A Notre-Dame, Dudamel dirige le Requiem de Berlioz

FĂ©vrier 2014 Ă  Caracas, VĂ©nĂ©zuela : les 39 ans du SistemaArte. Berlioz: Requiem. Gustavo Dudamel. 15 juin 2014, 17h35. Messe solennelle et funĂšbre… Le Requiem porte la mĂ©moire des cĂ©lĂ©brations collectives de l’époque rĂ©volutionnaire et napolĂ©onienne, ces grandes messes populaires oĂč le symbole cĂŽtoie la dĂ©votion, rĂ©alisĂ©es par exemple par Lesueur. D’ailleurs, l’orchestre de Berlioz n’est pas diffĂ©rent par son ampleur ni par le choix des intruments de celui de son prĂ©dĂ©cesseur. Berlioz citait aussi pour indication de l’exĂ©cution de son Ɠuvre, le decorum des funĂ©railles du MarĂ©chal Lannes sous l’Empire.‹Lorsqu’il entend le Requiem de Cherubini pour les funĂ©railles du GĂ©nĂ©ral Mortier, en 1835, il songe Ă  ce qu’il pourrait Ă©crire sur le mĂȘme thĂšme
 Sa partition ira « frapper Ă  toutes les tombres illustres ». La commande officielle qu’il reçoit le plonge dans un Ă©tat d’excitation intense : « cette poĂ©sie de la Prose des morts m’avait enivrĂ© et exaltĂ© Ă  tel point que rien de lucide ne se prĂ©sentait Ă  mon esprit, ma tĂȘte bouillait, j’avais des vertiges », Ă©crit-il encore.
ConvoquĂ© en images terrifiantes des croyants confrontĂ©s au spectacle de la faucheuse, le thĂšme stimule la pensĂ©e des compositeurs au  tempĂ©rament dramatique, tel Berlioz, comme Verdi plus tard. Aux murmures apeurĂ©s des hommes, correspond l’appel terrifiant des cuivres et des percussions dont le fracas, donne la mesure de ce qui est en jeu : le salut des Ăąmes, la gloire des Ă©lus, le Paradis promis aux ĂȘtres mĂ©ritants, la possibilitĂ© Ă©chue Ă  quelques uns de se hisser au dessus de la fatalitĂ© terrestre, rejoindre les champs de paix Ă©ternelle… FidĂšle Ă  la tradition musicale‹sur un tel sujet, Berlioz insiste sur l’omnipotence d’un Dieu juste et la misĂšre des hommes qui implore sa misĂ©ricorde.‹Or ici les flots apocalyptiques se dĂ©versent pour mieux poser l’ample dĂ©ploration finale, qui fait du Requiem, un Ɠuvre poignante par son appel au pardon, Ă  la sĂ©rĂ©nitĂ©, Ă  la rĂ©solution ultime de tout conflit.‹HĂ©ritier des compositeurs qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, Gossec, MĂ©hul,  , Berlioz sait cependant se distinguer par « l’élĂ©vation constante et inouĂŻe du style » selon le commentaire de Saint-SaĂ«ns. ComposĂ©e entre mars et juin 1837, le Requiem est jouĂ© aux Invalides le  dĂ©cembre 1837 en l’Ă©glise Saint-Louis des Invalides.

BerliozLe Requiem, une cĂ©lĂ©bration mondaine… ‹Sur le simple plan visuel, la Grande messe des morts est un spectacle impressionnant. Les effectifs de la crĂ©ation sont vertigineux et donneront matiĂšre Ă  l’image dĂ©formĂ©e d’un Berlioz tonitruant, prĂ©fĂ©rant le bruit au murmure, la dĂ©flagration tapageuse Ă  l’expression des passions tĂ©nues de l’Ăąme humaine. Pas moins de trois cents exĂ©cutants, choristes et instrumentistes, avec Ă  chaque extrĂ©mitĂ© de l’espace oĂč campent les exĂ©cutants, un groupe de cuivres. Si l’on reconstitue aux cĂŽtĂ©s du massif des musiciens, les cierges placĂ©s par centaines autour du catafalque, la fumĂ©e des encensoirs, la prĂ©sence des gardes nationaux scrupuleusement alignĂ©s, l’oeuvre Ă©tait surtout l’objet d’un spectacle grandiloquent et d’un ample dĂ©ploiement tragique, un thĂ©Ăątre du sublime lugubre. Car il s’agisait en dĂ©finitive, moins d’une commĂ©moration que d’obsĂšques.
La renommĂ©e de Berlioz gagna beaucoup grĂące Ă  cet Ă©talage visuel et humain qui Ă©tait aussi un Ă©vĂ©nement mondain : « Le Paris de l’OpĂ©ra, des Italiens, des premiĂšres reprĂ©sentations, des courses de chevaux, des bals de M. Dupin, des raouts de M. de Rothschild » s’était pressĂ© lĂ , comme le prĂ©cise les rapporteurs de l’évĂ©nement
 pour voir et ĂȘtre vu, peut-ĂȘtre moins pour Ă©couter.‹Quoiqu’il en soit les mĂ©lomanes touchĂ©s par la grandeur de la musique sont nombreux, de l’abbĂ© Ancelin, curĂ© des Invalides, au Duc d’OrlĂ©ans, dĂ©jĂ  mĂ©cĂšne du compositeur et qui le sera davantage. Berlioz put avoir la fiertĂ© d’écrire Ă  son pĂšre l’importance du succĂšs remportĂ©, « le plus grand et le plus difficile que j’ai encore jamais obtenu ».‹Et l’on sait que Paris, son public gavĂ© de spectacles et de concerts, fut Ă  l’endroit de Berlioz, d’une persistante duretĂ© (que l’on pense justement Ă  l’accueil glacial et dĂ©concertĂ© rĂ©servĂ© Ă  la Damnation de Faust ou encore Ă  Benvenuto Cellini).

Pour exprimer le souffle d’une partition dont l’ampleur et la profondeur atteignent les plus belles fresques jamais conçues, le jeune chef vĂ©nĂ©zuĂ©lien Gustavo Dudamel dirige outre ses musiciens de l’Orchestre des Jeunes Simon Bolivar, plusieurs phalanges françaises dont la MaĂźtrise de Notre-Dame, les instrumentistes du Philharmonique de Radio France, le ChƓur de Radio France… Pas sĂ»r que Berlioz de son vivant eĂ»t rĂ©ussi Ă  relever un tel dĂ©fi musical et acoustique sous la voĂ»te impressionnante de Notre-Dame de Paris…

arte_logo_2013Berlioz: Requiem. Gustavo Dudamel. Arte, dimanche 15 juin 2014, 17h35 (Maestro). Le Requiem de Berlioz Ă  Notre-Dame de Paris. Concert enregistrĂ© le 22 janvier 2014. Orchestre Philharmonique de Radio France, Orchestre Symphonique Simon Bolivar du Venezuela, ChƓur de Radio France, MaĂźtrise de Notre-Dame. Gustavo Dudamel, direction.

 

 

CD. John Adams : The Gospel according to the Other Mary (Dudamel, 2013)

adams_john_gospel-accordong-to-the-other-mary_dg-DudamelCD. John Adams : The Gospel according to the Other Mary (Dudamel, 2013). Alors que l’OpĂ©ra du Rhin s’apprĂȘte Ă  produire en crĂ©ation française son opĂ©ra antimilitariste Doctor Atomic (2-9 mai 2014), Deutsche Grammophon publie au disque en premiĂšre mondiale, le drame sacrĂ© que John Adams a composĂ© pour le Philharmonic de Los Angeles et qui a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en 2012, puis repris comme ce live en tĂ©moigne, en mars 2013.

John Adams retrouvait en 2012 et 2013, ici pour la crĂ©ation amĂ©ricaine du Gospel, son complice le scĂ©nographe Peter Sellars mettant en espace l’action spirituelle (comme les deux avaient collaborĂ© pour El Niño en 2000). A l’origine, pour l’auteur d’opĂ©ras (au gĂ©nie dĂ©jĂ  reconnu grĂące Ă  ses ouvrages lyriques prĂ©cĂ©dents The death of Klinghoffer et Nixon in China entre autres), il s’agit surtout d’exploiter le contraste de tempĂ©raments entre Marie la passionnĂ© voire la suicidaire et Marthe plus sereine voire maĂźtrisĂ©e malgrĂ© les Ă©vĂ©nements Ă©prouvants qui les accablent. En dĂ©pit d’une partition dramatiquement et musicalement hĂ©tĂ©rogĂšne, le chef parvient Ă  prĂ©server une certaine cohĂ©rence de ton et de style.

La Partition dont Dudamel sait par tempĂ©rament latin, magnifiquement exprimer les aspirations sauvages, la violence viscĂ©rale du drame vĂ©cu par un choeur souvent hallucinĂ© ou en transe (choeur compassionnel des femmes en particulier)… est une passion – oratorio moderne qui assume pleinement le registre populaire et plĂ©bĂ©ien de son traitement. Son registre est mĂȘme naturaliste (choeur des grenouilles juste aprĂšs la mise en biĂšre) ….
L’orchestre pour lequel a Ă©tĂ© commandĂ© l’Ɠuvre, rugit souvent en tension et spasmes fortement caractĂ©risĂ©s, dignes du Stravinsky du Sacre du Printemps (partie solistes des clarinettes ivres dans l’épisode du Golgotha).
La part des voix solistes se rĂ©vĂšle aussi bouleversante : premiers cris paniques et foudroyants de Marie («   blessed,  blessed » ”) en un lamento poignant qui prend des allures d’errance dĂ©sespĂ©rĂ©e puis suspendue, crĂ©pusculaire dans la sublime scĂšne de la nuit, prĂ©cĂ©dĂ©e par le choeur des contre-tĂ©nors,  lui aussi d’un pathĂ©tique extatique trĂšs rĂ©ussi : 
 « Mary,  behold thy son ! » 
Le long aria de Mary : « when the rain began to fall »… est un dĂ©sert de solitude, un gouffre de souffrance. Le point culminant de la partition. Et comme un miroir rĂ©vĂ©lateur, le portrait le plus juste de l’hĂ©roĂŻne de ce drame sacrĂ©.
La rĂ©ussite de la partition tient Ă  l’alternance entre accents collectifs impressionnants, les sĂ©quences Ă  1,2,3 voix, sur le plan dramatique, incantations pathĂ©tiques dĂ©ploratives (solos de Marthe) et stances surexpressives plus rageuses (Lazarus)… Le rapport des parties poĂ©tiques et l’architecture globale du poĂšme tient aussi au choix des textes sĂ©lectionnĂ©s : Passions selon saint Jean, Marc, Luc, Mathieu et pour les interventions plus individualisĂ©es : poĂšmes issus du recueil Baptism on desire de Louise Erdrich.
L’Ă©criture d’Adams tour Ă  tour lyrique, sauvage, syncopĂ©e mĂȘle Ă©clairs et suspensions Ă©nigmatiques, gouffres et tremblements de terre … tout concourt Ă  une dramatisation souvent passionnante des actes de la Passion. Sublime.

John Adams : The Gospel according to the other Mary. Los Angeles Philharmonic. Los Angeles Master chorale. Gustavo Dudamel, direction. 2 cd Deutsche Grammophon 00289 479 2243. Enregistrement réalisé à Los Angeles en mars 2014.

CD. Mahler: Symphonie n°9 (Dudamel, 2012)

Mahler: Symphonie n°9 (Dudamel, 2012)
1 cd Deutsche Grammophon
Mahler_dudamel_symphony_9_deutsche_grammophon_los-angeles-philharmonic-gustavo-dudamel-mahler-9Mahler : Symphonie n°9 (Dudamel, 2012). Voici un nouveau jalon de l’intĂ©grale MahlĂ©rienne de Gustavo Dudamel qui ne dirige pas ici sa chĂšre phalange orchestrale, l’Orquestra sinfonica Simon Bolivar de Venezuela mais le collectif amĂ©ricain de la CĂŽte Ouest, le Philharmonique de Los Angeles, succĂ©dant pour se faire au prestigieux Esa Pekka Salonen.
Globalement si les instrumentistes font valoir leur rayonnante sensibilitĂ©, le chef vĂ©nĂ©zuĂ©lien peine souvent Ă  transmettre la transe voire les vertiges intimes du massif malhĂ©rien. La baguette est encore trop timorĂ©e, en rien aussi fulgurante que celle d’un MalhĂ©rien toujours vivant, Claudio Abbado prĂ©dĂ©cesseur inĂ©galĂ© chez Mahler pour Deutsche Grammophon comme peut l’ĂȘtre aussi dans une autre mesure, Bernstein (et Kubelik).

MahlĂ©rien en devenir, Dudamel rĂ©ussit vraiment les I et IV…


D’emblĂ©e, dans le I
, le sentiment d’asthĂ©nie paralysante liĂ© aux visions sĂ©pulcrales comme si au terme d’ une vie Ă©prouvante , Mahler osait fixer sa propre mort, s’impose puis se justifie. Le balancement quasi hypnotique entre anĂ©antissement et dĂ©sir d’apaisement structure toute la dĂ©marche, Ă  juste titre: grimaces aigres et accents sardoniques des cuivres comme enchantements nocturnes et crĂ©pusculaires des cordes et des bois, Dudamel Ă©tire la matiĂšre sonore conme un ruban Ă©lastique jusqu’au bout de souffle (derniĂšr chant au hautbois puis Ă  la flute) … Le geste sait ĂȘtre profond, captivant par le sentiment d’angoisse et de profond mystĂšre ; il sait aussi ĂȘtre habile dans cette fragilitĂ© nerveuse, hypersensibilitĂ© active et inquiĂšte qui innerve toute la sĂ©quence.Le seconde mouvement hĂ©las se dilue dans… l’anecdotique : il perd toute unitĂ© fĂ©dĂ©ratrice Ă  force de soigner le dĂ©tail et les microĂ©pisodes. S’effacent toute structure, tout Ă©lan; voici le mouvement le moins rĂ©ussi de cette prise live au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles. Les tempo trop lents, spasmes et derniers sursauts Ă©clatent le flux formel ; ils finissent par perdre leur Ă©lan ; le dĂ©lire des contrastes (nerf des cordes, claques des cuivres,…), comme la syncope et les nombreuses interruptions de climats… tout retombe Ă©trangement. L’urgence fait dĂ©faut et l’Ă©noncĂ© des danses, landler et valses manque de nervositĂ©, Ă  tel point que la baguette semble lourde, de toute Ă©vidence en manque d’inspiration et de contrĂŽle.Pas facile de rĂ©ussir les dĂ©fis du III: ” rondo burlesque ” dont la suractivitĂ© marque un point de conscience panique, de malaise comme d’instabilitĂ© maladive… Dudamel Ă©vite pourtant la dĂ©route du II grĂące au flux, au mordant qui Ă©lectrisent la succession des climats trĂšs agitĂ©s, d’une instabilitĂ© dĂ©pressive. La vision plus franche et claire efface la lourdeur trop manifeste dans le mouvement prĂ©cĂ©dent.Les choses vont en se bonifiant... ApothĂ©ose de l’intime et chant crĂ©pusculaire au bord de la mort, le IV aspire toute rĂ©serve par sa cohĂ©rence et sa sincĂ©ritĂ©. C’est comme un dernier souffle qui saisit, d’autant plus irrĂ©pressible qu’il prĂ©cĂšde plusieurs Ă©pisodes aux contrastes et instabilitĂ©s persistants. Le renoncement et l’apaisement qui font de la mort non plus une source d’angoisse mais bien l’accomplissement d’une sĂ©rĂ©nitĂ© supĂ©rieure, se rĂ©alisent sans maladresse ni dĂ©faillance … La hauteur requise, les sommets dĂ©finis dessinent le plus beau chant d’adieu. Une rĂ©verence finale que n’aurait pas dĂ©savouĂ© Mahler lui-mĂȘme. GrĂące Ă  la vision nettement plus aboutie des I et III, Ă  la force active du III, pourtant d’une versatilitĂ© suicidaire, Dudamel confirme ses affinitĂ©s mahlĂ©riennes. A suivre.

Mahler: Symphonie n°9. Los Angeles Philharmonic. Gustavo Dudamel, direction. Enregistrement réalisé à Los Angeles en février 2012. 1 cd Deutsche Grammophon 028947 90924.