Compte rendu, opéra. Montpellier. Opéra Berlioz, le 5 mai 2015. Wagner / Bartok : Wesendonck Lieder / Le Château de Barbe-Bleue. Angela Denoke, Jukka Rasilainen. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. Pavel Baleff, direction. Jean-Paul Scarpitta, conception et mise en scène.

A Montpellier, Jean-Paul Scarpitta met en scène les Wesendonck Lieder de Wagner ainsi que le seul opĂ©ra de BartĂłk, le Château de Barbe-Bleue pour clĂ´turer la saison lyrique Ă  l’OpĂ©ra Orchestre National de Montpellier. Les spectateurs se retrouvent Ă  l’OpĂ©ra Berlioz / Le Corum pour cette conception que, mĂŞme si nous n’en comprenons pas la logique artistique, attise notre curiositĂ©. Les deux chanteurs engagĂ©s ainsi que l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon sont dirigĂ©s par le chef Pavel Baleff avec une Ă©tonnante prĂ©cision.

 

 

Wagner et BartĂłk chic-choc

 

Le seul opĂ©ra du compositeur hongrois Belá BartĂłk (1881 – 1945) est aussi le premier opĂ©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de BĂ©la Balázs est inspirĂ© du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue » paru dans Les Contes de Ma Mère l’Oye, mais aussi de l’Ariane et Barbe-Bleue de Maeterlinck et du théâtre symboliste en gĂ©nĂ©ral. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle Ă©pouse, pour une durĂ©e approximative d’une heure. Le couple arrive Ă  peine au Château de Barbe-Bleue, et dĂ©jĂ  Judith dĂ©sire ouvrir toutes les portes du château « pour faire rentrer la lumière », dit-elle. Le duc cède par amour mais contre son grĂ© ; la septième porte reste dĂ©fendue mais Judith manipule Barbe-Bleue pour qu’il l’ouvre et dĂ©couvre ainsi ses femmes disparues mais toujours en vie. Elle sera la dernière Ă  rentrer dans cette porte interdite, sans sortie. Riche en strates, l’opĂ©ra se prĂŞte Ă  plusieurs lectures ; la musique très dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie très expressive du chant.

Mais comme un prĂ©lude mis en espace, nous avons les Wesendonck Lieder de Wagner. Ce cycle de lieder orchestraux sur lses poèmes de Mathilde Wesendonck, qui fut probablement amante du compositeur, lui-mĂŞme ami intime de son mari, est surtout notoire puisque deux des morceaux sont en vĂ©ritĂ© des Ă©tudes pour Tristan und Isolde, l’opĂ©ra qui rĂ©volutionnera l’harmonie au XIXe siècle et qui verra le jour uniquement grâce au soutien miraculeux de Louis II de Bavière (Munich, 1865) ; le jeune souverain Ă©prouvant lui-aussi les plus forts sentiments pour le compositeur.

Le spectacle commence dans l’Ă©conomie absolue, plateau noir avec lumière « douche » qui baigne un coin de la scène gargantuesque et limpide. ApparaĂ®t la soprano allemande Angela Denoke, qui sort de l’ombre, toute habillĂ©e en noir aussi. Elle commence le premier morceaux du cycle des lieder « L’Ange » : sa voix puissante s’accorde merveilleusement avec l’orchestre et remplit la salle sans difficultĂ©. Comme un ange tombĂ© sur terre et qui apparaĂ®t dans un rĂŞve, la silhouette incarnĂ©e se promène subtilement sur scène. Elle le fera jusqu’Ă  la fin du cycle. Les lumières changeront, elles aussi subtilement après chaque lied. L’Ă©conomie scĂ©nique ne fait donc que magnifier l’impact de la musique. Si parfois le chromatisme des morceaux peut perturber les oreilles les plus fines, nous sommes ici devant une performance extraordinaire. Un Wagner Ă  la française, presque, oĂą la limpiditĂ© de la mise en espace permet Ă  l’auditoire de vivre très intensĂ©ment l’expĂ©rience lyrique traitĂ©e comme une Ă©pure.

 

 

BartĂłk l’incompris

 

bartok montpellier chateau de barbe bleue wagner wesendonck lieder angela denokeLe baryton-basse allemand Jukka Rasilainen rejoins le plateau après l’entracte pour l’opĂ©ra de BartĂłk, jouant le rĂ´le de Barbe-Bleue. Denoke revient sur scène en tant que Judith, femme de Barbe-Bleue. Nous sommes encore dans un espace Ă©purĂ©, oĂą seulement des nĂ©ons et les chanteurs sont sur scène. Le jeu des fabuleuses lumières d’Urs Schönebaum est savant et intellectuel, parfois carrĂ©ment d’une frappante beautĂ©, mais touchant aussi un certain expressionnisme kitsch. Comme la mise en scène d’ailleurs. Si au niveau vocal, la partition reprĂ©sente plus un dĂ©fi pour la soprano, elle rĂ©ussit Ă  incarner brillamment le rĂ´le de Judith, femme vengeresse et manipulatrice. L’expressionnisme un peu primaire et facile de ses gestes s’accorde pourtant bien Ă  sa musique intense et riche. Le Barbe-Bleue de Rasilainen dĂ©passe plus facilement la fosse, sa projection est plus que juste, le chant incarnĂ©, expressif. Il a tous les moyens de faire de Barbe-Bleue bien autre chose qu’une caricature. Or, comme c’est très souvent le cas (fait insupportable !), le metteur en scène souhaite un Barbe-Bleue rustique, macho brutal sans profondeur, habitĂ© par un expressionnisme que, s’il ne s’agissait pas de l’incroyable musique de BartĂłk, serait vulgaire. Comme tous les opĂ©ras symbolistes celui-ci, aussi, est un opĂ©ra incompris. Soit c’est une incomprĂ©hension soit un manque d’inspiration. Le Barbe-Bleue de BartĂłk et de Balázs est très loin de celui de Perrault. Il s’agĂ®t d’un homme solitaire et mystĂ©rieux mais complètement amoureux. sĂ©duit, envoĂ»tĂ©. Son regard sur Judith le rend Ă  l’humanité… Un Duc qui craint les dĂ©ceptions, qu’il a tant vĂ©cu. Pourquoi doit-il violenter Judith sur scène ? Pourquoi se pourchassent-ils de droite Ă  gauche, dans l’espace vide illuminĂ© par des nĂ©ons ? C’est l’absence de dramaturgie ou le choc … Ă  quatre sous.

Cruel divorce entre le visuel et la musique. Car la performance purement musicale, ce soir Ă  Montpellier est d’une richesse et d’une grandeur inattendues ! Pavel Baleff dirige l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon dans la meilleure des formes. Nous l’entendons comme nous ne l’avons jamais entendu ! Dans le Wagner tout est bien dosĂ©, bien nuancĂ©, le chromatisme enivrant des morceaux demeure interprĂ©tĂ© parfaitement. Dans BartĂłk se rĂ©vèlent mille couleurs, si l’Ă©quilibre se perd parfois, notamment en ce qui concerne la soprano, le traitement de la partition et la performance restent incroyables. Sous la baguette de Baleff, l’orchestre montre une prĂ©cision et une clartĂ© Ă©tonnantes, mais aussi une force expressive riche en nuances, avec brillance et langueur. IrrĂ©prochable dans les cris et chuchotements, dans les mĂ©lodies et dissonances. Une rĂ©vĂ©lation ! Un spectacle pas comme les autres que, malgrĂ© nos rĂ©serves, clĂ´t la saison lyrique Ă  Montpellier en grandeur.