CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTHERON. Auditorium, le 10 août 2021 à 21h. JS BACH, SCHUBERT, ALBENIZ. N. GOERNER, piano

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTHERON. Auditorium, le 10 août 2021 à 21h. JS BACH, SCHUBERT, ALBENIZ. N. GOERNER, piano. Nelson Goerner est un artiste tout à fait particulier, qui par des choix personnels défendus bec et ongles, arrive à renouveler totalement notre écoute certains soirs au point de perdre notre connaissance intime d’une œuvre. Il aura fallu arriver au terme du concert pour comprendre le parti pris incroyablement original de notre pianiste (en état de transe). Rien n’aura été interprété comme « de coutume ». Et le dernier bis (sur lequel je reviendrai) a couronné le tout avec un bonheur inouï.
Sur le papier le programme paraissait presque trop classique : Bach, Schubert puis Albéniz. Chronologie, variété de style, œuvres connues.

NELSON GOERNER, interprète de génie
chante une ode à l’improvisation toutes époques confondues

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Dès les premières notes de la Fantaisie de Bach, la surprise est de taille. Rien de grand, de puissant d’impressionnant. Tout en délicatesse, dans des nuances infinitésimales, Nelson Goerner se lance dans une véritable improvisation du « Stylus Phantasticus » si prisé au XVIIè siècle en Allemagne. La liberté totale que s’autorise le pianiste argentin n’est en rien iconoclaste mais respecte l’esprit de ce Stylus Phantasticus si cher à Bach. Rappelez-vous, il a fait le voyage à pied jusqu’à Lubeck pour écouter Dietrich Buxtehude et savoir de quoi il retournait exactement avant de s’approprier le procédé. Cette fantaisie représente cette liberté en couleurs, nuances, tempi, que Nelson utilise avec son piano sans complexe par rapport à l’orgue. C’est complètement déstabilisant, ces nuances pianissimi, ces rythmes exagérés, ces tempi variés. Mais comme cela sonne bien et permet de s’évader ! La beauté surnaturelle de certains moments était totalement insoupçonnable. Voilà un interprète qui vous révèle une œuvre !

La même méthode est appliquée à Schubert dans les quatre Impromptus de l’opus 142. Schubert semble comme jamais un héritier légitime de Bach. Et ces Impromptus deviennent des moments de liberté absolue. N’est-ce pas exactement ce que le titre promet ? Quelque chose d’inclassable de nouveau, de libre, comme l’était le Stylus Phantasticus des anciens. Rien ne ressemble au Schubert que j’aime et que je croyais connaître. Tout est surprise, réécoute, redécouverte. L’admiration se mêle à la reconnaissance et au bonheur d’entendre des choses nouvelles dans des musiques si écoutées. Il n’est pas possible de décrire par le détail cette somme d’intelligence, d’audace, d’originalité, de virtuosité que Nelson Goerner réalise. C’est prodigieux. Ce qui peut être la spécificité la plus certainement sienne est cette absolue capacité à maîtriser les nuances au-delà du raisonnable. Le son juste avant le silence lui est possible ! Ces quatre Impromptus nous laissent anéantis sans aucune possibilité de critiquer l’interprétation. C’est juste renversant !

Que va-t-il faire avec Isaac Albéniz cantonné dans son Espagne natale ? Il lui donne de l’air, de la grandeur, du désordre, de la folie. Les mêmes qualités du Stylus Phantasticus … Et bousculant une partition « trop sage » il en fait une sorte d’improvisation folle, avec des nuances extrêmes, des rythmes instables, des accords comme enrichis. Les moyens techniques sont phénoménaux ; rien ne lui semble impossible. Il est inimaginable le nombre de touches sur le piano qu’il couvre de droite à gauche et inversement dans des gestes sans tenue. Il ose tout, réussit tout et termine en nage (et en transe). Le tout dans une démarche artistique on ne peut plus sérieuse et organisée. La musique est improvisation et doit le rester, loin d’interprétations « bien séantes » habituelles. Les bis vont aller dans ce sens et encore plus loin. « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » de Debussy deviennent de l’ivresse pure mise en musique… « Si oiseau j’étais à toi je volerais ! », l’étude d’Adolphe von Henselt devient une délicate déclaration d’amour dans des nuances incroyablement subtiles. Et pour finir l’estocade qui nous met KO, le nocturne n°20 op. posthume en do dièse mineur de Chopin : au bord du silence, éperdu de tendresse, beau à vouloir mourir car rien ne sera plus pareil. Comment ose-t-il nous voler ainsi toutes les interprétations aimées de ce Nocturne ? C’était si beau et c’est déjà fini… Seule la beauté de la nuit étoilée pourra consoler le public. Tant d’intelligence, tant de beauté. C’était merveilleux. Comme il est précieux notre Nelson Goerner. Il reviendra, nous le retrouverons, si, si …

CRITIQUE, concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du parc, le 10 Août 2021 à 21h. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903 ; Frantz Schubert (1797-1828) : Quatre Impromptus op.142 ; Isaac Albéniz (1860-1909) : Ibéria, IVème cahier. Nelson Goerner, piano. Photo : © Valentine Chauvin 2021 / La Roque d’Anthéron 2021

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTERON. Auditorium du parc, le 10 août 2021. W.A. MOZART. R. SCHUMANN. F. CHOPIN. M.RAVEL. B. RIGUTTO. P. RIGUTTO

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTERON. Auditorium du parc, le 10 août 2021. W.A. MOZART. R. SCHUMANN. F. CHOPIN. M.RAVEL. B. RIGUTTO. P. RIGUTTO. Bruno Rigutto est le grand artiste que le festival connaît bien, admire. Ici l’an dernier son intégrale des Nocturnes de Chopin demeure un souvenir précieux pour beaucoup. Au matin du 10 août (9h45),l’auditorium se réveille avec le soleil naissant et son cortège de chapeaux de paille (offerts par le festival) l’habille. Ces récitals du petit matin sont périlleux et ne peuvent être comparés à ceux du soir ici même. Nous prenant par la main en grande douceur et en élégance délicate, Bruno Rigutto nous offre la sonate pour deux pianos de Mozart. Cette œuvre solaire, enthousiaste et joyeuse est une excellente entrée en musique au petit matin. Le duo qu’il forme avec son fils Paolo Rigutto, est enthousiasmant. La simplicité des thèmes et leur enchevêtrement subtil construisent une musique envoûtante. Les deux interprètes dans une complicité de chaque instant s’écoutent, se répondent, proposent, surenchérissent avec un bonheur visible. Paolo le jeune pianiste à la belle carrière est bien plus expressif corporellement que son père qui garde dans tout ce qu’il joue cette retenue de port qui donne toute place à sa sensibilité.

 

 

Bruno et Paolo : les Rigutto en concert
La Roque sous le soleil de matin…
Belle matinée musicale en famille

 

 
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Paolo n’est pas élève de son père mais a été élève de Brigitte Engerer, belle mozartienne s’il en est. Cette sonate du bonheur partagé met le public dans la confidence sans rien de calculé, en toute évidence et simplicité. Le bonheur de jouer ensemble une si belle musique lie le père et le fils et tout le public. Notons qu’à cet horaire le public accueille bien des enfants.
Ceci est bienvenu puisque la suite du récital est consacrée par Bruno Rigutto aux Scènes d’enfants de Schumann. Sa lecture est marquée par une sorte d’évidence qui permet au kaléidoscope schumanien de virevolter d’une émotion à l’autre. L’ interprétation nous relie à ce que chacun a de plus cher en lui, un peu d’enfance encore vivante. Le Scherzo de Chopin éclaire dans le jeu ample du pianiste, des sonorités plus larges et des phrasés plus amples. Un Chopin bien charpenté qui chante et émeut comme il en a le secret.

Pour finir avec le soleil haut dans le ciel, le choix d’Alborada del gracioso de Ravel est superbe. Tout y est soleil, ardeur, brillant, danses et un petit peu de piment car ce bouffon du tableau est un peu inquiétant. Bruno Rigutto sait faire sonner Ravel comme peu : il suggère l’Espagne complexe mise en musique par le compositeur français.

Un concert très applaudi. Le premier bis est un air italien composé par Bruno Rigutto. Le charme de l’Italie avec un peu de Chopin ? Le public un peu frustré de ne pas avoir davantage entendu de piano à quatre mains se voit réconforté par le père et le fils dans un allegro gracioso de Dvorak plein de joie. Un récital à quatre mains est à présent attendu car la complicité de ces deux artistes est jubilatoire, c’est le public qui le fait savoir !

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CRITIQUE, concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc Florans, le 10 Août 2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour deux pianos en ré majeur K.448 ; Robert Schumann (1810-1856) : Scène d’enfants op.15 ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Scherzo n°2 en si bémol mineur op..31 ; Maurice Ravel ( 1875-1937) : Alborada del gracioso, extrait de Miroirs ; Paolo Rigutto ( Mozart) et Bruno Rigutto, piano. Photo : © Valentine Chauvin

 

 
 

 

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTHERON, le 8 août 2021. MOZART. SINFONIA VARSOVIA. A. V. BEEK. A. QUEFFELEC.

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTHERON, le 8 août 2021. MOZART. SINFONIA VARSOVIA. A. V. BEEK. A. QUEFFELEC. Anne Queffélec pianiste célébrée dans le monde entier peut jouer tous les répertoires mais semble prédestinée à rester pour les mélomanes une mozartienne hors pair. Ce soir avec le magnifique Sinfonia Varsovia, elle ne cache pas son immense plaisir à jouer deux concertos de Mozart sous les platanes de La Roque d’Anthéron. Ce soir, la température est idéale. L’orchestre s’installe tranquillement, le public scanné et masqué attend patiemment l’arrivée de la grande dame. Le rendez-vous annoncé avec Mozart a lieu et la soirée peut revêtir le caractère de magie tant la beauté enveloppe l’air du soir tout du long.

queffelec-piano-roque-antheron-aout-2021-critique-concert-classiquenewsAnne Queffelec a la délicatesse requise pour offrir toute la poésie, la beauté de l’âme mozartienne tant on sait combien Mozart se livrait dans les concertos qu’il jouait lui-même. Le n°12 en la majeur est encore de première facture. Le dialogue piano-orchestre est très pondéré et les ritournelles mettent en valeur des couleurs d’orchestre encore dominées par les cordes avec juste un léger appui des bois et des cors. Le piano est un soliste virtuose qui dialogue avec l’orchestre assez sagement. La poésie de ces échanges sans vraies surprises, toujours agréables permet un début de concert tout en douceur. La délicatesse de toucher et de phrasé d’Anna Queffélec trouve dans la direction du chef Arie van Beek un partenaire attentif. Ses gestes assez originaux, sans baguette, magnifient les larges phrasés et recherchent des nuances bien marquées. L’orchestre est magnifique, engagé, réactif.

La grâce de Mozart dans le parc Florans : un vrai bonheur partagé

 

Le n°24 en ut mineur permet aux interprètes de montrer un engagement assez extraordinaire. Anne Queffélec développe un jeu magnifique, précis et souple à la fois. La tonalité mineure douloureuse permet des moments de grande tendresse triste, qui sont très réussis. Le sentiment qui se dégage mêle les émotions de plusieurs plans ; la conscience d’abord de bénéficier d’un lieu magique, puis la présence d’une pianiste parfaitement mozartienne, et d’un orchestre et d’un chef en parfaite osmose. Ce concerto est très intense émotionnellement en raison d’une écriture plus originale permettant au piano des moments de grande liberté d’improvisation, offrant à l’orchestre des passages virtuoses chambriste, au bois de toute beauté et surtout une construction musicale entre le piano et l’orchestre qui annonce déjà la complexité des concertos à venir. Le « Sturm und Drang » est à son apogée, ou plus exactement le « Dramma Giocoso ». Jamais rien de véritablement tragique, toujours cette bienséance du cœur qui reste au bord des larmes et de la plainte sans jamais s’y engouffrer. Les artistes de ce soir savent exactement doser ces éléments ambivalents. La manière dont Anne Queffélec apprécie par ses mouvements de tête les interventions de l’orchestre, la façon dont elle communique visuellement avec les bois illustrent bien cette osmose nécessaire à la musique d’ensemble.

Le public est ravi et le manifeste par des applaudissements nourris. Anne Queffélec offre de bonne grâce un bis magique de Bach. Cet extrait de son album Bach « Contemplation » élève et apaise. Je ne peux que recommander ce CD pour sa beauté inouïe. Je l’ai découvert à la sortie du concert et écouté avec beaucoup d’émotions j’y ai retrouvé toutes les qualités musicales, poétiques et humaines de cette grande dame du piano.

Puis proposant un « vrai bis », la pianiste obtient du chef de rejouer le final du concerto en ut mineur. La beauté des entremêlements des bois avec le chant du piano reste le moment de grâce absolu de la soirée. Le réentendre en bis, encore plus beau, est un bonheur céleste. Les étoiles brillent à La Roque, la musique de Mozart y est chez elle. Merci !

CRITIQUE, concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc, le 8 Août 2001. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n°12 en la majeur K.414 ; Concerto pour piano et orchestre n°24 en ut mineur K.491. Sinfonia Varsovia. Anne Queffélec, piano ; Arie van Beek, direction. Photo : © V Chauvin / La Roque d’Anthéron 2021

CRITIQUE, concert. La ROQUE D’ANTHERON, le 7 août 2021. Alex., JJ Kantorow. CHOSTAKOVITCH, SAINT-SAENS. SINFONIA VARSOVIA.

CRITIQUE, concert. La ROQUE D’ANTHERON, le 7 août 2021. Alex., JJ Kantorow. CHOSTAKOVITCH, SAINT-SAENS. SINFONIA VARSOVIA. Concert attendu dans la peur de l’orage qui a su rester à distance fort heureusement. Le ciel est favorable à la musique et le parc après l’orage a vu quelques étoiles briller en fin de soirée. Le génie musical de Jean-Jacques Kantorow, violoniste et chef d’orchestre à la renommée planétaire reprenait ce soir la baguette d’un orchestre qu’il a dirigé souvent et qu’il connaît bien. Un enregistrement des concertos de Camille Saint-Saëns avec Alexandre Kantorow il y a quelques années est une véritable pépite qui prouve le lien qui unit père et fils.

 

 

Kantorow père et fils sont toute musique !

 

 
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Le Sinfonia Varsovia en formation réduite joue deux adaptations de Daniel Walter. Le Quatuor à cordes n°3 de Dimitri Chostakovitch dans sa transcription pour quintette à vent et quintette à cordes est réalisé dans une formation type orchestre Mozart. Jean-Jacques Kantorow garde une allure dynamique ; il semble retrouver toute sa jeunesse. La grande bienveillance qui se dégage de sa direction ne laisse rien passer et obtient une précision parfaite de la part de chaque instrumentiste. L’orchestration particulièrement réussie donne aux vents et au cor toutes les particularités que Chostakovitch leur réserve. La direction est précise, claire, très efficace. La partition se développe avec clarté et l’énergie est constamment renouvelée par le chef. L’osmose entre chef et orchestre est magnifique et la partition de Chostakovitch devient limpide. Un grand moment de musicalité, lumineux, émouvant, découle de l’écoute de ce quatuor transformé si intelligemment et si habilement joué. Les qualités instrumentales du Sinfonia Varsovia sont tout à fait excellentes avec des bois particulièrement beaux et des solistes de chaque famille de cordes magnifiques. Insistons sur la qualité du chef et celle de cet excellent orchestre car lorsque le concerto se déroulera le soliste va par son jeu intense prendre la première place au risque de les éclipser. Il ne faudrait pas penser que l’orchestre va juste accompagner le génie pianistique d’Alexandre Kantorow, bien au contraire le Sinfonia Varsovia est, même dans cette dimension réduite, de tout premier plan et Jean-Jacques Kantorow est un chef extrêmement vigilant à tout ce qui se passe ; sans autoritarisme, il arrive à obtenir ce qu’il veut de chacun.

 

 

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 L’entrée du jeune Alexandre Kantorow (23 ans) est très émouvante; l’orchestre le regarde avec une bienveillance rare et le chef, son père, l’accompagne sur scène avec une joie non dissimulée. Détendu en apparence mais déjà très concentré, Alexandre se jette dans le début très rhapsodique du terrible 2è concerto de Camille Saint-Saëns avec une autorité sidérante. Le geste large, des sonorités d’orgue, une maîtrise rythmique toute en souplesse font de cette « prise en main » un moment sidérant. La réponse de l’orchestre dans la même manière donne le frisson. Nous sommes bien devant une rencontre entre génies qui va faire date. Tout ce qui suit reste difficilement analysable tant les interprètes touchent à la perfection sur tous les plans. Alexandre Kantorow a acquis une autorité sidérante, la puissance digitale s’est encore affirmée donnant plus de présence à son jeu avec une recherche de sonorités amples et majestueuses admirablement adaptées à ce premier mouvement. L’orchestre participe avec la même ampleur puis le dialogue plus mélancolique se déploie et l’osmose entre tous devient d’une rare évidence. La partition de Saint-Saëns s’en trouve magnifiée. Jean-Jacques Kantorow couve le pianiste du regard et semble avoir l’œil sur chaque musicien de l’orchestre, il est partout et entretient des liens avec chacun. Le résultat est une parfaite connivence musicale qui magnifie le jeu du pianiste comme les solos de l’orchestre.

 

 

La magie des Kantorow, père et fils…
Féérique, ciselé,
le 2è Concerto de Saint-Saëns dans les étoiles

 

 

Dans le 2è mouvement, sorte de scherzo, Alexandre Kantorow allège son jeu avec une précision incroyable, il invente des notes perlées comme rebondies. La précision est partout dans le moindre trait du pianiste et chaque intervention de l’orchestre. C’est une véritable orfèvrerie suisse. La mécanique est absolument impeccable avec un véritable sens de l’humour partagé. La délicatesse du toucher d’Alexandre Kantorow a quelque chose de féérique. Après le deuxième mouvement le regard du père à son fils semble dire c’était magnifique es-tu vraiment prêt pour le final ? Tous vont s’engager dans la virevoltante tarentelle finale qui caracole à toute vitesse. C’est vertigineux, magnifique, sublime et l’humour des syncopes, rythmes décalés, enchantent les musiciens. Tout tombe à la perfection, cela avance sans prendre de repos, en entrainant le public avec lui dans la joie la plus grande. Ce mouvement final devient absolument jubilatoire avec des interprètes si doués.

Alexandre Kantorow trouve une ressource incroyable donnant toute son énergie dans ses traits virtuoses incroyables. Ses doigts volent, ses mains s’allongent, rien ne semble pouvoir limiter le jeu du pianiste. La joie explose de toute part sur scène comme dans la salle. Nous venons de vivre un moment exceptionnel et chacun en est bien conscient. Le public en transe obtient d’Alexandre Kantorow très épanoui et heureux, trois extraordinaires bis d’une belle générosité.

Le mouvement lent de la troisième sonate de Brahms est d’une beauté à faire fondre les cœurs de pierre les plus durs. La danse finale de l’oiseau de feu atteint sous ses doigts à une puissance orchestrale. La délicatesse et la mélancolie d’une ballade de Brahms permettent de laisser le public partir sur des sentiments plus apaisés. Chacun sait qu’il a vécu un instant magique. Le Château de Florans, dont le parc est un oasis de bonheur, a été béni des dieux une fois de plus.

 

  

 

CRITIQUE, concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) /Daniel Walter (né en 1958) : Quatuor à cordes n° » en fa majeur op.73, transcription pour quintette à vents et quintette à cordes ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) / Daniel Walter (né en 1958) : Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur op.22, transcription pour piano et petit orchestre ; Sinfonia Varsovia ; Alexandre Kantorow, piano ; Jean-Jacques Kantorow, direction.

Photos : © Valentine Chauvin / La Roque d’Anthéron 2021

 

  

 

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTHERON, le 4 août 2021. Récital de N LUGANSKY, piano. BEETHOVEN, J.S. BACH / RACHMANINOV…      

CRITIQUE, concert. LA ROQUE D’ANTHERON, le 4 août 2021. Récital de N LUGANSKY, piano. BEETHOVEN, J.S. BACH / RACHMANINOV… Le succès planétaire du pianiste russe Nikolaï Lugansky en fait un des artistes les plus aimés du public. La Roque d’Anthéron n’y fait pas exception qui lui a déjà consacré une nuit carte blanche et l’invite très régulièrement. En athlète sûr de lui et confiant dans l’amour de son public, Nikolaï Lugansky est entré sur scène souverain et s’est lancé dans une interprétation très personnelle de la Clair de lune du grand Ludwig que tant d’amateurs essayent de s’approprier. Dans un tempo très retenu, il a donné une leçon de legato et de phrasé suspendu. La lenteur contenue avec une forme de densité a déployé la structure harmonique plus complexe qu’il n’y paraît du célébrissime adagio initial. La lenteur du tempo peut irriter, voir passer pour laborieuse mais ce déploiement de legato abolit le temps avec un art consommé. L’allegretto passe sans que rien ne retienne l’attention et le final serait exagérément rapide sous d’autres doigts. Seul un Lugansky avec cette puissance digitale peut oser sans exagération un tempo pareil.

 

 

Lenteur et puissance du Tsar Lugansky…
VENI, VEDI, VICI

 

Nikolaï Lugansky 12 © Valentine Chauvin 2021

 

 

La Sonate n° 32 est la plus expérimentale de Beethoven. Lugansky ose en montrer toute la modernité par ses tempi très variés, alanguis, pressés, vertigineux, suspendus. Sa leçon sur l’abolition du temps se poursuit et entraîne l’auditeur très loin.
L’adaptation de Rachmaninov de la troisième Partita pour violon de Bach est un exercice de virtuosité sidérant. Puis la poursuite avec Rachmaninov, le compositeur favori de Lugansky, se poursuit avec une suite d’études-tableaux incroyablement virtuoses, prise dans des tempi sidérants. Les doigts d’acier du pianiste russe sont très, très impressionnants ! Le public est ravi devant tant de virtuosité et de puissance assumées. Trois bis scellent l’accord entre Lugansky et son public.  Un Chopin et deux Rachmaninov tout en inaltérable puissance digitale. La musicalité et l’émotion ont été plus discrètes ce soir dans le beau parc.
Accord conclu. Veni, vici, ivi : Lugansky s’en est allé vers d’autres lieux où il sera également fêté, laissant dans le parc une saveur de puissance pianistique russe indémodable.

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CRITIQUE, concert. 41ème Festival de la Roque d’Anthéron. Auditorium, le 4 août 2021. Ludwig Van Beethoven ( 1770-1827) : Sonates pour piano N)14 en ut dièse mineur op.27 « Clair de lune » et N°32 en ut mineur op.111 ; Jean-Sébastien Bach (1685-1750)/Serge Rachmaninov (1873-1943) : Partita n°3 pour violon en mi mineur BWV 1006, transcription pour piano (Ext) ; Serge Rachmaninov (1873-1943) : Études-tableaux op.33, n°2 et n°5 ; Études-tableaux op.39, n° 4,5,6,7,8,9. Nikolaï Lugansky, piano – photos : © Valentine Chauvin 2021

COMPTE-RENDU, concert. La Roque d’Anthéron, le 9 aout 2019. TCHAIKOVSKI, RACHMANINOV : A Malofeev, N Goerner. Orch Nat du Tatarstan. A Slakovsky

COMPTE-RENDU, concert. Festival International de piano de La Roque d’Anthéron, le 9 aout 2019. TCHAIKOVSKI, RACHMANINOV : A Malofeev, N Goerner. Orch Nat du Tatarstan. A Slakovsky. Le Festival International de piano de La Roque d’Anthéron nous conviait à une très grande et belle Nuit du piano. Deux compositeurs russes, un jeune pianiste russe éblouissant, un pianiste argentin solaire, un orchestre et un chef, exaltés. Par notre envoyé spécial YVES BERGÉ.

piano-malofeev-concerto-orchestre-critique-concert-piano-classiquenews-roque-antheron-2019-critique-classiquenews-malofeev-5Une première partie consacrée à deux œuvres de Piotr Ilitch Tchaïkovsky (1840-1893) et une deuxième à deux œuvres de Sergueï Rachmaninov (1873-1943). Deux concertos, deux œuvres symphoniques, équilibre parfait d’un diptyque somptueux. Alexander Malofeev, gamin surdoué de dix-sept ans,  inaugure cette Nuit du piano. Premier Prix du Concours International Tchaïkovsky pour jeunes pianistes, salué par sa prestation exceptionnelle à quatorze ans, il joue le Concerto N°2 pour piano et orchestre en sol majeur opus 44 de Tchaïkovsky, sous la voûte spectaculaire de La Roque, et ses 121 cubes blancs qui en font l’une des acoustiques les plus jalousées des festivals de plein air. Moins célèbre que l’incontournable Concerto N°1 en Si bémol Majeur avec son premier mouvement et ses immenses accords qui parcourent tout le clavier et ce thème legato, d’une ligne mélodique puissante et si sensuelle, le Concerto N°2 (Tchaïkovsky en composera 3) est en trois mouvements, comme la plupart des concertos, dont la forme a été fixée à la fin de l’époque baroque. A travers ses innombrables concertos, Antonio Vivaldi (1678-1741) contribua à fixer les trois mouvements et à donner au soliste une grande liberté d’écriture, dont la virtuosité et la technique se développeront au cours des siècles suivants. La cadence de la fin des premiers mouvements, improvisée puis écrite au XIXe siècle, est un héritage de cette audace baroque. Le Concerto N°2 est composé de trois mouvements :Allegro brillante e molto vivace /Andante non troppo/Allegro con fuoco.

 

 

La folle soirée russe !

 

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Le jeune virtuose Malofeev semble danser sur le clavier, son aisance dans les parties très techniques et sa maturité dans les passages plus sombres sont étonnantes ; il se courbe vers le piano, comme pour faire corps avec le son, puis se relève, impétueux pour mieux dominer la partition. Il sait aussi dialoguer avec la flûte traversière, le violon solo ou le violoncelle, comme s’il s’agissait d’un mouvement de Sonate plus intime puis devient fougueux, survolté dans l’Allegro con fuoco, thème de danse villageoise avec de grands accords fulgurants qui parcourent tout le clavier, dans une écriture très rhapsodyque. Dans ses 2 bis, Alexander Malofeev semble faire la synthèse de cet art déjà très abouti : Islamey, opus 18 de Mili Balakirev, membre du Groupe des Cinq. Fantaisie orientale où les mains se croisent sans cesse dans une course folle et un extrait des Saisons, opus 37a de Tchaïkovsky (La Chanson d’Automne : Octobre), d’une profonde mélancolie retenue. Eblouissant ! L’Orchestre National symphonique du Tatarstan, accompagne le jeune virtuose. Le Tatarstan, entité de la Fédération de Russie peut s’honore d’avoir un tel Ensemble symphonique. Le Festival d’Automne de sa capitale Kazan, est de grande renommée et permet à l’Orchestre National d’y briller et de se confronter à d’autres formations internationales. Bien sûr, les compositeurs russes inondent tous les programmes de concert. Alexander Sladkovsky, le chef emblématique depuis 2010, lauréat du Concours International Prokofiev, d’abord sous le charme de cet adolescent sans limites, imprime une intensité, une générosité et fait vibrer chaque pupitre. Présence poignante sur son estrade, cabotin et imposant.
 
 

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L’orchestre reprend seul le flambeau pour une interprétation de haute volée de la Symphonie N°2 de Tchaïkovsky en ut mineur opus 17 « Petite Russie » ; symphonie en 4 mouvements comme la plupart des symphonies depuis Mozart. Le chef donne à chaque mouvement un relief particulier, une couleur correspondant aux indications si colorées du compositeur. Chaque mouvement est divisé en plusieurs parties indiquées par des caractères différents, vitesses, atmosphères : 1er mouvement, Andante sostenuto-Allegro comodo/2ème mouvement, Andantino marziale, quasi moderato/3ème mouvement, Scherzo-Allegro molto vivace/4ème mouvement, Finale-Moderato assai-Allegro vivo. Ces différentes palettes de durée et d’expression, vont permettre à Alexander Sladkovsky de passer d’une direction franche, martiale, dense à des gestes plus souples. Le chef est habité, il communique physiquement par une attitude souvent emphatique, très théâtrale. Si l’Andante démarre par une marche pulsée, rythmée par les noires des bassons et des cordes graves, il se termine par une phrase plus légère. Dans le Scherzo, tempo ternaire jubilatoire, le chef est bondissant, faisant ressortir ainsi le pupitres des Bois qui lancent des fusées, reprises par les cordes. L’Allegro vivo est un hymne grandiose. La Danse Espagnole, en bis, extraite du Lac des Cygnes de Tchaïkovsky, termine cette première partie dans un enthousiasme communicatif. Le public est déjà conquis !

A l’époque romantique, la Russie oppose deux visages: l’un national, l’autre plus européen : Cinq compositeurs russes, regroupés sous l’appellation Groupe des Cinq écriront des œuvres exaltant les sentiments patriotiques, pages aux coloris très expressifs, aux mélodies originales. On retient essentiellement Borodine : Le Prince Igor (« Danses polovtsiennes »)…, Rimsky Korsakov : Le Coq d’Or, La Grande Pâque Russe, Shéhérazade… et Modeste Moussorgsky : Boris Goudounov (opéra), Les Tableaux d’une Exposition (orchestration de Maurice Ravel)… Tchaïkovsky, en marge de ce mouvement, reste profondément russe mais est aussi attaché à la culture occidentale par ses Symphonies, ses concertos, sa musique de chambre et donnera au Ballet symphonique ses lettres de noblesse, le définissant comme genre à part entière, enfin sorti des traditionnelles interventions, si attendues, dans les opéras. Il était soutenu par une aristocratie qui dédaignait la musique imprégnée d’art populaire et « rencontra » une mécène providentielle : Nadejda Von Meck qui aura avec lui une relation épistolaire des plus insolites ; elle lui enverra une bourse régulièrement sans jamais chercher à le rencontrer, admiration désintéressée d’une rare élégance. Bien sûr, elle sera la dédicataire de plusieurs œuvres du Maître qui ne se faisait pas prier pour honorer les caprices artistiques de la richissime veuve russe fortunée !

 

 
 
Dans la deuxième partie, le pianiste argentin Nelson Goerner, cinquante ans, visage lumineux, joue le Concerto N°3 opus 30 de Sergueï Rachmaninov (1873-1943) avec le même orchestre et le même chef. Ce pianiste argentin obtient en 1986 le Premier Prix du Concours Franz Liszt de Buenos Aires et rencontre la même année la sublime pianiste argentine Martha Argerich : sa carrière internationale est lancée. On le découvre ce soir dans ce redoutable Concerto du Maître russe. C’est lors d’une tournée aux Etats-Unis, en 1909, que Rachmaninov compose et joue ce 3ème Concerto en ré mineur ; c’est un triomphe ! Gustav Malher, lui aussi présent aux Etats-Unis pour faire connaître ses œuvres, dirige le compositeur russe dans ce Concerto en 1910 ! Rachmaninov a composé 4 concertos pour le piano. Le Concerto N°1 en fa# mineur a été rendu célèbre par l’émission Apostrophes de Bernard Pivot dont il était le générique. Il a bercé, ainsi, des années de soirées littéraires, de 1975 à 1990 ! Le troisième Concerto, en trois mouvements, est d’une extrême virtuosité.

 

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Dans l’Allegro ma non tanto, Goerner reste élégant, raffiné, virtuose sans emphase ; après la tornade Malofeev, le pianiste argentin parcourt le clavier avec une aisance fantastique et maîtrise tous les pièges de cette écriture postromantique si exigeante: accords, gammes, arpèges diaboliques et des superpositions de voix étonnantes. La cadence finale est redoutable par sa force et son écriture si complexe. Le deuxième mouvement, Intermezzo-Adagio est d’une langueur mélancolique, dialogues avec la flûte, le hautbois, le cor, parenthèses élégiaques avant la déferlante du 3ème mouvement Finale-Alla breve, hybride et brillant, mêlant des couleurs expressionnistes et jazzy surprenantes. Le pianiste est en connexion parfaite avec son instrument et l’orchestre. Le public salue, debout, cette performance. En bis, Le Bailecito (Petite danse) du compositeur argentin Carlos Guastavino, (1912-2000), connu essentiellement pour ses nombreuses mélodies (Mélodies argentines…), est un clin-d’oeil à ses origines. Goerner effleure le clavier, caresse les touches. Puis il conclut par des variations impressionnantes d’Adolf Schulz-Evler, compositeur polonais mort en 1905, d’après le Beau Danube Bleu de Johann Strauss. Brillantissime ! Triomphe total!

Pour terminer cette grande soirée, l’orchestre joue Le Rocher, Poème symphonique opus 7 de Rachmaninov, œuvre de jeunesse, 1893, aux couleurs plus impressionnistes, qui s’inspire d’un poème de Mikhaïl Lermontov : Le Rocher. Fresque symphonique, découpée en plusieurs tableaux : départ sombre et ténébreux, cordes graves, legato puis une partie plus dansante ; après une respiration apaisée et mystérieuse, un nouveau contraste pour un crescendo grandiose en tutti.
Le généreux chef transmet son incroyable vitalité, dans une attitude grandiloquente, parfois caricaturale mais touchante aussi par son énergie juvénile. Trois bis, ce qui est rarissime, après un tel concert, pour une soirée qui semblait se prolonger sans cesse, dont « La Bacchanale », extraite de Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, tumultueuse, ornée, orientale, festive et Stan Tamerlana d’Alexander Tchaïkovski, compositeur et pianiste russe, né en 1946. Oeuvre délirante par ses sonorités âpres, folkloriques et ses rythmes entraînants, qui soulève le public dans une extase jouissive hallucinante. Le chef bondit, gesticule, se tourne vers la foule déjà debout, et l’invite à se joindre à la fête par des claps de mains, des cris, faisant écho aux jeux entre les cuivres, les percussions, les vents, les cordes. Spectateurs médusés, un chef aérien qui nous offrait toute la puissance et la vie d’un orchestre vibrant, musiciens, spectateurs ne faisant qu’un. Un moment très étonnant. On avait tous envie de prendre le premier vol pour Kazan et continuer cette soirée magique dans l’aventure d’autres répertoires. Par notre envoyé spécial YVES BERGÉ. Illustrations : Festival international de piano de la Roque d’Anthéron 2019

 
 
 
 

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Festival International de piano de La Roque d’Anthéron
Vendredi 9 août 2019 – Nuit du piano:
• Alexander Malofeev : piano
• Orchestre National symphonique du Tatarstan. Alexander Sladkovsky : direction
• Concerto N°2 pour piano et orchestre en sol majeur opus 44 de Piotr Ilitch Tchaïkovsky
• Symphonie N°2 en ut mineur opus 17 « Petite Russienne » de Piotr Ilitch Tchaïkovsky
• Nelson Goerner : piano
•  Orchestre National symphonique du Tatarstan. Alexander Sladkovsky : direction
• Concerto N°3 opus 30 de Sergueï Rachmaninov
• Le Rocher, Poème symphonique opus 7 de Sergueï Rachmaninov