Compte-rendu : Genève. Victoria Hall, le 6 octobre 2013. Ernest Reyer : Sigurd. Andrea Carè, Anna Caterina Antonacci. Frédéric Chaslin, direction musicale.

Ernest Reyer portrait ancienLe Grand Théâtre de Genève frappe un grand coup en remontant, même en version de concert, le rare Sigurd d’Ernest Reyer, ouvrage populaire s’il en fut de l’opéra français, … fer de lance de nombreux grands ténors de l’Hexagone durant tout le début du XXe siècle. Le plus impérial restera sans nul doute le corse César Vezzani, sur la tombe duquel, à Bastia, figure le texte du début de l’air de Sigurd : « Esprits gardiens de ces lieux vénérés ».

 

 


L’épopée du trop rare Sigurd

 

Un enregistrement radio dirigé par Manuel Rosenthal, avec une affiche prestigieuse (Guy Chauvet, Andréa Guiot, Andrée Esposito, Robert Massard, Jules Bastin, et jusqu’à Ernest Blanc parmi les seconds rôles), quelques représentations à Marseille au début des années 90, deux concerts à Montpellier en 1993 et 1995… et puis plus rien, ni en France ni ailleurs. Il était temps de rappeler à la mémoire du public les mérites de cette œuvre singulière, à l’esthétique très personnelle, et d’une grande richesse musicale.

Créé à Bruxelles en 1884 dans son intégralité, puis à Paris l’année suivante – déjà mutilé par de nombreuses coupures –, l’ouvrage puise au cœur de la mythologie scandinave ; elle nous conte la délivrance de la belle Brunehild par le chevalier Sigurd. Le rapprochement de ce sujet avec l’épopée wagnérienne – le nom du rôle-titre n’étant autre qu’une des variantes de celui de Siegfried – fut rapidement fait, Reyer ayant en outre découvert la partition du maître de Bayreuth l’année précédant la création bruxelloise.

Mais force est de constater que, mis à part certains enrichissements harmoniques témoignant d’une époque dans l’histoire de l’écriture musicale, le style de Reyer regarde bien davantage vers Meyerbeer et Massenet, dans une esthétique de Grand Opéra – et un final n’étant pas sans rappeler celui du Faust de Gounod –, et si hommage il y a de la part du compositeur, il tombe « aux pieds » de Gluck et Weber, comme il l’écrit lui-même.

Révélation avec coupures …

La partition se révèle multiple, alternant airs séparés – souvent courts –, grandes scènes dramatiques à l’avancée inexorable et chœurs brillants, dans des atmosphères très contrastées mais parfaitement enchaînées, allant jusqu’à utiliser plusieurs motifs récurrents correspondant à une émotion ou un personnage, garantissant une véritable unicité à tant de variété musicale.
Seul regret à déplorer vivement dans cette exécution genevoise : de nombreuses coupures qui nous privent de près d’une heure de musique. Ainsi des reprises disparaissent, qui boucleraient certaines scènes et permettraient un enchaînement plus cohérent avec la suite ; passe ainsi à la trappe notamment une très grande partie du combat de Sigurd contre les esprits pour délivrer Brunehild, moment de grande intensité musicale si on en croit la partition, coupure qui rend surtout incongru le troisième appel de cor fait par le héros – alors que les deux premiers se sont volatilisés –.

Près de vingt ans après la dernière exécution de l’œuvre, on comptait sur Frédéric Chaslin, ardent défenseur du répertoire français, pour restituer la musique de Reyer – lui qui abhorrait les coupures – dans sa quasi-intégralité, du moins autant que le permettent les sources disponibles. Sur ce point, avouons notre déception.

Nonobstant ce constat, saluons le travail de toute l’équipe réunie autour de lui, car le résultat s’avère tout à fait convainquant, parmi ce qui peut se faire de mieux à l’heure actuelle dans ce répertoire. Reconnaissons que les rôles sont très difficiles à chanter, et sincèrement impossibles à distribuer aujourd’hui de façon à rendre pleinement justice simultanément à la partition et au style français.

Aux côtés de très bons seconds rôles, saluons la prestation remarquable de Nicolas Courjal, à la voix aussi puissante et percutante que sa diction sonne claire et parfaitement compréhensible  – on aurait ainsi apprécié le second couplet de sa chanson, d’autant plus qu’elle conte l’histoire de la Valkyrie –.
Belle surprise pour la Uta de Marie-Ange Todorovitch,  sonore et corsée, toujours d’une solidité à toute épreuve, au grave généreusement poitriné, à l’aigu riche. L’élocution de la mezzo reste un modèle du genre, trouvant un équilibre entre ampleur de la voix et compréhension parfaite du texte.
Sur ce point, la comparaison s’avère cruelle pour la Hilda pourtant très investie et dramatiquement engagée d’Anne Sophie Duprels. La soprano française déploie à l’envi son instrument lyrique, mais la voix semble manquer de concentration et de focus, trop basse de place, et aux voyelles ouvertes sonnant donc trop assombries en voulant être arrondies. La qualité du matériel est de toute beauté, et gagnerait encore en rayonnement avec plus de liberté dans son émission. Face au Hagen percutant de Tijl Faveyts, le baryton russe Boris Pinkhasovich impressionne en noble Gunther. Si sa compréhension de l’esthétique musicale française demeure à peaufiner, il emplit facilement l’espace par son organe ample et mordant, dans la grande tradition soviétique.
Presque ténorisant à force d’éclat solaire dans l’aigu, il déploie une vraie arrogance vocale, qu’on suivra avec intérêt.
On craignait la prise de rôle d’Anna Caterina Antonacci en Brunehild, authentique soprano dramatique à la française, on a été agréablement surpris. A nos oreilles, ce rôle prouve combien la chanteuse italienne reste indéniablement davantage soprano que mezzo – même si la largeur de certains passages la pousse dans ses retranchements –. Dans cette écriture plus tendue que ses rôles habituels, la cantatrice remonte la place de sa voix, éclaircit son chant, accroche davantage ses sons, et ainsi le vibrato se resserre, s’assainit, pour un résultat sonore rajeuni et une luminosité qu’on ne lui connaissait pas. L’attention aux mots demeure celle d’une grande tragédienne, où chaque inflexion se fait audible et palpable, et c’est avec les honneurs qu’elle vient à bout de cette Valkyrie amoureuse.
Reste le rôle-titre, écrit pour un fort ténor, à la fois héroïque et exigeant un vrai legato, appelant un médium nourri et un aigu conquérant, véritable javelot sonore. Et tout cela avec la grande déclamation propre aux héros français. Autant dire que personne, à l’heure actuelle, ne  correspond à cette définition.
Grand respect donc pour le travail réalisé par l’italien Andrea Carè, pourtant peu habitué à ce répertoire, et qui se tire vaillamment de cette écriture impossible. Si l’extrême aigu sonne tendu et prudemment tenu, le chanteur réalise une excellente performance, affichant un médium sonore, des notes élevées de belle facture, un louable souci de la ligne et une diction tout à fait correcte. L’héroïsme chevaleresque semble lui demander des efforts, mais il se donne avec franchise et sincérité, et c’est à saluer.

Un grand bravo aux chœurs, d’une précision rarissime dans le rendu du texte et d’une puissance enivrante.
Rutilant d’éclat et d’enthousiasme, l’Orchestre de la Suisse Romande enchante par sa pâte sonore somptueuse et la qualité de ses soli. Sorti de la fosse problématique du Grand Théâtre, il démontre sa place éminente parmi les orchestres européens. La direction de Frédéric Chaslin n’est pas en reste, le chef apparaissant heureux de faire briller cette partition et soutenant amoureusement les chanteurs.
Grâce à la beauté de la musique de Reyer, servie par un chef passionné, un orchestre des grands soirs, des chœurs généreux, des solistes tous engagés dans ce travail de redécouverte, le Grand Théâtre de Genève aura marqué les esprits. A quand maintenant une recréation scénique, avec la partition dans son intégralité ? A vos responsabilités, messieurs les directeurs !

Genève. Victoria Hall, 6 octobre 2013. Ernest Reyer : Sigurd. Livret de Camille du Locle et Alfred Blau, d’après La Chanson des Nibelungen. Avec Sigurd : Andrea Carè ; Brunehild : Anna Caterina Antonacci ; Gunther : Boris Pinkhasovich ; Hagen : Tijl Faveyts ; Hilda : Anne Sophie Duprels ; Uta : Marie-Ange Todorovitch ; Un prêtre d’Odin : Khachik Matevosyan ; Un barde : Nicolas Courjal ; Rudiger : Nicolas Carré. Chœurs du Grand Théâtre de Genève ; Chef de chœur : Ching-Lien Wu. Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Frédéric Chaslin.