CD, critique. GOUÉ : Symphonie n°2 opus 39, Ballade opus 25 (Aubin, de Froment, 1958 – 1 cd CIAR)

goue emile symphonie 2 ballade emily bronte critique cd classiquenewsCD, critique. GOUÉ : Symphonie n°2 opus 39, Ballade sur un poème d’Emily BrontĂ« opus 25 (Aubin, de Froment, 1958 – 1 cd CIAR AZC 135). Trop rare mais si passionnant. EMILE GOUÉ revit grâce au CIAR Centre International Albert Roussel, et son directeur Damien TOP, premier biographe de Roussel comme de GouĂ© (pas moins de dĂ©jĂ  8 cd dĂ©diĂ©s Ă  l’œuvre de GouĂ©, dont plusieurs volumes de musique de chambre en plus de cet album rĂ©vĂ©lateur de la maĂ®trise symphonique du compositeur français fait prisonnier par les nazis).
Né en 1904 à Châteauroux, Goué étudie et réussit en physique et chimie, se destinant à être professeur. Et comme Alexandre Borodine, Jean Cras, Charles Ives, Goué cultive aussi un don (immense) pour la composition. A 20 ans, le licencié en sciences et mathématiques dirige un orchestre d’étudiant au Conservatoire de Toulouse où il est inscrit (1924) pour interpréter sa première symphonie. Le talent précoce se perfectionne encore auprès de Koechlin et surtout Roussel dont il assimile évidemment l’intelligence de l’orchestration, l’activité rythmique, la sensibilité pour les couleurs. Enrôlé en 1939 sur le front, le lieutenant d’artillerie Goué est fait prisonnier dès juin 1940 et passera désormais la guerre comme prisonnier, dans des conditions de détention difficiles et éprouvantes. Dans l’Oflag allemand où il croupit, Goué s’occupe en donnant des cours (physique, chimie, histoire, musique dont contrepoint et fugue…) ; porté par une nécessité morale impérieuse pour ne pas sombrer, Goué compose plusieurs chefs d’oeuvre : Psaume 123, Prélude, Choral et fugue, quintette avec piano, … Libéré en 1945, Goué est marqué et éprouvé ; il s’éteint au sanatorium de Neufmoutiers-en-Brie en octobre 1946.

Damien Top a choisi deux œuvres dont l’architecture et la tension dramatique forcent l’admiration, dans deux versions « historiques » dirigées par les chefs Tony Aubin et Louis de Froment.

La 2ème symphonie frappe l’auditeur par sa vĂ©hĂ©mence et son intelligence poĂ©tique. La ligne constante du violon solo tend Ă  Ă©largir la forme symphonique vers le Concerto, mais la riche texture sonore affirme toujours le chant de l’orchestre. Dès le premier mouvement, mĂŞme indiquĂ© « modĂ©rĂ©ment animé », l’épisode d’entrĂ©e fait crĂ©piter la texture orchestrale en un suractivitĂ© Ă©panouie, heureuse et lumineuse, dont l’équilibre et l’éloquence Ă©cartent tout dĂ©bordement. La narrativitĂ© exalte et dĂ©ploie toutes les ressources expressives et chromatiques de l’écriture orchestrale, d’autant plus sollicitĂ©e que le chant continu du violon solo semble rechercher dans la libertĂ© des deux parties en dialogue, un Ă©quilibre parfait, en clartĂ© comme en couleurs. Le 2è mouvement (Très lent) favorise un climat sonore plus opulent encore ; suspension Ă©merveillĂ©e aux bois et aux vents d’abord, rĂ©glĂ©s magnifiquement crĂ©ant une parure plus intĂ©rieure, aux superbes seconds plans en perspective qui permet au violon toujours très en avant de filer une soie presque blessĂ©e, au riche vibrato embrasĂ© pourtant jamais dĂ©monstratif. GouĂ© maĂ®trise l’orchestre et les Ă©quilibrages des pupitres – superbes et ronds, les cuivres aux accents tragiques et hĂ©roĂŻques, laissent s’épanouir la forte suggestivitĂ© de l’orchestre, son ampleur et sa gravitas. Après un 3ème mouvement vif, hallucinĂ©, en panique, l’apothĂ©ose de ce chef d’oeuvre orchestral, s’affirme avec davantage de libertĂ© encore dans le 4è et dernier Ă©pisode (AnimĂ©) : les cuivres plus prĂ©sents referment ce superbe livre orchestral oĂą c’est le chant en libertĂ© du violon, sa course folle, – Ă  la fois, descente aux enfers et remontĂ©e vers les cimes parfois inatteignables, qui porte la tension d’une partition passionnante ; lutte Ă  la Prokofiev ou Chostakovitch, pulsation organique Ă  la Roussel, sans omettre la sensibilitĂ© d’un coloriste qui compose comme un peintre ; car GouĂ© y laisse s’évader une atmosphère inquiète et enivrĂ©e, proche de la transe jusqu’à l’éblouissement final, vraie « kermesse », festival orgiaque et dĂ©livrance, victoire et explosion dansante. Superbe lecture qui laisse divaguer et s’entrechoquer toutes les lectures. L’Opus 39 demeure mĂ©connu ; pourtant il n’est jamais bavard, constamment Ă©quilibrĂ©, exigeant de l’orchestre des trĂ©sors de nuances suggestives dans un contexte de puissance et de transparence, mĂŞlĂ©es. S’y affirme le tempĂ©rament singulier de GouĂ©, sensible, lyrique, toujours Ă©pris d’ordre et d’équilibre. La qualitĂ© de la sonoritĂ© pour une bande de 1958, est remarquable (d’oĂą le choix de cette prise) oĂą s’affirme sens du souffle et un hĂ©donisme triomphant de la couleur symphonique.

La Ballade sur un poème d’Emily BrontĂ« Ă©voque tout autant l’originalitĂ© formelle des Ĺ“uvres de GouĂ© : soprano solo, quatuor vocal (dont le tĂ©nor intervenant dès le dĂ©but), quatuor Ă  cordes (ici le quatuor Krettly) et piano (Henriette Roget). S’y installe peu Ă  peu un climat fait d’âpretĂ©, aux rĂ©sonance tendues et tragiques qui Ă©largit donc sa forme entre la cantate et le petit opĂ©ra. C’est une partition Ă  la tension enivrĂ©e, sertie des Ă©clats et scintillement d’une sĂ©rie d’illuminations, oĂą chaque intervention vocale, chorale, instrumentale sert essentiellement les couleurs et les images du texte ; en une dĂ©clamation ouverte qui projette et affirme les accents du texte. Sa fin non Ă©lucidĂ©e, encore en tension, confirme l’absence chez GouĂ© de tout artifice complaisant : la musique sert et renforce le sens. Il y est question de ce qu’évoquent le passĂ©, le prĂ©sent, l’avenir ; de questionnement qui taraude et excite l’esprit clairvoyant ; d’éclairs fugitifs et fantastiques, de « VĂŞpres du vent qui dĂ©vastent la nuit ». Cela fait Ă©cho Ă  l’épreuve carcĂ©rale vĂ©cue par le compositeur dont on ne se lasse pas de mesurer la formidable crĂ©ativitĂ© poĂ©tique.
Voici donc révélées enfin, deux oeuvres inspirées et ciselées par cet esprit de nécessité qui sous tend toute l’œuvre de Goué ; cette exigence du métier produit une orchestration scintillante ; celle ci est elle même inféodée à l’intelligence qui préside à la gestion du temps musical. Chapeau bas et belle révélation.

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CLIC_macaron_2014CD, critique. GOUÉ : Symphonie n°2 opus 39, Ballade sur un poème d’Emily BrontĂ« opus 25 (Aubin, de Froment, 1958 – 1 cd CIAR AZC 135) - Orchestre Radio-Symphonique de Paris, dir.: Tony AUBIN, Marie BERONITA (sop.), Quatuor KRETTLY, Henriette ROGET, dir.: Louis de FROMENT / 1949-1958-ADD. 45’23-Textes de la notice : français et anglais + texte du poème d’Emily BrontĂ«)