegel rafle la mise, fin musicien au naturel vocal confondant – un idéal pour ce rôle – autant que comédien aux multiples facettes, aussi drôle que profondément émouvant. Chloé Briot, Papagena bien chantante, forme avec lui un duo merveilleusement apparié, salué comme il se doit par un authentique triomphe.
On saluera également l’excellence des trois Dames incarnées par Camille Poul, Romie Estèves, Mélodie Ruvio, en remarquant particulièrement l’impact de la première. Très bon Monostatos, plus ambigu que de coutume, de Mark Omvlee, tandis que Enguerrand de Hys et Luc Bertin-Hugault se complètent idéalement en prêtres et hommes d’armes.
Attendrissants, les trois enfants de la Maîtrise du Conseil Général de la Loire, qui mettent tout leur cœur dans chacune de leurs apparitions.
Seul le Sarastro charbonneux de Richard Wiegold déçoit par manque d’ampleur.
Le chœur maison, fidèle à lui-même, remplit parfaitement son rôle, et les musiciens de l’Orchestre Saint-Etienne Loire donnent le meilleur d’eux-mêmes, comme galvanisés par la joie communicative du chef. Une bien agréable soirée, riche de promesses qu’on espère voir se réaliser.

Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, 24 avril 2015. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Livret d’Emmanuel Schikaneder. Avec Pamina : Chiara Skerath ; Tamino : Jussi Myllys ; Papageno : Philippe Spiegel ; La Reine de la Nuit : Hila Fahima ; Sarastro / L’Orateur : Richard Wiegold ; Papagena : Chloé Briot ; Première Dame : Camille Poul ; Deuxième Dame : Romie Estèves ; Troisième Dame : Mélodie Ruvio ; Monostatos : Mark Omvlee ; Premier prêtre : Enguerrand de Hys ; Second prêtre : Luc Bertin-Hugault ; Les trois enfants : Enfants de la Maîtrise du Conseil Général de la Loire. Chœur Lyrique Saint-Etienne Loire ; Chef de chœur : Laurent Touche. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Direction musicale : David Reiland. Mise en scène, décors, costumes, lumières : Pet Halmen ; Reprise : Eric Vigié ; Chef de chant : Cyril Goujon

Compte rendu, opéra. Aix, le 9 juillet 2014. Mozart : La Flûte enchantée. Pablo Heras-Casado, direction. Simon McBurney (mes)

Flûte enchantée désenchantée. Ce n’est assurément pas un événement lyrique comme nous l’avons lu et relu : déjà vue à Amsterdam en 2012 puis Londres en 2013, la Flûte enchantée (1791) signée Simon McBurney accumule des idées et des astuces gadgets (les papiers pliés animés par des figurants en surnombre pour évoquer la nuée d’oiseaux dans le sillage de papageno l’oiseleur ; la bruiteuse dans sa boîte de verre à cour ; le plateau central qui mobile s’élève, ou bascule selon les situations), mais aussi quelques images spectaculaires (les épreuves eau, feu et air accomplies par le couple Pamina / Tamino, qui transforment la scène en boîte merveilleuse à grands renforts de projections vidéo : les transformations à vue ont toujours fait leur effet)… Hélas, sans vision poétique forte (comme la mise en scène de Carsen récemment développée à Bastille, centrée sur le sens de la vie et la mort, son issue finale), le spectacle du britannique McBurney ressemble à une performance théâtrale vécue dans un hangar, avec une sonorisation qui détruit l’équilibre naturel chanteurs et orchestre. Visuellement et scénogaphiquement, l’enchantement ne sont pas de la partie. C’est noir, anecdotique et sans souffle. Ni esthétisme ni trait théâtral foudroyant.

 

 

 

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Heureusement chanteurs, chefs et orchestres sauvent le spectacle. Le plus convaincants restent les deux protagonistes Tamino (Stanislas de Barbeyrac) et Pamina (Mari Eriksmoen) : juvénilité, finesse, naturel et surtout musicalité, leur caractérisation rétablit à l’opéra sa dimension humaine et poétique (a contrario de la Reine de la nuit figée, réduite en hystérique boiteuse ou dans son fauteuil ; a contrario aussi des 3 garçons dont le metteur en scène fait 3 vieillards hideux). Même facilité et intensité dramatique pour la Reine de la nuit ce soir du 9 juillet (Kathryn Lewek, idéalement manipulatrice vis à vis du prince Tamino). Le chef Pablo Heras-Casado défend scrupules et détails pour une vision vive et souple que permettent la volubilité et le mordant superlatif des instruments anciens du superbe Freiburger Barokorchester. Diffusion sur France Musique, le 25 juillet 2014 à 20h.

La nouvelle Flûte Enchantée de Mozart à Aix sur Arte

shikaneder papageno-magic-flute-mozartArte, mercredi 9 juillet 2014, 20h50. Mozart: La flûte enchantée.  Aix 2014. Grand invité du festival d’Avignon, le britannique Simon McBurney met en scène une nouvelle Flûte enchantée pour le festival d’Aix en Provence.  L’homme de théâtre ex élève à Cambridge avec sa petite amie d’alors Emma Thompson est passé par Paris puis récemment a triomphé dans la cour des papes en Avignon en 2012 dans une adaptation du Maître et Marguerite de Boulgakov.  Partenaire au théâtre de Juliette Binoche,  Simon McBurney explore le labyrinthe de la psyché humaine comme son père archéologue avant lui, retourne et creuse les strates terrestres pour y révéler les vérités enfouies.  La Flûte mozartienne aixoise saura-t-elle nous dévoiler ainsi un peu de nous même? De toute évidence, cette nouvelle Flûte aixoise plonge dans un monde souterrain qui écarte d’emblée, la poésie enfantine, l’innocence promise à une initiation symbolique… Mozart rencontre Shikaneder et sa troupe d’acteurs comédiens à Salzbourg, actif sur la scène du théâtre de la ville à l’hiver 1780. Les deux hommes se lient d’amitié. Ayant ouvert son propre théâtre à Vienne, Shikaneder présente en novembre 1789, son Oberon, roi des elfes, dans un dispositif empruntant à l’opéra et au théâtre (comédie populaire ou Singspiel) et dont il écrit le texte : l’ouvrage sera la source de La Flûte Enchantée, le dernier opéra de Mozart, créé en 1791 (au même moment que son dernier opéra seria : La Clémence de Titus). Lire notre présentation complète de La Flûte enchantée de Mozart, nouvelle production aixoise 2014.

arte_logo_2013Les mises en scène se succèdent sur le chef d’oeuvre du dernier Wolfgang : décalées, actualisées, classiques, égyptiennes, dépouillées, avec machineries. Depuis Bergman au cinéma, l’opéra a conquis le coeur d’une très large audience. Révélant aussi cet art suprême du compositeur sur le mode de la tendresse, de l’innocence recouvrée (les trois garçons dans leur nacelle guident Tamino dans son périple). Qu’en sera-t-il à Aix sous la direction scénique du britannique Simon McBurney ? Sur instruments d’époque, La Flûte aixoise 2014 réunit une distribution de tempéraments nouveaux… Réponse sur Arte, le 9 juillet 2014 dès 20h45.