Week-end Mozart au Radiant de Caluire (69)

mozart-portrait-xixCaluire, Radiant. Les 10 et 11 janvier 2015. Week-end Mozart avec le Quatuor Debussy, au Radiant de Caluire (69). Une « fin de semaine »,  au Radiant de Caluire, salle à éventail de programmation culture « tous publics ». Le « classique » est cette fois célébré par le Quatuor Debussy, qui choisit un thème Mozart, autour du Requiem et d’airs d’opéra (instrumentalement réduits), mais aussi avec le Quintette pour clarinette et la Sérénade « Petite Musique de Nuit ». Belle occasion d’admiration, et d’interrogations sur le génie mozartien aujourd’hui…

 

 

 

Comment préférez-vous « votre » Mozart ?

mozart_portrait-300Mozart, succès garanti auprès de (presque) tous publics. Et consensus autour de quelques partitions fĂ©tiches ( fĂ©tichisĂ©es, diraient les sceptiques). Au fait, vous le prĂ©fĂ©rez comment, « votre » Mozart ? En sale ado (tendance scato-porno) qui n’en finit pas de faire en riant-hennissant des farces plus ou moins amusantes, comme dans le film de Milos Forman ? En saint de vitrail, ravi-de-la-crèche-salzbourgeoise, gĂ©nial mais irresponsable de son gĂ©nie, composant par inspiration d’En-Haut (« le Ciel, Sganarelle ! ») : un Divin (petit) Mozart, en somme ? Ou si vous avez l’esprit de contradiction sartrienne  qui s’énerve de la solennitĂ© ambiante : « Un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » ? Ou encore un homme des Lumières, auto-libĂ©rĂ© de sa condition « « domestique »,  porteur et proclamateur Ă  peine masquĂ© de ses « machines dĂ©sirantes » en tous genres, et en prime, prĂ©-rĂ©volutionnaire ?…

Trazom et ses  35 ans sur la terre

Deux siècles et demi après un météorique passage sur la terre européenne, on en est encore à découvrir – et discuter, et disputer, c’est bon signe – du côté de chez Wolfgang, Amadeus, Amadeo, Amade, Gottlieb, Wolfie, alias encore par soi-même nommé Trazom,  Hanswurst, Il Duca Basso, Signor d’Alto, Don Cacarella ? Et à imaginer non seulement  ce qu’il fut, mais ce qu’il aurait pu devenir –musicalement et autrement – si  Dieu, les dieux, les virus et les bactéries lui avaient accordé vingt ans de plus que son exigu 35 ans…ertes on a d’abord l’impression que  les 626 n°s du catalogue dressé au XIXe par Ludwig Ritter von Köchel ont « suffi » à révéler le génie protéiforme et multidirectionnel dans l’opéra, la symphonie, les instruments à vent et à cordes, la musique de chambre, l’art vocal, l’art sacré, le concerto, et si on cherche la petite bête exemplaire, l’harmonica de verre. Alors deux jours d’une fin de semaine hivernale, deux concerts, une conférence, un brunch ( c’est là qu’on entend sans broncher un concertino pour fourchettes et quatuor? ), une classe de maître(s), les K.525,581 et 626 en entier, et des extraits  vocaux des K.366, 492, 527, 578, 620 et 621 (une récompense à qui rapporte tous ces n°s K. à leur œuvre) ?

Petit théâtre musical-mozartien

D’autant que c’est « seulement » un Quatuor à cordes, une chanteuse, un chanteur et un clarinettiste qui « font » l’orchestre et le chœur : serait-ce suffisant en panorama, non, 626 fois non ! Mais les proposants ont bien conscience d’une démarche symbolico-minimaliste, et du fait que leur très petit théâtre musical mozartien a, d’emblée, ses limites. Mais on peut dire aussi que les deux concerts puisent à quatre sources : la diversité dramaturgique des airs lyriques, l’unité sacrale du Requiem, l’ensoleillement sans métaphysique de la musique de nuit, la poésie absolue du Quintette.

Un Requiem quatuorisé

Le plus « surprenant » des quatre moments est sans doute celui du Requiem…quatuorisé non par l’auteur de la partition, mais bien  peu de temps après -9 ans, 1802- la mort de Mozart lui-même. Peter Lichtenthal n’était pas n’importe quel scribouilleur de notes, mais un musicien de grande qualité, ami de la famille Mozart sur lequel la notice (Florence Badol-Bertrand) du cd. DECCA(2009) enregistré par les Debussy donne toutes précisions biographiques et esthétiques. Le principe même et les modalités de cette « réduction » ouvrent en tout cas des perspectives sur « la grandeur » d’une œuvre qui a depuis les origines saisi les auditeurs par ses dimensions…psycho-musicales, et la légende non dorée mais noire qui a entouré sa création. En quatuor, la vocation même du laboratoire où Haydn puis Mozart et bientôt Beethoven expérimentent leur pensée la plus novatrice s’affirme, « décantant » les voix humaines et instrumentales en nombre et puissance jusqu’à n’en plus faire surgir que l’essence d’un discours…

Chant de la vie et de la mort

Au fait, discours sur quoi, prioritairement ?  Une fois balayé ce qu’on pourrait nommer le folklore-people de la tradition-qui-a-la-vie-dure (Salieri jouant les Brinvilliers d’Autriche, l’Homme en Noir qui poursuit Wolfgang de ses assiduités mortifères jusqu’à ne  plus le  faire  « penser qu’à ça »…), reste l’interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’un chant de (la ?) mort pour Mozart en ses derniers mois ? La dominante demeure-t-elle une peur panique entretenue par la « vision » catholique et autoritaire -Rex tremendae majestatis : Roi (et avatars incarnés de rois, empereurs ou princes qui gouvernent cette terre) d’une majesté qui doit faire      trembler -, correspondant au « vieux monde » que Mozart n’aime pas ? Ou une espérance que donne la lumière d’une fraternité humaine rayonnant dans « la foi » à laquelle Mozart s’est « converti » quelques années plus tôt : la franc-maçonnerie, que les ultimes pensées et actes compositionnels de Wolfgang verront honorés dans l’écriture de deux cantates pour les cérémonies de Loges, et bien sûr la chère Flûte Enchantée, dont le compositeur suivra jusqu’au dernier instant le déroulement des représentations ?

Un double visage de Wolfgang

Ce rapport – fusionnel ? antagoniste ? – serait-il à décrypter entre un Amadeus jusqu’au bout terrifié par une mort catholique, le sommant de « se repentir » en créateur impie de tant de personnages qui vantent à l’opéra la liberté de l’amour terrestre ? Et un Wolfgang cherchant autrement la dualité vie-mort, se fondant sur les actes de libération sociale et de fraternité humaine pour faire advenir un nouveau monde… ?  Les « vieux mozartiens français »ont toujours recours  deux ouvrages fondamentaux parus à la fin des années 1950 et qui présentent ce « double » visage, le «Mozart » plus laïque et dans le siècle, de Jean Brigitte Massin, et « La pensée de Mozart », de J.V.Hocquard, spiritualiste…en diable, tout-âme-contre-dangereux-corps. (On en trouve encore des occasions de réédition, cherchez sous le sapin du 1er janvier !) En tout cas, c’est le musicologue-pianiste Philippe Barraud qui, en conférence, soulignera les nombreuses visions possibles du Requiem…

Magie nocturne d’opéra

Une partition qui semble « sans problèmes », c’est le K.525, alias « petite musique de nuit », mise à toutes  sauces de gastronomie et fêtes en parcs viennois, et devenue symbole des grâces d’Ancien Régime. La nuit en tout cela n’est nullement romantique, bien sûr. Mais composée en plein travail de Mozart sur Don Giovanni, n’est-elle pas « magie nocturne de l’opéra, forme sublimée, intime, suprêmement concentrée » (Harry Halbreich) du climat où vivent les « opéras-Da-Ponte » (Noces, Don Giovanni, Cosi) ? En tout cas, Sérénade écrite pour « l’orchestre de chambre le plus resserré qui soit :quatuor à cordes renforcé d’une contrebasse à l’unisson du violoncelle, et peut-être réponse allègre et délicate à la grande angoisse des Quintettes du printemps 1787 » (J.B.Massin)… C’est plus tard, et en vulgarisation fort vulgairement-comm-et-pub, qu’en ont été offertes au grand public des versions à gros effectifs parfaitement infidèles à l’esprit de la partition…

1789, l’année de la radieuse éclaircie

On peut supposer qu’il n’a pas été agi de semblable façon avec une œuvre aussi tissée de poésie que le quintette avec clarinette K.581 (1789, l’année d’une « radieuse éclaircie », ésotérique (les Massin y entendent, via le clarinettiste Stadler que Mozart fréquente et fait alors travailler, les échos des idées musicales de la Franc-Maçonnerie) et pourtant accessible à « tous les frères humains de toutes les époques ». Dans le larghetto central, J.V.Hocquard y fait écouter « la puissance d’immobilité et de vaste giration sur place, le contact pris avec la réalité musicale à l’état pur : l’oreille intérieure remonte alors à la source du Temps »…

Père terrible et Chérubin d’amour

Et puis ce seront les citations du monde imaginaire auquel Mozart croyait peut-être encore davantage qu’au « réaliste » : celui de l’opéra, là où tous les témoins de sa vie – y compris lui-même, qui le dit dans ses lettres !- ont su qu’il était le plus heureux. Dans Idoménée (K.366), le dernier « grand opera seria », ce sera l’air(Vedrommi intorno) du père accablé par l’idée que pour sauver sa vie il va sacrifier le premier humain paraissant sur le rivage…et bien sûr, il s’agira de son fils Idamante. Cette donnée tragique de la mythologie intéresse les psychanalystes « mozartiens » qui…s’intéressent aux relations complexes de Wolfgang avec son papa terrible, Leopold. Du côté de la folle journée des Noces (K.486), on écoutera le ravissant « Cherubin d’amore » nous dire : « voi che sapete… », vous qui savez ce qu’est l’amour, est-ce bien vrai ? Chez le grand seigneur méchant homme (Don Giovanni, K.527), on rencontrera l’idyllique Don Ottavio s’inquiétant pour son inaccessible Donn’Anna, Dalla sua pace.

Clémence et cadeau de Wolfie

mozart1790On pourra «(re ?) dĂ©couvrir » dans le moins connu ClĂ©mence de Titus (K.621), oĂą l’empereur, alias « les dĂ©lices du genre humain », pardonne au patricien Sextus, (manipulĂ© par Vitellia), qui a son grand air de bravoure (Parto, parto). Et dans la très-aimĂ©e FlĂ»te EnchantĂ©e (K.620), la dĂ©couverte de Pamina par Tamino dans la « photographie » du portrait…En prime de « nouveauté », l’air de concert K.578 Alma Grande : joli cadeau de Wolfie Ă  une jolie interprète Louise Villeneuve(qui sera bientĂ´t la Dorabella de Cosi) : « chaleur tragique Ă  fleur de peau, ironie sous-jacente dans l’accompagnement instrumental »(J.B.Massin). Un septuor lyonnaisIls sont un « septuor » pour faire partager le voyage mozartien. Quatre d’entre eux, les Debussy – travaillant Ă  Lyon – ont une grande habiletĂ© de communicants pĂ©dagogiques-théâtraux, si bien menĂ©s par leur 1er violon, Christophe Collette : Marc Vieillefon, 2nd violon, Vincent Deprecq, alto, Fabrice Bihan, violoncelle. Ils seront rejoints par le clarinettiste Patrick Messina, soliste très international et « 1 » soliste Ă  l’Orchestre National de France. Les « chargĂ©s-du-chant » ont aussi des attaches lyonnaises : Julien Behr est mĂŞme nĂ© dans la citĂ© aux deux fleuves, y a Ă©tudiĂ© (CNSM) et mène sa jeune carrière de tĂ©nor après avoir renoncĂ© Ă  sa vocation d’avocat. StĂ©phanie d’Oustrac a aussi Ă©tudiĂ© aux Conservatoires de Lyon ; « lancĂ©e » avec les louanges de William Christie, elle est maintenant une des chanteuses françaises les mieux reconnues, dans  rĂ©pertoire baroque et l’opĂ©ra plus particulièrement.

 

 

Radiant , Caluire (69). Week end Mozart par le Quator Debussy Samedi 10 et dimanche 11 janvier 2015.  Samedi 10 : 14h30 : Master-class ; 18h30 : conférence de Philippe Barraud ; 20h30 : concert : airs d’opéra, Requiem. Dimanche 11 : dès 10h30 : brunch musical ; 15h : concert : Quintette, Petite Musique de nuit. Renseignements et réservations : T. 04 72 10 2219 ; www.radiant-bellevue.fr

 

 

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Trio Wanderer Ă  Caluire (69)

Caluire (69), week end Trio Wanderer, les 18 et 19 janvier 2014. Deux concerts et des rencontres avec le public, c’est presque une résidence pour le Trio Wanderer. Et Marie-Christine Barrault est partenaire vocale pour illustrer le parcours lisztien entre Suisse et littérature, après que les chambristes français aient voyagé du côté de chez Schubert, Brahms et Fauré. Ce « parlé-chanté » romantique  constitue la première d’une formule qui s’expérimente à Caluire.

 

 

Les Wanderer pour un week end romantique Ă  Caluire

 

Le Radiant, Caluire (69)
Week-end des 18-19 janvier 2014 : concerts et rencontres Schubert, Brahms, Liszt, Fauré

Wanderer et voyageurs
wanderer_trio_caluire_lyon_69_Marie_christine_barrault« Wanderer, Winterreise » , ces mots en « romantique-allemand » (comme on le dirait d’un dialecte très particulier des langues germaniques) roulent dans notre mémoire de Français tout de même un peu jaloux des profondeurs et de l’imaginaire qu’atteignirent outre-Rhin  musiciens, écrivains et peintres entre fin XVIIIe et milieu XIXe. A côté, nos  « voyage et voyageurs » semblent presque privés de magie, et un rien pauvres, même si nous pouvons placer en arrière-plan les somptuosités d ’un Chateaubriand et plus tard  de Delacroix et  Baudelaire… Question d’optique et d’harmoniques ? Il est vrai que la réminiscence d’un Schubert ou d’un Friedrich – ils « voyagèrent » bien peu, sinon dans leur esprit et leur cœur- viendrait aussitôt nous suggérer que le nombre réellement parcouru de lieues ou de kilomètres ne fait pas grand-chose à l’affaire.

Une fin de semaine-événement
Alors quand un des groupes de musique de chambre les plus  internationalement célèbres se place sous le signe du voyage, et s’il est français, il ne s’appellera pas « Trio Voyageur », mais « Trio Wanderer », sans doute en hommage au compositeur qui aura laissé par la voix (voie ?)  du lied et même du piano l’exploration la plus obsessive  et affective  de ce voyage qui n’aura pas été seulement celui des hardis explorateurs de la terre et des mers.

La saison précédente, les trois  Wanderer avaient été invités  par le Radiant de Caluire(périphérie nord de Lyon), qui consacre dans sa salle rénovée  une toute petite part  de sa programmation multi-culturelle (théâtre, et ce qu’on nommait naguère « la variété ») à la musique « classique ». Voici début janvier notre Trio, cette fois convié non seulement à un concert, mais à une présence de deux jours. Ce « week-end événement » s’apparente à une très brève résidence, où une master-class (zut, disons classe de maître(s) puisqu’on peut traduire en « ancien français »), une conférence et  un brunch musical (pardon : un mi-déjeuner) accompagnent les deux concerts  du samedi soir et du dimanche après-midi.

Johannes le Nordique
Les Wanderer – un pianiste plutôt extraverti et « Florestan », Vincent Coq, un violoniste, Jean-Marc Phillips-Varjabédian, et un violoncelliste, Raphaël Pidoux, plutôt…à l’inverse, apparemment « Eusebius », pour reprendre les termes du double schumannien – sont particulièrement « chez eux » avec Brahms. Pour le Quatuor op.25, ils sont rejoints par l’altiste Christophe Gaugué (ils ont enregistré l’œuvre avec lui). Brahms y est en « sa maturité de jeunesse » (risquons l’oxymore pour l’ardent ex-adolescent qui enthousiasma Schumann et s’enflamma pour Clara, avant que la mort tragique de Robert contraigne Johannes à renoncer à ses projets amoureux), et l’œuvre résonne de l’alternance entre romantisme d’inspiration et déjà-classicisme structurel. Et les deux versants du romantisme s’y expriment, tumulte qui sous-tend l’allegro initial, abandon au rêve nocturne qui envahit l’intermezzo et l’andante. Le Quatuor, terminé en 1861 – chez des amis à la campagne, situation qui a toujours plu à Brahms-le-Nordique – culmine dans les emportements du très long presto, « alla zingarese », où l’âme tzigane se confie tour à tour dans la mélancolie et dans une exaltation aux allures de sauvagerie. Voici Brahms enfin libéré en sa modernité implicite, lui qui (dit-on) s’endormit en écoutant la si progressiste Sonate de Liszt et en tout cas devint (volens nolens ?) le héraut d’une musique plus sage contre les audaces de Wagner et Liszt.

Les cloches de Montgauzy et le vent d’ouest
Schubert est  salué au passage, depuis les rives entre crépuscule et aube, puisque ce bref adagio isolé –peut-être servit-il d’insertion « lente » pour le futur grand Trio en si bémol de 1827 – se nomme aussi Notturno. Mais là c’est l’éditeur Diabelli qui voulait faire un coup de comm-pub… Le climat est plutôt agité en son centre, mais doucement lyrique au début et à la fin qui chantent la même mélode tendre. Puis nos Voyageurs parcourent dans le 2e Quatuor op.45 une ample contrée où Gabriel Fauré, l’Ariégeois devenu depuis longtemps Parisien , se remémore  fort proustiennement  son enfance dans un sublime andante où lui-même joue le Narrateur de son  Temps Perdu (à 42 ans, en 1887), « relevant les distances » comme en un  Combray  des Pyrénées Orientales : « Je me souviens avoir traduit là, presque involontairement, le souvenir bien lointain d’une sonnerie de cloches qui, le soir à Montgauzy, nous arrivait d’un village nommé  Cadirac lorsque le vent soufflait de l’ouest. Un fait extérieur nous engourdit dans un genre de pensées si imprécises qu’en réalité elles ne sont pas des pensées et cependant quelque chose où on se complaît… » Les autres mouvements sont tout d’élan, parfois à la limite de la violence des passions, architecture, rythmique et harmonie heureuses de se rencontrer pour un chef-d’œuvre qui marque l’irréversible entrée du compositeur dans une maturité qui ne cédera plus aux charmes mondains et ira inscrira son automne  – via la musique de chambre, surtout –dans d’ultimes partitions austères et bouleversantes.

Le premier ? Non, le seul !
Bien, Voyageurs ou…mais comment le dit-on en hongrois ? Car le 2e concert, « lettres d’un voyageur », est consacrĂ© Ă  Franz Liszt. Ici le Trio – qui se rĂ©duit, dans quatre  des cinq  partitions, aussi Ă  Duo – est en dialogue avec la voix non strictement chantĂ©e, mais si musicienne, d’une rĂ©citante de textes. On chercherait en effet dans l’œuvre du compositeur franco-hongrois une musique de chambre Ă  la hauteur de celle de ses frères romantiques, Schubert, Schumann ou Brahms. On dira qu’il n’est pas besoin pour assumer le romantisme d’autre instrument qu’un piano : ainsi Chopin… (mais Liszt par la mĂ©lodie, l’orchestral et le choral a aussi  agrandi ses horizons Ă  la dimension de ses rĂŞves !). Liszt fut « le »pianiste du XIXe – « le premier ? non  le seul », disait une dame qui s’y connaissait en admiration), et pour la rĂ©vĂ©lation de son gĂ©nie autant que par nĂ©cessitĂ© de la rencontre et du destin, un Voyageur immense.

Libre enfin de mille liens
En témoigne un texte de 1837 que la récitante aura peut-être inscrit à son programme :  «  Encore un jour, et je pars. Libre enfin de mille liens, plus chimériques que réels, dont l’homme laisse si puérilement enchaîner sa volonté, je pars pour des pays inconnus qu’habitent depuis longtemps mon désir et mon espérance. Comme l’oiseau qui vient de briser les barreaux de son étroite prison, la fantaisie secoue ses ailes alourdies, et la voilà prenant son vol à travers l’espace. Heureux, cent fois heureux le voyageur ! Heureux qui sait briser avec les choses avant d’être brisé par elles ! L’artiste (ne doit) se bâtir nulle part de demeure solide. N’est-il pas toujours étranger parmi les hommes ? ».

Une actrice française très mélomane
barrault_marie_christine_portraitL’auteur de cette superbe déclaration d’indépendance, que Liszt ne renia jamais dans ses actes et son œuvre, il appartient donc à Marie-Christine Barrault d’en être la traductrice. La comédienne, au théâtre ou au cinéma, a su se conserver au Texte regardé comme un principe avec lequel on ne transige pas. Les cinéphiles n’ont pas oublié « la jeune fille, catholique et blonde » qu’elle incarnait en face de la si laïque (et diablement… séduisante !) Françoise Fabian, dans « Ma nuit chez Maud », l’une  des  écritures les plus admirables, aux dialogues et à l’image,  du cinéma français (Eric Rohmer, bien sûr). « Reconnue aujourd’hui comme une des plus mélomanes des actrices françaises, elle préside depuis 2007 aux Fêtes de Nohant, autour du souvenir en Berry de Chopin et George Sand ».

Tzigane et franciscain
Elle sera voix parlĂ©e dans une pièce rare de Liszt, un  mĂ©lodrame (un cadre commencĂ© fin XVIIIe et que le XIXe romantique a sublimĂ©, en particulier chez Schumann, dont « L’enfant de la lande » est frère hallucinĂ© de l’Erlkönig schubertien) : la LĂ©nore de Burger est sous le signe  d’une Ă©criture harmonique  hardie et d’une pensĂ©e musicale fragmentaire ». Les Wanderer-Voyageurs « transposeront » (on sait que ce fut une activitĂ© compositrice très importante de Liszt pour « diffuser » ceux qu’il admirait, et parfois lui-mĂŞme) Les Trois Tziganes (Franz se dĂ©finissait comme une alliance de Franciscain et de Tzigane), La Cellule de Nonnenwerth (un couvent…franciscain auquel Liszt rendit visite en 1840) et La Lugubre Gondole, une des pièces de la dernière manière , oĂą le vieux compositeur retirĂ© en religion mystique « invente » la future musique atonale du  dĂ©but XXe. Et Ă  cĂ´tĂ© d’extraits passionnants de Lord Byron (son Voyage de Childe Harold  fit frĂ©mir l’Europe) et du jeune Franz – les Lettres d’un bachelier ès-musique ; la correspondance avec Marie  d’Agoult, l’aristocrate des amours passionnĂ©es avec laquelle il brava la biensĂ©ance louis-philipparde des annĂ©es Trente, l’écrivaine qui fut aussi la mère de Cosima, future Madame von Bulow puis Wagner – , on Ă©coutera La VallĂ©e d’Obermann.

Les rêveries du mélancolique Obermann
Cette pièce figure dans les Années de Pèlerinage, chapitre Suisse, où Liszt « conta » ses fugues avec Marie… Et fut admirable traducteur musicien d’un trop négligé (de nos jours) pré-romantique français, Etienne Pivert de Senancour qui inventa un Werther de ce côté du Rhin et du Rhône, merveilleux mélancolique dont les Rêveries ont fasciné les contemporains cultivés : « nous ne sommes malheureux que parce que nous ne sommes pas infinis », écrit dans son récit-Journal Intime  Obermann, qui  promène sous les montagnes helvétiques son mal de vivre, et l’écriture si musicale d’un esthète replié sur sa solitude enchantée : « Même ici, je n’aime que le soir. L’aurore me plaît un moment, je crois que je sentirais sa beauté , mais le jour qui va la suivre doit être si long ! Accident éphémère et inutile, je n’existais pas je n’existerai pas ; et si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables… Livrés à tout ce qui s’agite autour de nous, nous sommes affectés par l’oiseau qui passe, la pierre qui tombe, le vent qui mugit, le nuage qui s’avance, nous sommes ce que nous font le calme, l’ombre, le bruit d’un insecte, l’odeur émanée d’une herbe…

Caluire (69, périphérie nord de Lyon). Week-end au Radiant de Caluire. Trio Wanderer, Christophe Gaugué, Marie-Christine Barrault.  Samedi 18 janvier 2014. Master-Class du Trio Wanderer, 14h30. Conférence, 18h30.  Concert, 20h30. Brahms (1833-1897) , Schubert (1797-1828), Fauré 1845-1924). Dimanche 19 janvier : Brunch, 10h30. 15h, concert avec M.C.Barrault : Liszt (1811-1886), textes et musique.
Information et réservation : T. 04 72 10 22 19 ; www.radiant-bellevue.fr