CD. Franco Fagioli, contre ténor. Porpora il maestro (1 cd Naïve, juin 2013).

fagioli franco porpora cd naive il maestro porporaCD. Franco Fagioli, contre tĂ©nor. Porpora il maestro (1 cd NaĂŻve, juin 2013). En moins de 5 ans, – un micro intervalle dans l’histoire d’une carrière, le contre tĂ©nor Franco Fagioli dit “monsieur Bartoli”, parce qu’il partage avec la diva romaine, le tempĂ©rament dramatique, le feu Ă©ruptif, l’intensitĂ© et jusqu’Ă  la couleur du timbre…-, est devenu un phĂ©nomène – osons le dire, beaucoup plus intĂ©ressant que Philippe Jaroussky qui se cantonne par exemple et de dĂ©puis le dĂ©but de son parcours musical et lyrique toujours au mĂŞme registre (larmoyant et langoureux : cette rĂ©serve n’Ă´te rien Ă  son talent). en revanche dans le cas de Fagioli, l’Ă©tendue des possibilitĂ©s expressives est indiscutablement plus large, l’Ă©toffe vocale comme le tempĂ©rament, plus novateurs et audacieux.

Parmi les contre tĂ©nors de la nouvelle gĂ©nĂ©ration (avec David Hansen, autre personnalitĂ© saisissante mais lui sopraniste), Fagioli fait figure de modèle par son audace, sa volontĂ© d’en dĂ©coudre Ă  chaque rĂ©cital ou rĂ´le lyrique … comme s’il jouait sa vie sur l’instant.  En abordant Ă  ce moment de sa carrière, pourtant encore courte, l’immense dieu de la voix et du chant napolitain, Niccolo Porpora (1686-1768), maĂ®tre et mentor des Farinelli, Senesino, ou Cafarelli (soit les plus grands castrats du XVIIIème)-, Fagioli s’inscrit d’emblĂ©e très haut dans l’intention et l’interprĂ©tation : ses moyens sont certes très grands. De fait, le rĂ©sultat satisfait la promesse qu’il a laissĂ© suspendue, tant par l’intelligence stylistique, que l’audace surtout, et l’imagination des moyens vocaux: le chanteur affirme ici un sacrĂ© tempĂ©rament.

Dans son hommage à Porpora, Franco Fagiolo affirme un tempérament vocal irrésistible

Monsieur Bartoli embrase la lyre porporienne…

CLIC D'OR macaron 200Comme galvanisĂ© par l’Ă©criture elle-mĂŞme pyrotechnique et acrobatique du compositeur napolitain, Fagioli se dĂ©passe lui-mĂŞme (trilles, coloratoure, ligne vocale illimitĂ©e, sauts d’intervalles, passages entre les registres, agilitĂ© comme expressivitĂ©, projection comme intonation…) tout relève chez Fagioli d’un interprète au calcul millimĂ©trĂ© qui rĂ©tablit la pure virtuositĂ© technicienne avec la profondeur et la vĂ©ritĂ© poĂ©tique. alliance auparavant incertaine, dĂ©sormais rĂ©alisable, c’est un exemple pour tout.
Fagioli semble faire renaĂ®tre par son intensitĂ© et cette couleur si habitĂ©e ce bel canto spĂ©cifique incarnĂ©e au XVIIIè par Cafarelli ou Farinelli, divinis, diseurs et acrobates capables ne l’oublions pas d’enchanter et d’apaiser la torpeur mĂ©lancolique du Roi d’Espagne Philippe V. Le plus grand maĂ®tre de chant Ă  son Ă©poque … on veut bien le croire Ă  l’Ă©coute du seul premier air de Valentiniano extrait d’Ezio (un standard de l’opĂ©ra seria mĂ©tastasien mis  en musique par tous les grands dont Handel ; Porpora rĂ©tablit immĂ©diatement la pure virtuositĂ© avec les inflexions intĂ©rieures d’une âme agitĂ©e conquĂ©rante qui exprime sa vision de l’aigle victorieux… AgitĂ© et mĂŞme inquiet, l’air de Scitalce (vorrei spiegar l’affanno) de Semiramide riconosciuta dĂ©veloppe Ă  travers un air long (plus de 6mn), la panique intĂ©rieure d’une âme touchĂ©e, en pleine effloresence Ă©motive que le timbre Ă©panoui, flexible, agile du contre tĂ©nor argentin embrase littĂ©ralement.

fagioli franco opera magazine Porpora_04Les deux airs les plus longs de ce rĂ©cital porporien (qui donne la mesure du gĂ©nie virevoltant Ă©clatant d’un Porpora, – vrai rival de Haendel Ă  Londres dans les annĂ©es 1730, donne la pleine idĂ©e du talent dramatique de Fagioli et de sa souplesse vocale dans des cascades de vocalises et des aigus Ă©tourdissants, couverts et longs, soutenus avec une intensitĂ© Ă©gale (une performance admirable!) : d’abord: l’air d’Adalgiso extrait de Carlo il Calvo : Spesso di nubi cinto (plus de 7mn45) : un air qui use de la mĂ©taphore solaire avec une finesse Ă©loquente et une caractĂ©risation scintillante Ă  laquelle Fagioli maĂ®tre absolu des vocalises en mitraillette apporte une sincĂ©ritĂ© de ton, irrĂ©sistible. L’ultime sĂ©quence est la plus longue (presque 10 mn : air de Vulcain de Vulcano, cantate a voce sola : non lasciar chi t’ama tanto… il exprime avec pudeur et subtilitĂ© le dĂ©sarroi d’un Vulcain impuissant, dĂ©muni, Ă©pris de l’inaccessible Venus (qui lui prĂ©fère Mars): jouant moins sur l’acrobatie, l’Ă©criture offre des variations de couleurs sur la tenue de la voix dont le vibrato et l’accentuation doivent ĂŞtre millimĂ©trĂ©s. Imaginer un Vulcain en contre-tĂ©nor et non plus en basse ou bayrton profond relève d’une sensibilitĂ© juste : la couleur mĂŞme de la voix trahit l’Ă©motion et l’impuissance du dieu amoureux…  Ici rien d’affectĂ© ni d’artificiel grâce Ă  la maĂ®trise exemplaire du souffle et de la ligne, des trilles tenues, des passages sur la durĂ©e.. en un arc tendu, souverrain d’un esprit funambulesque. La voix exprime l’intensitĂ© de l’âme Ă©prouvĂ©e avec un tact et une Ă©lĂ©gance Ă©tonnante… qui font le brio et l’Ă©clat intĂ©rieur de ce style galant dont Porpora est passĂ© maĂ®tre depuis Venise dans les annĂ©es 1720, puis qu’il a ensuite dĂ©veloppĂ© Ă  Londres.
Evidemment, l’ombre du grand Farinelli, l’Ă©lève et la crĂ©ature favorite du système Porpora, est Ă©voquĂ© dans l’air de Polifemo (1735), composĂ© Ă  Londres  pour le castrat lĂ©gendaire : dans le 2 airs sĂ©lectionnĂ©s (Nell’attendere il mio bene puis alto Giove…), le berger Acis chante son Ă©moi nouveau Ă  l’idĂ©e de l’apparition de la belle GalatĂ©e… il remercie ensuite Jupiter / Giove en un air de gratitude, littĂ©ralement irradiĂ©. L’ivresse, l’extase qui se dĂ©gagent du chant d’un Fagioli Ă©mu, pudique (bien Ă  rebours de la soi disante artificialitĂ© d’un Porpora rien que performant et creux) emportent toute rĂ©serve : la franchise et l’intensitĂ© du timbre, l’Ă©galitĂ© du souffle, la couleur du timbre s’imposent d’eux mĂŞmes. Jamais dĂ©monstratifs ou surexpressifs, les instrumentistes de l’Academia Montis Regalis dirigĂ©s par Alessandro de Marchi savent s’inscrire au diapason de ce chant mesurĂ©e, fin, subtil. Voici l’affirmation d’un immense vocaliste et d’un interprète au chant irrĂ©sistible.

fagioli franco porpora cd naive il maestro porporaFranco Fagioli, contre-tĂ©nor. Propora il maestro : airs d’opĂ©ras de Niccolo Porpora : Carlo il calvo, Didone abbandonnata, Ezio, Il ritiro, il verbo in carne, Meride e Selinunte, Polifemo, Semiramide riconosciuta, Vulcano (cantate). Academia Montis Regalis. Alessandro De Marchi, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© en juin 2013 Ă  Mondovi (Italie). 1 cd NaĂŻve V 5369.