La création d’un nouveau label n’est jamais anodine… dans ce climat
délétère où la culture et la musique sont particulièrement sacrifiées, des signes positifs exprimeraient-ils la résilience des acteurs les plus motivés ? C’est assurément le cas de Pierre-Yves Lascar qui après Artalinna, fonde ce printemps, un second label, « Habanero », claire manifestation de son goût pour les musiques d’Amérique latine. En préservant plus que jamais la quête d’un son idéal, né d’une adéquation miraculeuse entre un lieu un artiste, un répertoire, l’entrepreneur inspiré lance sa nouvelle marque ce 25 mars au 360 à Paris, lors d’une soirée brésilienne dont les 1000 facettes découlent d’un mariage d’épices singulier, personnel… Explications.
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Photo : portrait de Pierre-Yves Lascar © Olivier Lalane
CLASSIQUENEWS : En quoi la création de votre label réalise-t-elle vos projets et votre engagement pour la musique et les musiciens ?
PIERRE-YVES LASCAR : Depuis la création de mon label Artalinna, en 2011, j’ai toujours souhaité offrir des conditions optimales aux musiciens. Des lieux à l’acoustique extraordinaire qui permettent un épanouissement du son et la perception des résonances, des instruments (par exemple pour le piano) bien accordés, une écoute bienveillante et ferme, des ingénieurs du son et une direction artistique soucieux de rendre confortables l’écoute du consommateur. Avec Habanero, la démarche reste identique, augmentée de la nécessité de réaliser enfin des enregistrements absolument professionnels de tous ces répertoires (surtout dans le domaine du piano), et de partager d’autres formes d’amours musicales anciennes, ou futures, que celles que je peux nourrir pour les répertoires plus européens. La seule ambition que j’ai pour les musiciens demeure la suivante : faire chavirer le cœur de leurs auditeurs.
CLASSIQUENEWS : Pourquoi « Habanero » ?
PIERRE-YVES LASCAR : Le terme Habanero vient de l’espagnol, l’une des deux langues majeures du continent latino-américain. Il signifie « de La Havane », ville qui reste un centre très actif dans le domaine de la création musicale tout au long des XIXe et XXe siècles. Il rappelle directement le terme « Habanera », devenue une forme très employée par les Européens à la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, notamment en France (les fameuses « Havanaise »). Enfin l’ambition d’Habanero est de toucher les mélomanes au cœur, d’où la nécessité de relever le tout avec la dose adéquate de piment.
CLASSIQUENEWS : Comment et pourquoi avez vous choisi de lancer votre label par un premier enregistrement de musique brésilienne ? Quelle est votre relation avec ce répertoire ?
PIERRE-YVES LASCAR : Ce programme Villa-Lobos/Santoro a été enregistré en août 2017, bien avant que ne se concrétise le nom même d’Habanero (novembre 2025). Depuis plusieurs mois, je prévoyais de réaliser d’autres enregistrements de musiques sud-américaine, et surtout brésilienne dans un premier temps, comme les Ponteios de Guarnieri, le Rudepoêma de Villa-Lobos, un disque dédié à l’extraordinaire Fructuoso Vianna, etc.) afin d’alimenter sur Artalinna une collection particulière dédié à l’Amérique du Sud. Olivier Lalane, un ami de longue date, m’a finalement convaincu de transformer l’idée de la collection en un label. Ce projet Villa-Lobos / Santoro devenait parfait pour initier ce vaste champ d’explorations futures.
Je suis avant tout intrigué par de nombreuses œuvres des compositeurs de ce continent si actif dans le domaine de la musique. J’aime les esthétiques qui m’incitent à renouveler drastiquement mon écoute, et à me défaire de préjugés acquis de longue date. La musique sud-américaine bouscule nos habitudes, car elle répond aussi à d’autres manières (ou formes) de respirer ensemble. Elles m’obligent à penser autrement.
CLASSIQUENEWS : Que vous inspirent les musiques d’Amérique Latine en général / que met en avant précisément le programme de ce premier CD ?
PIERRE-YVES LASCAR : Malheureusement, ce continent est trop vaste pour énoncer une unique idée sur le sujet. Assez superficiellement, il me transporte dans des paysages immenses, beaux, colorés. Plus personnellement, pour ce qui concerne ce que l’on appellerait ici la « musique classique », j’y perçois surtout des couches et quantité de sous-couches (bien) dissimulées, j’y entends plus souvent encore une ambivalence, un entre-deux permanent entre une aspiration nécessaire à des formes de modernité et le regret de « formes » parfaitement ancrées dans la culture traditionnelle. Au Brésil, cela crée des moments d’une tristesse terrible et enivrante (Guarnieri, Ponteios) ou plus pudique (Fructuoso Vianna). La joie, aussi, peut être affreusement mélancolique. Quelques mots à propos de la première parution : Santoro et Villa-Lobos offrent deux visages bien différents (et pas forcément complémentaires) du Brésil. Villa-Lobos (1887-1959) est dans la conquête, son style est flamboyant, chamarré, il faut ré-inventer un style national et employer les moyens de la conviction. D’une génération ultérieure qui doit affirmer sa personnalité, Santoro (1919-1989) délivre un message d’une grande délicatesse. Il est plus abstrait, certainement pudique, pour moi d’un sens poétique supérieur car très surprenant.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir lié.e à l’enregistrement de ce premier CD ?
PIERRE-YVES LASCAR : J’apprécie beaucoup le lieu à Oxford (Angleterre) dans lequel nous avons réalisé cet album Villa-Lobos / Santoro. Il s’agit d’une église attenante à une école de séminaristes anglicans. L’acoustique est idéale pour les musiques latino-américaines intensément colorées, et le son de Marcos Madrigal y résonnait pleinement. J’espère que je pourrais y retourner un jour (mais les enregistrements n’y sont plus possibles d’après mes informations). C’est rare et très difficile de trouver le lieu qui correspond absolument et parfaitement à un musicien.
CLASSIQUENEWS : Présentez-nous les artistes et les pièces qui seront jouées, à l’affiche du concert de lancement ce 25 mars. Quel en est l’esprit et le caractère ?
PIERRE-YVES LASCAR : Marcos Madrigal jouera 6 Préludes et les trois premières Paulistanas de Claudio Santoro, ainsi qu’une sélection de Valses de Mignone, en amont d’un enregistrement que nous allons réaliser en août prochain des trois recueils de Valsas de Francisco Mignone. Patrick Hemmerlé, lui, jouera les Sonatines n° 1 et 3 et le sublime Improviso II de Guarnieri, ainsi que le Chôros V et le Rudepoêma de Villa-Lobos, autant d’œuvres qui se retrouveront au programme de l’album à venir de Patrick Hemmerlé prévu pour 2027. Entre ces deux mini-sets pianistiques, nous pourrons découvrir le cavaquinho avec Matheus Donato, jeune virtuose de cet instrument peu connu par ici, en fait une « petite » (en taille !) guitare brésilienne. Quatre pièces au programme dont une de Waldir Azevedo (1923-1980), et deux compositions originales.
L’idée de cette soirée est de proposer un visage varié de la création brésilienne, et de donner quelques portes d’entrée à l’œuvre au moins quatre des plus importants compositeurs brésiliens du XXe siècle. D’autres soirées dans les années qui viennent mettront aussi à l’honneur Cuba, l’Argentine, le Mexique.
CLASSIQUENEWS : Quels sont vos prochaines actualités d’ici fin 2026 / printemps 2027 ?
PIERRE-YVES LASCAR : Le reste de l’année 2026 sera consacré à l’enregistrement de nouveaux projets, dont certains évoqués plus haut. Je vais également enregistrer le pianiste brésilien Cristian Budu dans une monographie dédiée à Clarisse Leite, une grande pianiste (et compositrice) brésilienne, à la vie mouvementée !
Je souhaite publier des albums incontestables, sous la forme de fort beaux et originaux produits : les épices les plus précieuses se révèlent à petit feu.
Propos recueillis en mars 202
concert
PARIS, 360. Soirée brésilienne, jeudi 25 mars 2026, 20h
LIRE aussi notre présentation du concert lancement du label HABANERO :
https://www.classiquenews.com/habanero-concert-de-lancement-du-nouveau-label-mer-25-mars-2026-paris-360-musiques-bresiliennes-du-xxeme/
En créant HABANERO, Pierre-Yves Lascar inaugure une nouvelle offre dédiée aux musiques d’Amérique latine, dans toute leur diversité. Il prolonge ainsi son parcours de producteur et de défricheur de répertoires méconnus. La démarche s’annonce « exigeante, accessible et sensuelle, accordant à la scène et à la rencontre avec les publics, une place centrale. »
programme
Marcos Madrigal, piano
Santoro Prelúdios, 2nd series, Book I
(Nos. I-VI-XII-XI-VII-II)
Santoro Paulistanas Nos. 1-3
Mignone Valsas de esquina (selection)
(bis éventuel : Congada)
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Matheus Donato, cavaquinho
Waldir Azevedo, Pedacinhos do Ceu
Ernesto Nazareth, Odeon
Matheus Donato, Nero au Bianco
Matheus Donato, 1×0 (Pixinguinha)
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Patrick Hemmerlé, piano
Guarnieri, Improviso II (Hommage à Villa-Lobos)
Guarnieri, Sonatine No. 1
Guarnieri, Sonatine No. 3
Villa-Lobos, Chôros No. 5
Villa-Lobos, Rudepoema
Premier cd Habanero
Le premier album (2 CD) édité par le nouveau label
HABANERO comprend des œuvres de Santoro et Villa-Lobos soit deux visages bien différents du Brésil. Pierre-Yves Lascar présente la singularité des deux auteurs : Villa-Lobos (1887-1959) « dans la conquête, son style est flamboyant, chamarré », quand Santoro (1919-1989) délivre un message d’une grande délicatesse, « plus abstrait, certainement pudique, pour moi d’un sens poétique supérieur car très surprenant ». Parution ce 25 mars 2026. Prochaine critique sur classiquenews. CD « CLIC » de CLASSIQUENEWS
CD 1
Cláudio Santoro (1919–1989)
Prelúdios, 2nd series (Nos. 1 & 2 – manuscripts versions)
Paulistanas
Prelúdios, 2nd series · Book I
CD 2
Heitor Villa-Lobos (1887–1959)
Ciclo brasileiro
Bachiana brasileira No. 4
Chôros No. 5 (Alma Brasileira)
Marcos Madrigal, piano Steinway D No. 582241
Recording: St. John the Evangelist, Oxford (Great Britain), 31 August & 1-2 September 2017 – Sound engineering: Frédéric Briant
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