mardi 6 mai 2025

Paris. Cathédrale des Invalides, le 10 février 2011. Marcos Portugal: grande Messe (1784). Caroline Marcot: Quetzal. L’Echelle, Le Sans-Pareil. Frédéric Baldassare, violoncelle. Bruno Procopio, direction

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Première « historique » aux Invalides: les parisiens découvrent pour la première fois l’écriture du compositeur portugais Marcos Portugal, devenu le plus grand musicien du Brésil indépendant (il compose le premier hymne national brésilien en 1822)… Oeuvre de jeunesse (1784) sa Missa Grande créée à la Cour portugaise au Palais de Queluz, est à la fois une synthèse des styles européens dominants, et aussi la confirmation d’un talent prometteur: Portugal n’a que 22 ans. Engagée, virtuose et sincère, la troupe des interprètes défend avec sensibilité une partition circonstancielle (liée à la dévotion particulière de la Reine du Portugal) qui est aussi touchée par une indéniable grâce fervente…


Entre Mozart et Rossini…

Saluons tout d’abord le relief des voix solistes du chœur rayonnant par son homogénéité, par l’éloquence caractérisée de tous les chanteurs, s’appuyant en particulier sur la certitude musicale, très engagée de la soprano brésilienne Luanda Siqueira et du ténor-sopraniste Charles Barbier: leur duo éclaire cette virtuosité mozartienne colorée à l’école du sentiment, accent aussi d’un préromantisme naissant qui inscrit la partition de Portugal dans cette période passionnante entre baroque finissant et révolution néoclassique. Le timbre irradiant et mordant à la fois du sopraniste rétablit la place des castrats dans le goût de la Cour royale portugaise.
Le continuo souple et continûment phrasé des deux instrumentistes, violoncelle (Frédéric Baldassare) et orgue (Bruno Procopio), souligne tout ce que le jeune Marcos Portugal doit à cette vitalité nerveuse et parfois facétieuse d’un Rossini jovial, lumineux, conquérant.

Entre néoclassicisme et romantisme, le concert dévoile cette maestria juvénile et festive du jeune Portugal serviteur d’un événément dynastique pour la cour royale portugaise une « Grande Messe » pour Sainte Barbe adorée par la Reine, mais aussi patronne des artilleurs (une dévotion qui prend valeur d’ emblème pour ce concert aux Invalides).

Bruno Procopio maître continuiste donne vie et souffle à une partition exaltée, souvent jubilatoire, qui derrière sa si séduisante coloration virtuose, touche et captive par sa sincérité fervente. La version jouée est celle réduite pour choeur et continuo, en place de la version initiale pour grand orchestre: c’est la partition qui fut diffusée partout dans toutes les paroisses brésiliennes désireuses de jouer la Messe du plus grand compositeur de son vivant.
Artisan impliqué d’une effusion complice, Charles Barbier veille à l’efflorescence ondulante des parties de plain chant, dévoilant là encore au sein des choristes un plaisir évident du jeu collectif .


Le concert est une première à Paris et en France. Alors que le baroque extra européen est à présent bien connu, l’existence et l’œuvre des compositeurs romantiques européens Outre Atlantique, ici entre le Portugal et le Brésil, est un continent à défricher. Les voyageurs défricheurs du Sans-Pareil nous en livre les premiers jalons. Mais il faudrait aller plus loin encore, et au regard de la messe relier le matériel musical très vocalisant avec les opéras (nombreux) que Marcos Portugal écrit dans sa pleine maturité au Brésil… Piste passionnante qui devrait là encore nous réserver de belles surprises.


D’Edinburgh à Cuenca et Paris, Bruno Procopio, l’explorateur visionnaire



Saluons Bruno Procopio, explorateur visionnaire, de nous offrir cette redécouverte majeure à la tête de son ensemble voyageur désormais à suivre, Le Sans-Pareil. Le jeune chef français, d’origine brésilienne y exprime la vitalité de ses racines les plus intimes. Marcos Portugal suit la cour du roi portugais au Brésil (juillet 1811): il favorise même l’essor musical du Brésil indépendant à l âge romantique (quand la famille royale quitte le Brésil en 1821, le compositeur décide de rester citoyen du Nouveau Monde; c’est donc un musicien majeur entre Portugal et Brésil). Son style montre combien le transfert des compétences se réalise d’ un continent à l’autre, sans perte de qualité, les autorités brésiliennes s’ingéniant même à inviter les plus grands talents, interprètes et auteurs au Brésil, à la charnière du XVIII ème et du XIX ème siècles. 
Au final, le Brésil dès le XVIII e vit à l’heure européenne, et sa déjà riche tradition musicale n’a rien à envier au vieux continent. L’oeuvre de Marcos Portugal a étroitement contribué à cet essor.



Avec la même conviction, Bruno Procopio et Le Sans-Pareil ont récemment joué d’autres auteurs brésiliens (Brazilians, Ferreira, Nunes Garcia…), à Edinburgh (août 2010) puis à Cuenca en Espagne (novembre 2010) … Aux côtés d’ un travail de défrichement des répertoires, son approche est aussi nouvelle, en s’associant au jeune choeur L’Echelle, le jeune maestro qui dirigera aussi l’Orchestre des Jeunes Simon Bolivar du Venezuela, sait réunir la fine fleur des meilleurs musiciens de la nouvelle génération … Avec l’orchestre que dirigea et façonna avec un tempérament charismatique Gustavo Dudamel, Bruno Procopio aborde en avril 2011, plusieurs ballets des opéras de Jean-Philippe Rameau: rencontre prometteuse entre l’engagement des instrumentistes vénézuéliens et la finesse dansante et cette éloquente dramatique du style raméllien ! A Edinburgh, Cuenca, Paris et bientôt ailleurs dans le monde, L’Echelle, Le Sans-Pareil composent désormais un collectif à suivre. Gageons que la formation n’est qu’à l’aube d’ une série de redécouvertes et d’explorations majeures.


Quetzal de Caroline Marçot

Le choix en conclusion de ce programme « Outre-mers », d’une pièce chorale contemporaine, désigne l’ouverture des champs investis par L’Echelle et le Sans-Pareil. Quetzal (2002) est une pièce de virtuosité elle aussi, exigeant de toutes les voix du chœur, avec une partie importante dédiée a la voix de soprano qui atteint des cimes angéliques : la très forte vitalité rythmique, le souci du verbe, superposé, mêlé, en une danse qui se fait transe, forment ici une autre découverte majeure. Caroline Marcot, compositrice si bien inspirée, cofondatrice du choeur L’Echelle auquel elle apporte sa voix d’alto, tisse des correspondances jubilatoires, tout en faisant référence allusivement au tombeau de l’Empereur situé à quelques mètres du chœur… L’un des textes subtilement mêlés (sérénade corse) célèbre Joséphine, première compagne de Napoléon …. Au total ce sont quatre chansons qui recomposent une histoire imaginaire des Antilles (chant de pâtres, berceuse de Guadeloupe, complainte amoureuse des marins bretons…). La diversité des formes dans l’écriture chorale (homophonie, monodie, échos…) édifie un fourmillement étagé, une constellation vocale qui se fait dispersion et suspension sonore. C’est une véritable ivresse vocale ou pas une voix sollicitée n’est oubliée, actrice permanente de ce festin de timbres en contrepoint décalé, qui chante continûment la magie d’un envol.

La troupe atteint l’excellence par sa cohésion agissante, une musicalité typée, par sa capacité aussi à relever le défi interprétatif des répertoires choisis. De la fervente Missa Grande à l’envol de Quetzal… Est-il meilleurs emblèmes pour un programme aussi novateur ? L’Echelle, Le Sans Pareil guidés par leur capitaine Procopio devraient très bientôt nous réserver de nouvelles découvertes aussi passionnantes. 



Paris. Cathédrale des Invalides, le 10 février 2011. Marcos Portugal: grande Messe (version chœur et continuo, 1784). Caroline Marçot: Quetzal. L’Echelle (Charles Barbier et Caroline Marcot), Le Sans-Pareil. Frédéric Baldassare, violoncelle. Bruno Procopio, orgue et direction

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