Critique, opéra. Anvers, Opéra, le 2 juillet 2022. Schumann : Faust. Philippe Herreweghe / Julian Rosefeldt (mise en scène)

schumann_robertCritique, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra, le 2 juillet 2022. Schumann : Faust. Philippe Herreweghe / Julian Rosefeldt (mise en scène) – Ces dernières annĂ©es, de plus en plus d’oratorios sacrĂ©s se voient adjoindre des mises en scène permettant d’en rĂ©vĂ©ler toute la profondeur, Ă  l’instar des opĂ©ras. Ce sont surtout les ouvrages baroques qui ont Ă©tĂ© revisitĂ©s, dans un premier temps, comme par exemple JephtĂ© de Haendel en 2018 http://www.classiquenews.com/jephte-jephthah-de-handel-par-les-arts-florissants/, Il primo omicidio de Scarlatti en 2019 https://www.classiquenews.com/alessandro-scarlatti-il-primo-omicidio-a-garnier/ ou Saul de Haendel en 2020 https://www.classiquenews.com/saul-version-kosky-au-chatelet/. C’est dĂ©sormais le tour des oratorios profanes, Ă  l’instar des Scènes de Faust de Schumann (1843-1853) prĂ©sentĂ©es Ă  l’OpĂ©ra des Flandres (Ă  Gand, puis Anvers), avant Montpellier l’an prochain.

faust-opera-flandres schumann -1024x674On doit l’origine de ce projet à Philippe Herreweghe (né en 1947), qui admire cet ouvrage depuis son enregistrement discographique paru en 1998 pour Harmonia Mundi. Auparavant, il avait fallu attendre les bons soins de Benjamin Britten, auteur d’une première résurrection au XXème siècle, avec l’impérial Dietrich Fischer-Dieskau dans le rôle de Faust (Decca, 1972). Alors que le mythe de Faust a inspiré de nombreux musiciens (voir notre dossier https://www.classiquenews.com/faust-en-musiquele-rayonnement-du-mythe-de-faust-aupres-des-musiciens/), Robert Schumann a été l’un des premiers à oser réunir les deux pièces de 1808 et 1831, pourtant très différentes de ton, qui parachèvent le parcours initiatique de Faust jusqu’en Grèce antique, autour d’un message de plus en plus philosophique et mystique (voir notre dossier réalisé à l’occasion d’un concert donné Salle Pleyel en 2006 https://www.classiquenews.com/robert-schumann-scenes-de-faust-1848paris-salle-pleyel-le-7-decembre-a-20h/).

Déjà atteint par les symptômes incurables de sa maladie mentale, Schumann parvient à achever l’ouvrage au prix d’un effort considérable, étant ralenti par sa volonté d’être à la hauteur de Goethe. Alors à l’apogée de ses moyens artistiques, le compositeur trouve là une résonance avec ses doutes et aspirations, même s’il ne parvient pas à ôter à l’ouvrage son aspect fragmentaire et statique. Malgré certaines parties inégales, la musique est du meilleur Schumann, empruntant surtout à Mendelssohn dans la noblesse d’âme des grands choeurs, tout en distillant quelques audaces harmoniques par endroit, sans parler du flux continu particulièrement envoutant sur la durée. Seule l’ouverture, pourtant composée en dernier, déçoit par son orchestration trop compacte et malheureusement peu inspirée au niveau mélodique.

De nos jours, il serait bien difficile de trouver meilleur défenseur de cette musique grandiose en la personne de Philippe Herreweghe, justement acclamé en fin de représentation par un public dithyrambique. Le chef belge, originaire de Gand, n’a pas son pareil pour impulser des tempi d’une respiration harmonieuse, toujours au service de l’élan théâtral, tandis que l’art des transitions trouve dans son geste souple un complément idéal. Le plateau vocal réuni à ses côtés n’appelle que des éloges, même si le rôle-titre interprété par Rafael Fingerlos aurait gagné à davantage de projection, et surtout de variété dans l’interprétation des désirs contrariés de son personnage. C’est d’autant plus regrettable que le baryton autrichien sait faire valoir la beauté radieuse de son timbre, au service de phrasés toujours justes et probes. On lui préfère le rageur Sam Carl (Mephistophélès), très investi dans son rôle, ou la pénétrante Marguerite d’Eleanor Lyons, magistrale de bout en bout elle-aussi. Tous les seconds rôles emportent l’adhésion, mais c’est peut-être plus encore l’excellence du Collegium Vocale Gent qui fait tout le prix de cette représentation, à force de précision et d’éloquence, tout en étant bien épaulé par les jeunes pousses du choeur de l’Opéra des Flandres.

Quelle belle idée, aussi, de faire appel à Julian Rosenfeldt pour mettre en scène cette histoire impossible, qui s’éparpille en de multiples événements et sous-événements ! Le vidéaste allemand choisit astucieusement de ne pas montrer toutes les péripéties du récit pour mieux se concentrer sur le message global de Goethe, imaginant une humanité en errance dans l’univers, à la recherche de sens : modernisée en une quête futuriste (et manifestement post-apocalyptique, comme le suggère les images d’une immense ville abandonnée dans un climat désertique), les images vidéos omniprésentes manient les références à la science-fiction, de Star Wars à 2001, l’Odyssée de l’espace, en passant par Dune. Avec cette utilisation virtuose de la vidéo, Rosenfeldt convoque toute une série d’images fascinantes, tandis que les interprètes sont tous présents sur scène pendant la totalité du spectacle (choristes compris), ce qui a pour avantage de rendre plus cohérentes les interventions des (trop) nombreux personnages, unis par un même but : participer à la transfiguration finale de Faust, comme une cérémonie grandiose à laquelle personne ne voudrait échapper. Les rideaux rouges qui font leur apparition au III donnent à cette manifestation un caractère théâtral qui fait d’autant plus ressortir ce moment-clé, parmi les plus belles pages de l’ouvrage.

Après cette fin de saison réussie, la prochaine fera place à Kurt Weill pour son entame, autour d’une reprise très attendue du spectacle d’Ivo van Hove présenté à Aix-en-Provence en 2019 : Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, la fable sociale et politique de Kurt Weill, viendra raisonner avec notre monde contemporain, à l’instar du déjanté Lac d’argent, dévoilé l’an passé par Ersan Mondtag (http://www.classiquenews.com/tag/lac-dargent/).

 

 

 

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Critique, opéra. Anvers, Opéra, le 2 juillet 2022. Schumann : Faust. Rafael Fingerlos (Faust, Dr Marianus), Eleanor Lyons (Marguerite, Une pénitente), Sam Carl (Mephistophélès, L’Esprit Malin), Ilker Arcayürek (Ariel, Pater Ecstaticus, Ange accompli), Zofia Hanna (Marthe, Le Souci), Lore Binon (Sorge, Magna Peccatrix), Sara Jo Benoot (Le Manque, Mulier Samaritana, Mater Gloriosa), Collegium Vocale Gent, Orchestre et choeur symphonique de l’Opéra des Flandres, Philippe Herreweghe (direction musicale) / Julian Rosefeldt (mise en scène). A l’affiche de l’Opéra des Flandres, à Gand jusqu’au 2 juillet 2022, à Anvers du 28 octobre au 4 novembre 2022, puis à Montpellier les 12 et 14 mai 2023.

 

 

 

 

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VIDEO TEASER

 

 

 

 

 

Compte-rendu, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra de Flandre, le 19 fĂ©vrier 2016. Verdi : Otello. Ian Storey, Corinne Winters, Vladimir Stoyanov…

Il serait difficile d’imaginer une production d’Otello plus noire que celle de Michael Thalheimer Ă  l’OpĂ©ra de Flandre. Tout y est funèbre, au propre comme au figurĂ©. Le visage peint en noir, Otello n’a droit Ă©galement qu’a des vĂŞtements noirs, comme d’ailleurs les membres du chĹ“ur et le reste de la distribution. Seules la robe de mariĂ©e et le mouchoir de Desdemona Ă©chappe Ă  cette sombre teinte, de mĂŞme qu’ils sont les seuls accessoires d’une scĂ©nographie (un bloc noir signĂ© par Henrik Ahr) au dĂ©pouillement extrĂŞme. Et le spectacle ne laisse aucune place au moindre rayon lumineux, hors la scène finale oĂą les parois pivotent lĂ©gèrement pour laisser passer un peu de lumière blanche, pendant le meurtre de Desdemone, qu’Otello Ă©touffe avec sa robe de mariĂ©e…

 

 

 

NOIR OTELLO Ă  l’OpĂ©ra de Flandre

 

 

0tello2PrĂ©vu en seconde distribution, Zoran Todorovitch laisse finalement la place – dans le rĂ´le-titre – Ă  son collègue Ian Storey. S’il possède l’endurance requise, le tĂ©nor britannique offre, en revanche, un timbre plutĂ´t ingrat et un chant qui manque de projection et de puissance, bĂ©mols nĂ©anmoins compensĂ©s par une crĂ©dibilitĂ© et une vĂ©ritĂ© scĂ©niques saisissantes. La Desdemone de la soprano amĂ©ricaine Caroline Winters, dans sa rectitude psychologique, est convaincante dès sa première apparition. La voix est lumineuse et la technique apprĂ©ciable, avec un beau legato qui fait merveille au dernier acte pendant la fameuse « chanson du saule » – et un refus de tout effet extĂ©rieur qui la rend profondĂ©ment Ă©mouvante. Le timbre du chanteur bulgare Vladimir Stoyanov manque de cet Ă©clat et de cette noirceur qu’on serait en droit d’attendre d’un grand Iago. Il joue le traĂ®tre sur un mode retenu, avec classe et bonhomie, mais reste en dessous du rĂ´le. Membre de la troupe de l’OpĂ©ra de Flandre (Opera Vlaanderen), Adam Smith (Cassio) confirme l’Ă©volution positive d’un tĂ©nor dont l’Ă©mission gagne toujours en stabilitĂ© et en puissance, tout en conservant une souplesse fluide sur l’Ă©tendue de la tessiture. Du cĂ´tĂ© des emplois plus courts, personne ne retient l’attention, hors l’Emilia volontaire et bien timbrĂ©e de Kai RĂĽĂĽtel. Quant aux chĹ“urs maisons, ils sont dignes de leur rĂ©putation : puissants, colorĂ©s, d’une cohĂ©sion jamais prise en dĂ©faut. A la tĂŞte d’un Orchestre Symphonique de l’OpĂ©ra de Flandre admirablement disposĂ©, le chef Alexander Joel – grand habituĂ© de la maison flamande – offre une direction serrĂ©e, tendue et haletante de la partition de Verdi, confĂ©rant notamment beaucoup de force et de dynamisme aux scènes d’ensemble. Il est pour beaucoup dans le succès de la soirĂ©e, couronnĂ©e – comme toujours Ă  Anvers (peu importe la qualitĂ© du spectacle…) – par une standing ovation.

 

 

 

Compte-rendu, opĂ©ra. Anvers, OpĂ©ra de Flandre, le 19 fĂ©vrier 2016. Verdi : Otello. Avec Ian Storey (Otello), Corinne Winters (Desdemona), Vladimir Stoyanov (Iago), Adam Smith (Cassio), Kai RĂĽĂĽtel (Emilia), Stephan Adriaens (Roderigo), Leonard Bernad (Lodovico), Patrick Cromheeke (Montano). Michael Thalheimer (mise en scène), Henrik Ahr (dĂ©cor), Michaela Barth (costumes), Stefan Bolliger (lumières). ChĹ“ur et Orchestre de l’OpĂ©ra de Flandre. Jan Schweiger (direction du ChĹ“ur). Alexander Joel (direction musicale).

Photo © Annemie Augustijns