Compte-rendu, opéra. Strasbourg, Opéra national du Rhin, le 17 avril 2019. Weber : Der Freischütz. Patrick Lange / Jossi Wieler, Sergio Morabito

Compte-rendu, opĂ©ra. Strasbourg, OpĂ©ra national du Rhin, le 17 avril 2019. Weber : Der FreischĂĽtz. Patrick Lange / Jossi Wieler, Sergio Morabito. Der FreischĂĽtz (1821). Il faut souvent aller en Allemagne pour dĂ©couvrir la version originale avec dialogues parlĂ©s du FreischĂĽtz de Weber (voir notre prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e de l’ouvrage http://www.classiquenews.com/carl-maria-von-weber-der-freischtz-1821radio-classique-dimanche-27-janvier-2008-21h/) – notre pays prĂ©fĂ©rant le plus souvent la version de Berlioz avec rĂ©citatifs et ajout d’un ballet (notamment Ă  l’OpĂ©ra-Comique en 2011 ou Ă  Nice en 2013). On ne peut donc que se rĂ©jouir de dĂ©couvrir ce joyau de l’opĂ©ra romantique qui inspira autant Wagner que Berlioz, deux fervents dĂ©fenseurs de Weber.

 

 

 

FREISCHUTZ-opera-critique-morabito-lange-rhin-opera-critique-classiquenews-afreischutz_onr_photoklarabeck_pg6725presse

 

 

 

La directrice gĂ©nĂ©rale de l’OpĂ©ra national du Rhin, Eva Kleinitz, choisit de confier la mise en scène de cet ouvrage aux expĂ©rimentĂ©s, mais peu connus en France, Jossi Wieler et Sergio Morabito. Ils travaillent ensemble depuis 1994, Ă  l’instar d’un autre couple cĂ©lèbre, Patrice Caurier et Moshe Leiser. Il s’agit de leurs dĂ©buts dans notre pays pour une nouvelle production – les deux hommes s’Ă©tant rĂ©servĂ©s ces dernières annĂ©es pour l’OpĂ©ra de Stuttgart, lĂ  mĂŞme oĂą ils ont fondĂ© leur amitiĂ© avec Eva Kleinitz, et ce avant la nomination de Jossi Wieler au poste prestigieux de dramaturge de l’OpĂ©ra de Vienne. Très attendus, leurs premiers pas ne convainquent cependant qu’Ă  moitiĂ©, tant leur transposition contemporaine manque de lisibilitĂ© : il faudra ainsi lire leurs intentions afin de saisir pleinement les idĂ©es dĂ©veloppĂ©es sur scène.

 

 

 

weber opera critique annonce festival critique opera la gorge aux loups freischutz_onr_photoklarabeck_pg6990presse

 

 

 

Si nos bucherons sont ici grimĂ©s en guerriers, c’est que l’action est censĂ©e se passer après la guerre de Trente ans, d’oĂą une scène initiale en forme de bizutage pour le malheureux Max, risĂ©e de ses camarades. TraumatisĂ©s par le conflit, l’ensemble des personnages est tombĂ© dans une dĂ©prime qui explique autant leurs visions (dĂ©cors dĂ©formĂ©s, couleurs bizarres, visions d’animaux) que leur dĂ©bit robotique et sans âme dans les dialogues parlĂ©s : l’idĂ©e est intĂ©ressante mais trop ennuyeuse sur la durĂ©e au niveau théâtral. L’esthĂ©tique jeu vidĂ©o, aux beaux dĂ©cors inspirĂ©s d’Alekos Hofstetter, joue aussi sur cette distanciation utile pour quitter les rivages d’une intrigue naĂŻve : fallait-il cependant choisir des costumes aussi laids avec leurs couleurs bleu et orange criardes ? Si l’utilisation de la vidĂ©o avec deux Ă©crans en avant et en arrière-scène modernise l’action par ses effets de perspective saisissants dans la Gorge-aux-Loups, on est moins convaincu en revanche par l’ajout d’un drone, censĂ© nous rappeler les dangers de la banalisation du recours Ă  la robotisation Ă  outrance : le lien avec les balles diaboliques est tĂ©nu, mais Morabito et Wieler osent tout pour dĂ©noncer l’inhumanitĂ© des travers de nos sociĂ©tĂ©s modernes.

Face Ă  cette mise en scène inĂ©gale, le plateau vocal rĂ©uni s’avère on ne peut plus satisfaisant en comparaison. Ainsi de la lumineuse Lenneke Ruiten (Agathe), Ă  la petite voix idĂ©ale de fraicheur et de raffinement dans les nuances. Sa comparse Josefin Feiler (Aennchen) a davantage de caractère, brillant avec aisance dans les changements de registres. La dĂ©ception vient du chant aux phrasĂ©s certes d’une belle noblesse de Jussi Myllys (Max), mais trop peu projetĂ© dans le mĂ©dium et l’aigu, avec un positionnement de voix instable dans les passages difficiles. Rien de tel pour David Steffens (Kaspar), le plus applaudi en fin de reprĂ©sentation, qui s’impose avec son chant vaillant Ă  la diction assurĂ©e, le tout en un impact physique percutant. Si les seconds rĂ´les sont tous parfaitement distribuĂ©s, on notera la prestation frustrante de l’Ermite de Roman Polisadov, aux graves splendides de rĂ©sonance, mais manifestement incapable d’Ă©viter quelques dĂ©calages avec la fosse. Le choeur de l’OpĂ©ra national du Rhin livre quant Ă  lui une prestation alliant engagement et prĂ©cision de tous les instants, de quoi nous rappeler qu’il figure parmi les meilleurs de l’hexagone.

A la tĂŞte d’un Orchestre symphonique de Mulhouse en grande forme (Ă  l’exception du pupitre perfectible des cors), Patrick Lange fait des dĂ©buts rĂ©ussis ici, faisant l’Ă©talage de sa grande classe dans l’Ă©tagement et la finesse des dĂ©tails rĂ©vĂ©lĂ©s, en une direction finalement très française d’esprit. Les tempi respirent harmonieusement, en des couleurs dignes d’un ancien Ă©lève de Claudio Abbado, mĂŞme si on aimerait ici et lĂ  davantage d’Ă©lectricitĂ© pour oublier l’Ă©lĂ©gance et plonger Ă  plein dans le drame. C’est ce palier que doit encore franchir l’actuel chef principal de l’OpĂ©ra de Wiesbaden pour rentrer dans le cercle très fermĂ© des maestros d’exception.

 

 

 

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

Compte-rendu, opĂ©ra. Strasbourg, OpĂ©ra national du Rhin, le 17 avril 2019. Weber : Der FreischĂĽtz. Lenneke Ruiten (Agathe), Josefin Feiler (Aennchen), Jussi Myllys (Max), David Steffens (Kaspar), Frank van Hove (Kuno), Jean-Christophe Fillol (Kilian), Ashley David Prewett (Ottokar), Roman Polisadov (L’Ermite). Orchestre symphonique de Mulhouse et chĹ“urs de l’OpĂ©ra national du Rhin, direction musicale, Patrick Lange / mise en scène, Jossi Wieler, Sergio Morabito.
A l’affiche de l’Opéra national du Rhin, à Strasbourg jusqu’au 29 avril 2019 et à Mulhouse les 17 et 19 mai 2019. Illustrations : © Klara Beck / Opéra National du Rhin 2019