Le compositeur et guitariste SAMUEL STROUK qui est aussi directeur du Festival de jazz de Maisons-Laffitte (Maisons-Lafitte Jazz Festival), fait paraître au printemps 2026, deux partitions récentes, deux concertos ; l’un pour guitare et violoncelle (intitulé « Elise, mon mirage »), le second pour guitare (« Égalité »), deux partitions qui recueillent tous les éléments d’une créativité flamboyante, inspirée entre autres par un fort sentiment de paix et de réconciliation, – malgré les conflits en cours ; sur le plan artistique, Samuel Strouk avoue sa filiation assumée avec Ligeti ou Xenakis, travaillant la matière symphonique et concertante dans le souci d’un dialogue permanent et d’une cohérence dramaturgique naturelle. Au carrefour des écritures, explorant aussi de nouveaux horizons où la technologie la plus innovante envisage de nouvelles transformations et métamorphoses sonores, Samuel Strouk ouvre des champs musicaux d’autant plus inédits qu’ils sont personnels et très aboutis. Entretien.
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Photo : Samuel Strouk © Carlotta Forsber
CLASSIQUENEWS : Comment s’est déroulé l’enregistrement de votre nouveau double Concerto « Elise mon mirage » à Rennes avec les deux solistes ? En quoi sa réalisation revêt-elle une signification particulière alors que la guerre en Ukraine se poursuit ?
SAMUEL STROUK : L’enregistrement à Rennes a été un moment très fort, à la fois musicalement et humainement. Retrouver les solistes après plusieurs années d’interruption imposée par la guerre a donné à ce projet une intensité particulière. Ce n’était pas simplement une reprise de travail, mais presque une reconstruction d’un lien artistique interrompu brutalement. La pièce avait été créée à Moscou avant le conflit, dans un tout autre contexte. Lorsque la guerre a éclaté, toute perspective de collaboration s’est arrêtée net. Pendant longtemps, il a été impossible d’imaginer comment ce projet pourrait continuer à exister.
Ce qui s’est passé à Rennes, grâce notamment au soutien de l’Institut français et à la mobilisation de toute l’équipe artistique, dépasse la simple production d’un enregistrement. Il y a là une forme de résistance, au sens humain et artistique : la volonté de maintenir un espace de dialogue, de création et de rencontre malgré un contexte géopolitique profondément fracturé.
CLASSIQUENEWS : Quels ont été le processus de composition et les défis pour écrire ce Concerto ? Quel en est le sens global et le cheminement d’un mouvement à l’autre ?
SAMUEL STROUK : La composition de ce concerto s’est construite dans un temps long, avec une attention particulière portée à la dramaturgie. J’ai envisagé l’œuvre comme un parcours intérieur dans lequel chaque mouvement est une étape d’un processus émotionnel.
Le défi principal a été de trouver un équilibre entre une écriture très structurée héritée de la tradition symphonique et une forme de liberté plus organique, notamment dans le rapport aux solistes. Je voulais un dialogue en constante transformation.
Le premier mouvement installe une forme d’émergence, avec une matière encore instable. Le second explore des zones plus introspectives, avec des tensions, des fragments, des moments suspendus. Enfin, le troisième mouvement porte une intensité plus directe, presque irréversible, un point de convergence par lequel les différentes forces à l’œuvre dans la pièce finissent par se rejoindre.
CLASSIQUENEWS : S’agissant de votre Concerto pour guitare « Égalité » pourquoi ce titre et pourquoi les titres des 3 mouvements sont-ils en espagnol ? Quel en est le sens global et le parcours d’un mouvement à l’autre ?
SAMUEL STROUK : Le titre Égalité est directement emprunté au poème éponyme de José Asunción Silva, qui constitue une source d’inspiration centrale pour ce concerto. Ce texte met en regard deux figures opposées — l’empereur de Chine (el emperador) et un enfant des rues de Bogotá (el mozo de la esquina) — pour révéler ce qui, au-delà des différences sociales et culturelles, les rapproche profondément : une même humanité, traversée par des pulsions fondamentales.
Ce contraste, et surtout cette mise à nu d’une égalité essentielle, ont guidé l’écriture du concerto. J’ai conçu l’œuvre comme une forme de poème symphonique concertant, qui reprend la dramaturgie du texte.
Le choix de l’espagnol pour les titres des mouvements s’inscrit naturellement dans cette filiation. Il permet de conserver un lien direct avec la langue du poème, mais aussi avec sa musicalité propre.
Les deux thèmes principaux , celui de l’empeureur et celui du gamin de la rue, vont être soumis à un même événement perturbateur. À partir de ce point, ils entrent dans un processus de transformation parallèle : déformation, fragmentation, recomposition… jusqu’à perdre progressivement leurs attributs initiaux. C’est précisément là que se joue l’idée centrale du poème et du concerto : au-delà des apparences, ces deux figures sont traversées par les mêmes forces, les mêmes tensions internes.
CLASSIQUENEWS : Pour l’un et l’autre concerto, quelle orchestration avez-vous privilégié? Y-a-t-il un mouvement particulier plutôt réussi qui est emblématique de votre travail actuel dans la forme concertante et symphonique ? lequel et pourquoi ? (un exemple pour chaque concerto idéalement)
SAMUEL STROUK : Dans ces deux concertos, mon approche de l’orchestration est influencée par le travail de György Ligeti et de Iannis Xenakis. Je cherche une écriture contrastée, avec des masses orchestrales parfois extrêmement denses et à l’inverse des zones beaucoup plus translucides, presque fragiles.
Dans Élise, mon mirage, le troisième mouvement, en particulier dans ses sections « Mirage » et « Éternité », me semble emblématique. Il concentre cette tension entre densité extrême et lyrisme, avec une montée en intensité qui devient presque inéluctable. C’est là que la dimension émotionnelle et la construction formelle se rejoignent le plus clairement.
Pour Égalité, c’est le troisième mouvement qui me paraît le plus représentatif. Il s’ouvre sur un tableau très sensible avant d’évoluer progressivement vers une forme d’exaltation. Ce parcours, qui va de l’intime vers une énergie plus expansive, résume assez bien la manière dont je conçois le développement musical.
CLASSIQUENEWS : Comment ces deux concertos s’inscrivent-ils vis à vis de vos œuvres précédentes ? Sont-ils le prolongement de sujets ou formes déjà abordés, ouvrent-ils de nouveaux champs qui auront une suite ?
SAMUEL STROUK : Le concerto Égalité s’inscrit dans une continuité directe avec mes œuvres antérieures. On y retrouve les préoccupations qui traversent mon travail depuis plusieurs années : le dialogue entre différentes traditions musicales, le rapport entre écriture et improvisation ainsi qu’une attention particulière à la dramaturgie interne de la musique.
Élise, mon mirage, en revanche, marque une étape plus récente et plus structurante dans mon parcours. Avec cette œuvre, j’ai cherché à aller plus loin dans la forme longue, en développant une continuité plus organique et une architecture globale plus imbriquée, plus structurée. Élise, mon mirage ouvre clairement de nouveaux champs dans mon travail, que je souhaite continuer à explorer dans les projets à venir, notamment dans la manière de faire évoluer la relation entre écriture, interprétation et dramaturgie musicale.
CLASSIQUENEWS : Sur quel sujet-travaillez vous actuellement ?
SAMUEL STROUK : Je travaille actuellement à l’écriture d’un concerto pour violoncelle augmenté, qui intègre un dispositif d’intelligence artificielle permettant un traitement en temps réel du son du soliste. Ce projet me permet d’explorer de nouvelles interactions entre écriture instrumentale et transformation du son, avec l’idée d’étendre le geste du violoncelliste au-delà de ses limites acoustiques.
Parallèlement, je développe le répertoire de mon prochain album en quartet, dans la continuité de Nouveaux Mondes (2021). Il s’agit pour moi de poursuivre cette recherche autour d’un langage à la croisée de plusieurs influences, tout en affirmant une identité plus resserrée, plus directe.
Enfin, je travaille également à la prochaine édition de Maisons-Laffitte Jazz Festival dont j’assure la direction artistique. Le festival se tiendra du 19 au 28 juin prochain. Cette édition réunira un plateau d’artistes internationaux de premier plan, avec l’ambition de proposer une programmation exigeante et ouverte, tout en touchant un public toujours plus large. Nous sommes en plein lancement !
Propos recueillis en avril 2026
CD présentation
CD événement, annonce. Samuel Strouk : « Elise, mon mirage », concerto pour violoncelle et guitare (nouvel album – 1 cd Well Done Simone! records) – parution annoncée : le 24 avril 2026
Compositeur, guitariste soliste, chef d’orchestre, Samuel Strouk s’impose depuis plus de
dix ans sur la scène symphonique contemporaine, par sa singularité virtuose, sa sensibilité et sa grande culture musicale. En avril 2026, le compositeur publie un nouvel album « Elise, mon mirage », regroupant deux nouveaux concertos comme odes à l’amour et à la paix, l’un pour violoncelle et guitare, le second pour guitare… deux nouvelles partitions enregistrés en France avec l’Orchestre National de Bretagne sous la direction d’Aurélien Azan Zielinski.
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