COMPTE-RENDU, concert. LILLE, Nouveau SiÚcle, le 28 juillet 2019. MAHLER : Symphonie n°5. Orchestre national de Lille. Alexandre Bloch, direction.

COMPTE-RENDU, concert. LILLE, Nouveau SiĂšcle, le 28 juillet 2019. MAHLER : Symphonie n°5. Orchestre national de Lille. Alexandre Bloch, direction. Le nouveau concert Mahler Ă  l’Auditorium du Nouveau SiĂšcle est un jalon passionnant Ă  suivre, confirmant l’évidente affinitĂ© du chef avec l’écriture mahlĂ©rienne, comme l’éloquence collective des instrumentistes du National de Lille, en particulier aprĂšs plus d’une heure de jeu
 comme libĂ©rĂ©s, naturels, dans le dernier et 5Ăš tableau : le Rondo-Finale / Allegro, marquĂ© par l’urgence et une joie rayonnante, indĂ©fectible. Un bel engagement qui a dĂ» certainement ravir la petite fille du compositeur, prĂ©sente ce soir : Marina Mahler. Outre son sens de la spatialitĂ©, son imagination sans limites, c’est aussi la trĂšs riche palette de timbres, la recherche constante de texture et de caractĂšre qui fondent la modernitĂ© de Mahler au XXIĂš. Tout s’entend admirablement dans l’Auditorium du Nouveau SiĂšcle sous la baguette du chef, directeur musical de l’Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch.

 

 

 

L’ONL et Alexandre Bloch jouent la 5Ăš de Gustav Mahler…

1001 nuances de la passion mahlérienne

 

bloch-alexandre-maestro-focus-Ugo-POnte-orchestre-national-de-lille-portrait-classique-news-opera-concert-critique-concerts-critique-opera-symphonie-3-gustav-Mahler

 

Le premier mouvement (mesurĂ©, sĂ©vĂšre, funĂšbre) est grave ; initiĂ© par la trompette brillante, sublime appel initial, qui introduit la riche texture de la fanfare pour qu’émerge le chant Ă  la fois tendre et douloureux des cordes ; on apprĂ©cie immĂ©diatement l’articulation intĂ©rieure de ces derniĂšres dont le chef cisĂšle et ralentit, explicite et illumine les arriĂšres plans entre blessure rentrĂ©e et sentiment tragique. Peu Ă  peu se prĂ©cise la plainte amĂšre et retenue d’une Ă©ternelle souffrance (assise des 8 contrebasses comme un mur de soutien, alignĂ©s au fond de la scĂšne).
La souplesse, le sens du dĂ©tail des timbres (clarinette, flĂ»tes, cors et bassons), l’équilibre cordes, cuivres
 tout est dĂ©tachĂ©, fusionnĂ©, soulignĂ© avec un sens de la mesure ; et de la morsure aussi. La marche funĂšbre (Trauermarsch) qui se dĂ©ploie progressivement, surgit alors avec une finesse irrĂ©sistible.
A la fois gardien de la transparence et du dĂ©tail, le chef veille aussi au relief des contrastes saisissants qui agitent en un mouvement panique tous les pupitres (dans les deux trios) ; l’activitĂ© est prĂ©cise, et toujours, l’architecture de ce premier mouvement, parfaitement exposĂ©e ; la direction, d’une clartĂ© constante, avec une direction nettement explicitĂ©e : de l’ombre tenace voire lugubre 
 Ă  la lumiĂšre finale.
Chaque reprise se colore d’une intention renouvelĂ©e, offrant des teintes tĂ©nues entre mĂ©lancolie, adieu, renoncement, espĂ©rance. Ce premier mouvement est davantage qu’une marche : c’est une mosaĂŻque de sensations et de nuances peints Ă  la maniĂšre d’un tableau tragique. Ce travail sur l’articulation, la transparence de chaque phrase, intense et spĂ©cifique dans sa parure instrumentale nous paraissent les piliers d’une approche trĂšs articulĂ©e et fine, comme modelĂ©e de l’intĂ©rieur. VoilĂ  qui instille Ă  l’ensemble de cette arche primordiale, son Ă©paisseur inquiĂšte, un voile hypersensible qui capte chaque frĂ©missement pulsionnel, et semble s’élever peu Ă  peu jusqu’à l’ultime question que pose la flĂ»te finale, vĂ©ritable agent de l’ombre et du mystĂšre (aprĂšs la trompette presque moqueuse et provocatrice) : son chant retentit comme une Ă©nigme non Ă©lucidĂ©e. De sorte que de ce premier mouvement tout en ressentiment, Alexandre Bloch Ă©lucide l’écheveau des forces antagonistes : tout y est exposĂ© en un Ă©quilibre sombre, irrĂ©solu. Tout y est clair et des plus troubles. Equation double. L’intonation est parfaite.

Le second mouvement apporte les mĂȘmes bĂ©nĂ©fices, mais en une activitĂ© versatile proche d’un chaos aussi vif qu’intranquille. Morsures, agitation Ă©perdue, perte de l’équilibre sourd du premier mouvement, on distingue la superbe phrase (par son onctuositĂ© langoureuse) des bois et piz des cordes : se prĂ©cise sous la priĂšre des cordes (violoncelles) un ardent dĂ©sir qui supporte tout l’édifice. L’élan se fait quĂȘte. Le chant wagnĂ©rien des violoncelles indique dans le murmure cette brĂ»lure et cette question qui taraude tout l’orchestre (cuivres enflammĂ©s, crĂ©pitants), et dans l’interrogation posĂ©e par le compositeur, Alexandre Bloch trouve la juste rĂ©alisation : celle d’une insatisfaction d’une indicible voluptĂ© (cor anglais) Ă  laquelle il oppose le souvenir de marches militaires qui prĂ©cipite le flux orchestral en spasmes parfois jusqu’à l’écƓurement. L’attention aux dĂ©tails et aux couleurs, – lĂ  encore, teintes et demi teintes, le nuancier du gĂ©nie MahlĂ©rien est ici infini ; il s’affirme et se dĂ©ploie sous la direction (sans baguette) du chef, trĂšs articulĂ©, faisant surgir des Ă©clairs et des textures – accents et climats (amertume des hautbois et clarinettes aux postures fĂ©lines, animales) d’une ivresse
 irrĂ©sistible. Jusqu’à l’explosion conçue comme un choral (percus et cuivres en rĂ© majeur), lente et irrĂ©pressible Ă©lĂ©vation, aspiration verticale qui annonce une victoire finale (l’orchestration est celle de Strauss ou du Wagner de TannhĂ€user et des MaĂźtres Chanteurs). Et lĂ  encore, la fin filigranĂ©e, dans le mystĂšre : piz des cordes et notes aiguĂ«s de la harpe saisissent l’esprit, par leur justesse fugace. Tout est dit, rien n’est rĂ©solu.

MAHLER-gustav-symphonie-5-orchestre-national-de-lille-Alexandre-Bloch-annonce-concert-classiquenews-critique-concertMorceau de bravoure et plus long morceau du cycle, le Scherzo (ainsi que l’écrit Mahler), recycle valse et laendler. D’une insouciance osons dire « straussienne », le solo de cor (superbe soliste) ouvre le 3Ăš mouvement; plein d’angĂ©lisme et de candeur en couleurs franches (duo de clarinettes), sur un ton dĂ©tendu, Ă©lĂ©giaque, ce chant de la nature enchante, enivre et contraste avec la couleur lugubre, saisissante des deux premiers mouvements. Pourtant Alexandre Bloch en exprime aussi le sentiment d’inquiĂ©tude qui s’immisce peu Ă  peu et finit par dĂ©construire la franchise de la construction mĂ©lodique (alarme des cors)
 vers l’inquiĂ©tude Ă©nigmatique qui rĂŽde (superbe solo de cor, pavillon bouchĂ©), avant les piz des cordes tel une guitare amoureuse mais parodique : Mahler se moquerait-il de lui-mĂȘme ? « vieux corps malade », pourrait-on dire,
 pourtant aimant comme un ado, la belle Alma (rĂ©cemment rencontrĂ©e et dont la 5Ăš symphonie tĂ©moigne de la forte sĂ©duction dans le cƓur du compositeur) ; c’est comme les Romantiques, Beethoven et Berlioz, la belle bien aimĂ©e vers laquelle s’adressent toutes ses espĂ©rances. D’oĂč l’inclusion de la valse Ă  peine Ă©noncĂ©e et dĂ©jĂ  Ă©perdue, inquiĂšte
 c’est un rĂȘve Ă©rotique, un Ă©treinte Ă©voquĂ©e juste dĂ©veloppĂ©e
 Mahler aimant manquerait-il de certitude, en proie aux vertiges du doute ?
La palette des sentiments du hĂ©ros, (versatile, changeante) est un vrai dĂ©fi pour l’orchestre ; dans une succession d’humeurs et d’émois contradictoires, en apparence dĂ©cousus, le chef garde le fil, tel un questionnement aux enjeux profonds et intimes, aux Ă©noncĂ©s polyvalents et constants.

Enfin c’est le grand bain d’oubli et de langueur suspendue pour cordes seules : l’Adagietto. Le 4Ăš mouvement adoucit, rĂ©soud tout; instant de grĂące et plĂ©nitude aĂ©riennes, d’un climat de voluptĂ© extatique et lĂ  aussi murmurĂ©e installĂ© par cordes et harpe. C’est un rĂȘve d’amour et de sensualitĂ© d’une intensitĂ© unique dans l’histoire symphonique dont Alexandre Bloch se dĂ©lecte Ă  gravir chaque Ă©chelon vers les cimes, jusqu’à la derniĂšre phrase, suspendue. ÉtirĂ©e en une ample et ultime respiration, Ă  la fois rĂąle et renaissance. S’y dĂ©ploie la mĂ©lancolie presque amĂšre des violoncelles, surtout l’ivresse bĂ©ate des hauteurs dans le chant des violons. Mahler semble y tresser des guirlandes de fleurs Ă©panouies Ă  l’adresse de sa promise, parfums enivrants et aussi capiteux
 car l’élan passionnel n’est pas dispensĂ© d’une certaine gravitĂ©. Cette ambivalence de ton est parfaitement assimilĂ©e par le chef, tout en retenue et
 tension, dĂ©sir et inquiĂ©tude.

Le dernier mouvement (5Ăš), enchaĂźnĂ© immĂ©diatement, semble dĂ©chirer le voile du rĂȘve qui a prĂ©cĂ©dĂ© : en ce sens, l’appel du cor exprime l’éveil des amoureux, – le retour Ă  la rĂ©alitĂ© aprĂšs l’extase, lĂ  encore dans une orchestration wagnĂ©rienne (Siegfried). La direction du chef se distingue par son opulence, le caractĂšre d’émerveillement de la musique : avant le contrepoint idĂ©alement Ă©clairci, articulĂ© ; l’orchestre rĂ©alise ce dernier Ă©pisode comme une sĂ©rie de proclamations positives, lumineuses, sans aucune ombre et qui s’expriment Ă  Lille, comme une irrĂ©pressible soif d’harmonie et d’équilibre, aprĂšs tant de contrariĂ©tĂ©s et d’obstacles (Scherzo).

Le naturel, l’éloquence des instrumentistes dans ce dernier Ă©pisode, profitant du flux prĂ©cĂ©demment « rĂŽdé », et qui semble couler telle une source enfin rĂ©gĂ©nĂ©ratrice, s’avĂšrent superlatifs. Mahler maĂźtrise les rebonds et le temps de la rĂ©solution selon le jeu des oppositions et des tensions qui ont prĂ©cĂ©dĂ© ; c’est un architecte et un dramaturge, mais aussi un formidable rĂ©alisateur Ă  la pensĂ©e cinĂ©matographique ; aprĂšs une telle direction claire, nuancĂ©e, unitaire, on reste frappĂ© plus d’un siĂšcle aprĂšs sa conception, par le gĂ©nie mahlĂ©rien. L’ultime mouvement dans la fusion chef / instrumentistes, rĂ©alise toutes nos espĂ©rances. On y dĂ©tecte dans cette proclamation fuguĂ©e du triomphe, une part d’ironie critique, une saveur parodique qui sous-entend malgrĂ© tout la distance de Mahler avec son sujet. Sous la baguette mesurĂ©e d’Alexandre Bloch, ce Finale en demi-teintes, gagne une grande richesse allusive.

Palmes spĂ©ciales au 1er cor et au 1er trombone, eux aussi tout en engagement constant, en finesse rĂ©jouissante : aprĂšs 1h20 de plĂ©nitude et de contrastes orchestraux, l’expĂ©rience pour les spectateurs et auditeurs Ă  Lille demeure captivante : exaltĂ©, revigorĂ©, l’esprit ainsi impliquĂ© voire Ă©prouvĂ© mettra du temps pour redescendre. VoilĂ  qui laisse augurer le meilleur pour les prochaines sessions du cycle Mahler par l’Orchestre National de Lille en 2019 (au total les 9 symphonies seront jouĂ©es d’ici fin 2019). Sous l’Ɠil attentif et le soin du chef Alexandre Bloch, chaque ouvrage semble gagner comparĂ© Ă  la session prĂ©cĂ©dente, nuances, finesse, clartĂ© dans l’ambivalence.

Ne manquez pas le prochain rv MahlĂ©rien Ă  Lille, Symphonie n°6 « Tragique », les 1er et 2 octobre 2019. ÉvĂ©nement incontournable.

RĂ©servez votre place pour la 6Ăš Symphonie
https://www.onlille.com/saison_19-20/concert/lodyssee-mahlerienne-continue/

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

COMPTE-RENDU, concert. LILLE, Nouveau SiÚcle, le 28 juillet 2019. MAHLER : Symphonie n°5. Orchestre national de Lille. Alexandre Bloch, direction.

________________________________________________________________________________________________

VOIR la 5ùme Symphonie de Mahler par l’ONL / Alexandre Bloch :

A revoir et à ressentir sur la chaüne YOUTUBE de l’ONL :
https://www.youtube.com/watch?v=RqzHjU5PBpI

INDEX / traclisting Symphonie n°5 de Gustav Mahler
par l’Orchestre National de Lille / Alexandre Bloch :
I. Im gemessenen Schritt / D’un pas mesurĂ© (procession funĂšbre)
StĂŒrmisch bewegt / Orageux
 Ă  37mn42
Scherzo Ă  52mn09
Adagietto Ă  1h10mn
Rondo-Finale. Allegro Ă  1h22mn

 

MAHLER-symph-5-adagietto-onl-Orchestre-national-lille-alexandre-bloch-concert-critique-critique-classiquenews-critique-opera-lille-classiquenews

 

 

LILLE, ONL : 4Ăš et 5Ăš symphonies de Mahler

MAHLER-symphonie-3-Alexandre-BLOCH-lille-critique-concert-critique-opera-classiquenews-le-chef-face-aux-violoncellesLILLE, ONL. MAHLER : 4Ăš, 5Ăš Symphonies, 8, 28 juin 2019. Poursuite de l’odyssĂ©e MahlĂ©rienne par l’ONL Orchestre National de Lille et son chef et directeur musical, Alexandre Bloch. Le auditeurs dans la vaste salle de l’Auditorium du Nouveau SiĂšcle peuvent Ă  nouveau mesurer l’écriture rĂ©volutionnaire de Gustav Mahler dans le domaine orchestral : un travail spĂ©cifique sur les couleurs, l’architecture et la spatialisation, sans omettre le sens et la direction de l’édifice construit, aussi essentiel que l’Ɠuvre de son confrĂšre (admirateur) Richard Strauss, ou que celles en France, des visionnaires au dĂ©but du XXĂš, Ravel et Debussy. Mahler propose une arche symphonique rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, singuliĂšre et dĂ©cisive. Un dĂ©fi pour les musiciens de l’ONL Orchestre national de Lille.
Les 8 (4Ăšme Symphonie) puis 28 juin (5Ăš), se concrĂ©tise Ă  nouveau l’imaginaire mahlĂ©rien Ă  l’aune d’une existence toute entiĂšre marquĂ©e par la composition, l’activitĂ© comme directeur et chef de l’OpĂ©ra de Vienne, et l’amour, incarnĂ© enfin par la belle Alma Schindzler


 

 

 

________________________________________________________________________________________________

LILLE, Auditorium du Nouveau SiĂšcle

 

 

 

SAMEDI 8 JUIN 2019, 18h30
GUSTAV MAHLER : Symphonie n°4

SOPRANO: ELIZABETH WATTS
couplée avec RACHMANINOV :
Rhapsodie sur un thĂšme de Paganini
(Alexander Gavrylyuk, piano)
 

RESERVEZ VOTRE PLACE :
https://www.onlille.com/saison_19-20/concert/symphonie-n-4/

 

VENDREDI 28 JUIN 2019 2019, 20h
GUSTAV MAHLER : Symphonie n°5
Programme présenté aussi le 24 juin (Dunkerque, le Bateau feu),
le 25 juin Basilique Saint-Denis, 20h,
le 27 juin, CompiĂšgne (Festival des ForĂȘts)
RESERVEZ VOTRE PLACE :
https://www.onlille.com/saison_19-20/concert/symphonie-n-5/

ORCHESTRE NATIONAL DE LILLE
Alexandre Bloch, direction
Jonas Ehrler, chef assistant

 

 

 

Le 28 juin, à 18h45 : Rencontre mahlérienne insolite avec Marina Mahler,
petite-fille de Gustav Mahler, fondatrice de la Malher Foundation  ;
puis à l’issue du concert, bord de scùne avec Alexandre Bloch
https://www.onlille.com/saison_19-20/concert/symphonie-n-5/
(pour les spectateurs muni d’un billet du concert)

 
 
 

BLOCH-alexandre-portrait-2019-chef-orchestre-national-de-lille-annonce-concert-opera-classiquenews

 
Alexandre Bloch, directeur musical de l’ONL – Orchestre National de Lille (© Ugo Ponte)

 
 

________________________________________________________________________________________________

4Ăšme et 5Ăšme Symphonies de Gustav MAHLER :
Clés de compréhension

 

 

 

4Úme SYMPHONIE : la vie céleste
Suite de l'odyssĂ©e MAHLER par l'Orchestre National de LilleC’est Ă  Maiernigg, dans sa cabane retraite (le HĂ€uschen) que le compositeur contemple la sainte et miraculeuse Nature, son essence inspirante, dyonisiaque ; il peut y rĂ©aliser de longues marches dans les Dolomites, excursion Ă  valeur thĂ©rapeutiques et profondĂ©ment bienfaitrices. Mahler achĂšve la 4Ăš symphonie Ă  l’étĂ© 1900 (et l’orchestration Ă  l’hiver 1900). Il n’a pas encore rencontrĂ© Ă  Vienne, la belle Alma, qui sera la dĂ©dicataire secrĂšte de la 5Ăš Symphonie, ample poĂšme de l’amour et de ses noces inespĂ©rĂ©es avec celle que tous les artistes adorent voire plus, Zemlinsky, Klimt


La 4Ăš prolonge l’extase de la 3Ăš dont elle reprend certains motifs (alors entonnĂ©s par le choeur d’enfants et la soliste alto). Dans le climat pastoral et trĂšs apaisĂ© de la 4Ăš, Mahler Ă©carte le chƓur, et prĂ©fĂšre la soprano qui entonne le lied final, conclusion vocale de sa nouvelle symphonique.
A Vienne, la crĂ©ation de cette 4Ăš (12 janvier 1902) est un fiasco, sujet de mordantes critiques des pseudo-spĂ©cialistes : vulgaritĂ©, bavardage, confusion
 sont les reproches adressĂ©s Ă  Mahler. L’accueil du public amĂ©ricain sera tout diffĂ©rent et suscite la dĂ©fense des Ɠuvres mahlĂ©riennes trĂšs tĂŽt aux USA. Le compositeur y renouvelle encore les limites et la forme symphonique, rĂ©alisant une osmose rare entre lied et orchestre dans la quatriĂšme et dernier section pour soprano et orchestre (« la vie cĂ©leste », extrait du cor enchantĂ© de l’enfant : rĂ©vĂ©lation de la vie au Paradis, loin de l’existence terrestre) : un temps suspendu, d’extase et d’accomplissement Ă  relier avec sa rencontre inespĂ©rĂ©e avec celle qui devient sa femme Alma (leur mariage a lieu le 9 mars 1902, et leur lune de miel
 en Russie).

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

5ùme SYMPHONIE
 tout l’amour d’Alma
MAHLER-gustav-et-alma-symphonie-classiquenews-Gustav-MahlerL’époux comblĂ© exprime son bien-ĂȘtre nouveau dans la 5Ăš : nouveau poĂšme purement instrumental cette fois (comme les 6Ăš, puis 7Ăš : les plus autobiographiques de son catalogue). Alors que Gustav Mahler est une figure reconnue comme chef et le brillant mais impĂ©tueux dircteur de l’OpĂ©ra de Vienne – ce qui n’est pas sans causĂ© de profondes tensions avec l’administration de la Hofoper, les artistes les plus audacieux menĂ© par Klimt, inaugure alors en avril 1902, la 14Ăš expos de la SĂ©cession : un hommage Ă  Beethoven et sa 9Ăš, avec statue de Klinger, fresque de Klimt qui reprĂ©sente ouvertement Mahler en chevalier Ă©perdu, Ă©pris, anguleux
 Mahler rencontre l’un des peintres engagĂ©s Alfred Roller qui deviendra Ă  partir de 1903, le dĂ©corateur et metteur en scĂšne attitrĂ© de Mahler pour ses grandes productions Ă  l’OpĂ©ra de Vienne
 Comme compositeur, il est comblĂ© car sa 3Ăš Symphonie est enfin crĂ©Ă©e triomphalement Ă  Krefeld le 9 juin 1902 : un immense Ă©vĂ©nement auquel a participĂ© entre autres Richard Strauss, lequel est clairvoyant sur le gĂ©nie de son compatriote, et aussi Alma, qui bouleversĂ©e, a le sentiment dĂ©finitif d’ĂȘtre aux cĂŽtĂ©s d’un ĂȘtre exceptionnel

La 5Ú est justement la partition du couple, de ses promesses, ses désirs, son bonheur prononcé. Eté 1902 : Mahler dans son cabanon du HÀuschen, achÚve le nouveau cycle orchestral. La partition est terminée fin août 1902, dans le climat apaisé et contemplatif des longues marches dans la nature.

PLAN.. en 5 sĂ©quences. La 5Ăš raconte d’abord l’agonie et le malheur, le traumatisme de la mort, celui qu’il a vĂ©cu en fĂ©vrier 1901, quand faillit mourir d’une hĂ©morragie intestinale (sauvĂ© in extremis par les mĂ©decins). Les deux premiers mouvements sont marquĂ©s par ce sentiment du malheur total : le premier en forme de marche funĂšbre (comme l’ouverture de la 2Ăš) ; le second « orageux, animĂ©, trĂšs vĂ©hĂ©ment »). Mahler y prolonge l’expĂ©rience des opus prĂ©cĂ©dents, inventant une langue essentielle, purement musicale, oĂč sans rĂ©fĂ©rence (sauf le leid final), le programme et le dĂ©veloppement tendent Ă  l’abstraction, Ă  partir de sa propre imagination.
De cette inspiration jaillissante, puissante, originale, s’affirme la libertĂ© inĂ©dite du Sherzo (le plus dĂ©veloppĂ© de Mahler) : sans connotation parodique ou caricaturale, l’auteur y dĂ©ploie un pur sentiment de joie lumineuse (l’amour d’Alma), et il faut toute la bĂ©atitude Ă©perdue, renoncement, adieu apaisĂ©, immense caresse sensorielle de l’Adagietto pour Ă©quilibrer la tension globale de la symphonie. La derniĂšre et cinquiĂšme sĂ©quence (Rondo-finale. Allegro) clĂąme la victoire en un choral grandiose (annoncĂ© par la clarinette dans l’introduction) oĂč percent des cuivres brucknĂ©riens
 tant critiquĂ©s par Alma d’ailleurs.

________________________________________________________________________________________________

 
 

Livres. Alain Galliari : Alban Berg 1935 (Fayard)

Alain Galliari  : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935 (Fayard)   …    On doit Ă  l’auteur un rĂ©cent ouvrage dĂ©diĂ© au thĂšme du salut dans les opĂ©ras de Wagner, remarquable vision d’une rare subtilitĂ© sur le sens profond et la nature vĂ©ritable du salut tel qu’il est dĂ©fendu / illustrĂ© par l’auteur du Vaisseau FantĂŽme, de TannhĂ€user, de Parsifal. En prĂ©cisant l’Ă©tat et les enjeux d’un malentendu sur la question, Alain Galliari lĂšve le voile sur l’ambition de Wagner qui n’a rien de religieux ni de sacrĂ© mais relĂšve plutĂŽt d’un narcissicisme romantique exacerbĂ©.

 
 
Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange

Vienne, 1935 : l’ultime opus de Berg

 

Galliari_alain_berg_concerto_a-la-memoire-un-ange_fayard_livre_1935_critiqueIci, dans le mĂȘme style fin et pudique, l’auteur s’intĂ©resse aux vraies Ă©vĂ©nements et aux ferments intĂ©rieures d’une vie d’artiste et de crĂ©ateur Ă©prouvĂ© dont dĂ©coule la composition du Concerto pour violon A la mĂ©moire d’un ange d’Alban Berg. Le contexte plonge dans la Vienne de 1935, Ă  l’arriĂšre fond social et politique dĂ©lĂ©tĂšre oĂč l’homme de 50 ans, plutĂŽt dĂ©primĂ© (n’ayant pas du tout la prĂ©monition de sa mort… survenue Ă  la fin de l’annĂ©e) doit renoncer Ă  l’achĂšvement de son nouvel opĂ©ra Lulu parce qu’il reçoit la commande d’un Concerto grassement payĂ©. Le violoniste amĂ©ricain de 32 ans, Louis Krasner lui offre 1500 dollars pour cette oeuvre appelĂ©e Ă  un destin exceptionnel… Suit alors une sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements singuliers et tragiques dont la mort de la jeune Manon Gropius, fille de Walter Gropius et de la veuve de Mahler, Alma Schindler, qui s’Ă©teint le 24 avril 1935 soit le lundi de PĂąques de cette annĂ©e horribilis. La pauvre Manon vit son corps se raidir inĂ©luctablement sous l’effet d’une paralysie gĂ©nĂ©rale survenue pendant un sĂ©jour Ă  Venise en 1934 … Le dĂ©cĂšs bouleverse Berg au plus haut point (la jeune fille n’avait que 18 ans) ; qu’elle ait Ă©tĂ© cet ” ange gazelle” ou une gosse gĂątĂ©e (selon les tĂ©moignages de l’entourage), l’attachement que lui portait Berg dĂ©clenche chez le compositeur l’inspiration tant recherchĂ©e… avec le succĂšs et la justesse que l’on sait.
On a dit Berg amoureux de la jeune Manon : fausse piste que dĂ©fend l’auteur en rĂ©vĂ©lant que le musicien restait profondĂ©ment attachĂ© Ă  Hanna Fuchs, sa passion premiĂšre, mĂȘme s’il Ă©tait mariĂ© Ă  HĂ©lĂšne Hahowski,  fille naturelle de l’empereur François Joseph.

Au fil des pages, ce sont les jardins intimes de Berg qui Ă©mergent peu Ă  peu, ses liaisons fĂ©minines, sa pudeur crĂ©atrice, et pour revenir Ă  Manon, ses relations avec la Vienne d’hier dont la mĂšre Alma, veuve de Gustav alors, reste l’icĂŽne la plus fascinante … les airs du jeune Berg, d’une grĂące fĂ©minine Ă  la Oscar Wilde avait touchĂ© l’esprit d’Alma et explique la faveur dont pu jouir Berg Ă  la diffĂ©rence de son maĂźtre Schoenberg ou de leur ami, Webern.

Ni Requiem pour lui mĂȘme, ni produit frustrĂ© d’un amour sans lendemain, le Concerto  Ă  la mĂ©moire d’un ange  exprime au plus prĂšs l’expĂ©rience intime d’un homme dĂ©jĂ  dĂ©fait voire dĂ©sespĂ©rĂ© que la mort soudaine d’un petit ĂȘtre cher a subitement frappĂ© et conduit Ă  composer. Le texte plonge le lecteur dans les pensĂ©es les plus personnelles de Berg au moment de l’Ă©criture de la partition, dĂ©voilant la fabrication du matĂ©riau musical et ses multiples sources d’inspiration (dont par exemple le choix de choral ouvrant le dernier mouvement, composition personnelle d’aprĂšs … Bach). Au dĂ©but de l’Ă©tĂ© 1935, le commanditaire et violoniste Louis Krasner pouvait dĂ©jĂ  jouer la premiĂšre partie de l’oeuvre totalement Ă©crite. Tout Ă©tait fini le 12 aoĂ»t.

Quant Ă  la soit disante prĂ©monition de Berg sur sa propre disparition (liĂ©e Ă  une piqĂ»re d’insecte causant l’anthrax) faisant du Concerto, un Ă©talage visionnaire et son Requiem, l’auteur demeure radical : ” Et dans sa construction linĂ©aire sans rĂ©trogradation, le Concerto, qui parle autant de la vie que de la mort, ou qui plus exactement parle du mystĂšre de la vie menĂ©e jusqu’Ă  son point final, dĂ©nie au destin un quelconque rĂŽle. ” On ne peut ĂȘtre plus clair.

Alain Galliari, directeur de la MĂ©diathĂšque Musicale Mahler, rĂ©tablit la vĂ©ritĂ© des Ă©vĂ©nements, s’immerge dans le processus de composition d’un musicien parvenu en sa derniĂšre annĂ©e (mais il ne le sait pas encore : Berg s’Ă©teindra fin 1935), volontiers pessimiste et fataliste, frappĂ© pour ses 50 ans, par une prise de conscience sur sa propre vie et le sens rĂ©el de l’existence … ayant Ă©tĂ© saisi par l’inĂ©luctable fin : expĂ©rience de la mort et non de sa mort, place sacrĂ©e de l’amour dans la triste vie terrestre. Or la fin du Concerto laisse une porte d’entrĂ©e, un seuil ouvert Ă  toute forme d’espĂ©rance… un comble pour le compositeur qui ne portait pas une telle certitude dans ses autres oeuvres, lui habitĂ© par ce pessimisme foncier dont a parlĂ© si justement son Ă©lĂšve et ami ThĂ©odore Adorno.
L’Ă©tude de la partition qui suit, les affinitĂ©s de la plume avec le monde intĂ©rieur et psychique de Berg font tous les dĂ©lices (nombreux) de ce texte parfaitement Ă©crit et construit.

 

Alain Galliari : Concerto Ă  la mĂ©moire d’un ange, Alban Berg 1935.  Editions Fayard. ISBN : 978-2-213-67825-2. Paru le : 18/09/2013