Offre généreuse et accessible, lieu ouvert et fédérateur, formats innovants et participatifs… L’Opéra de Rennes fait figure d’exemple à l’échelle hexagonale : l’établissement sous l’impulsion de son directeur Matthieu Rietzler ne cesse d’innover, de surprendre et convaincre. Sous sa direction, l’Opéra à définitivement perdu son image élitiste, de centre inaccessible réservé à une élite. Rien de tel en réalité : contre ceux qui sacrifie froidement la culture au nom de l’économie, baissant ou supprimant sine die, les subventions jusque là allouées, l’Opéra de Rennes réaffirme de façon exemplaire le rôle essentiel de la culture et du spectacle dans le fonctionnement et la cohésion de notre société. Faire société n’est pas ici un vain mot… C’est tout au contraire l’enjeu de chaque concert et de chaque représentation. À Rennes souffle un vent actif, engagé, innovant qui fait de l’Opéra, l’acteur majeur du projet sociétal. Regard sur la nouvelle saison 2025 – 2026 : temps forts, ensembles en résidence,… Surtout enjeux et objectifs des très nombreuses actions culturelles, sans omettre des précisons riches d’enseignements sur le profil des publics de l’Opéra de Rennes…
CLASSIQUENEWS : Y-a-t-il des nouveautés remarquables pour cette nouvelle saison 2025-2026 ?
MATTHIEU RIETZLER : Bien sûr, chaque production comme chaque programme de notre prochaine saison est, je l’espère digne d’intérêt. Se détache cependant la prochaine production de Curlew River, un opéra rare pour lequel nous présentons en miroir, et en écho à l’ouvrage de Britten, une partition de Marko Nikodijevic. De plus, il s’agit de la première mise en scène de Silvia Costa à l’Opéra de Rennes. Ses images souvent saisissantes entre théâtre et art contemporain promettent un nouveau choc esthétique, d’autant plus que Britten a conçu son ouvrage, en s’inspirant du théâtre Nô japonais, épuré.
Autre spécificité pour cette nouvelle saison, les spectacles plus personnels où il s’agit pour les artistes avec lesquels nous travaillons, de présenter un programme qui leur tient particulièrement à cœur.
C’est ainsi le cas de Camille Merx qui incarne le destin de Mademoiselle Maupin dans son spectacle intitulé « Julie M , en garde et en scène » ; c’est aussi le cas de la Jeanne Crousaud qui dévoile les secrets du métier de chanteuse dans Soprane de David Gauchard, seul en scène conçu comme un théâtre documentaire, drôle et profond à la fois.
L’ouverture de saison est en soi une nouveauté à souligner également : recréé à Saint-Céré cet été, la production de Rinaldo de Haendel (dans la mise en scène de Claire Dancoisne) prendra place à l’écomusée du pays de Rennes (le 30 août 2025). C’est un opéra à machines dont les marionnettes qui peuvent faire penser aux animaux-machines à Nantes, feront les délices des spectateurs…L’idée est d’ouvrir la saison avec un rendez-vous très fédérateur, en plein air.
CLASSIQUENEWS : Que prolongez-vous ? Qu’amplifiez-vous ?
MATTHIEU RIETZLER : Tout d’abord nous prolongeons notre compagnonnage artistique avec nos ensembles en résidence : Le Banquet Céleste avec lequel nous continuons un cycle d’oratorios de Haendel ; et le chœur Mélisme(s) qui présente l’oratorio rare de Robert Schumann, Le Pèlerinage de la rose, dans sa version originale pour chœur et piano.
Par ailleurs, il est tout autant essentiel de jouer les œuvres phares du répertoire que de proposer des redécouvertes.
Cela sera le cas avec la nouvelle production de l’opéra de Pauline Viardot, « Cendrillon » (1904), à l’initiative de la co[opéra]tive et dont nous accueillons la résidence de création, avant la première sur la scène du Théâtre de Sénart (le 5 nov 2025). Au total, la production sera jouée 73 fois. dans toute la France ; un chiffre tout à fait exceptionnel s’agissant d’un spectacle lyrique. David Lescot en a réécrit le livret et en signe la mise en scène.
Même enjeu pour notre nouvelle production de Lucia di Lammermoor de Donizetti dont Rennes assure la production déléguée. Juste après Rennes, nous aurons le plaisir de jouer ce spectacle au Théâtre de Lorient, avec l’orchestre national de Bretagne dans la fosse rarement ouverte de ce théâtre et qui pourtant s’annonce idéalement dimensionnée … La production ira ensuite à Angers, Nantes, Compiègne, Massy… pour un total de 15 représentations. Grande joie là aussi que cette production rencontre autant de spectatrices et spectateurs.
Un autre temps fort est assurément La Calisto de Cavalli, en provenance d’Aix-en-Provence où la production est créée cet été. Nous sommes la première maison à reprendre ce spectacle dans la mise en scène de la néerlandaise Jetske Mijnssen. Après Rennes, le spectacle tournera ensuite à Angers, Nantes, Caen, au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, avant une nouvelle exploitation la saison suivante…
J’aimerai souligner aussi l’intérêt de Company, comédie musicale de Sondheim qui fait une arrivée en France remarquée.
Et en fin d’année, Robinson Crusoé d’Offenbach, production signée Laurent Pelly produite par le Théâtre des Champs Élysées et que nous reprenons avec une nouvelle distribution, fera l’objet de notre dispositif « Opéra sur écran(s) » pour la fin de saison 2025-2026 et sera ainsi diffusée dans une centaine de villes des régions Bretagne et Pays de la Loire.
Enfin, dans le registre baroque, outre La Calisto par l’ensemble Correspondances, j’aimerai citer la version inédite de L’Avare de Molière que nous présentons avec les musiques de Francesco Gasparini, récemment découvertes par Vincent Dumestre et le Poème Harmonique. Un rendez-vous familial réjouissant que nous présentons aussi en temps scolaire.
L’Opéra de Rennes s’est toujours montré aux cotés des ensembles indépendants, soucieux de soutenir et accompagner les projets nouveaux. Cela sera le cas avec cet « Avaro » de 1720…
D’une manière générale, nous veillons chaque saison, à la diversité et à l’équilibre de l’offre artistique. Je suis très attentif à jouer tous les répertoires comme à faire entendre les différentes langues de l’opéra, ainsi qu’à proposer un parcours à travers les 5 siècles de sa riche histoire… tout cela en partageant au plateau différents types d’écritures scéniques, des plus expérimentales aux formes davantage conventionnelles. Nous revendiquons également un esprit espiègle et joyeux dans la programmation : « Joy is an act of resistance » disait Toi Derricotte.
CLASSIQUENEWS : Vous développez de nombreuses actions au titre de l’action culturelle ; quels en sont les enjeux d’une façon générale ?
MATTHIEU RIETZLER : L’enjeu principal est de faire société. Nos maisons d’opéra sont des maisons de service public musical ; ce service s’adresse à tous et concerne tous les publics : les personnes qui nous connaissent ; celles qui sont fidèles et viennent régulièrement, comme celles qui ne fréquentent pas les établissements culturels ou en sont éloignées.
La musique dans ce sens est un vecteur idéal : elle a cette capacité à émouvoir et à rassembler au-delà des questions de langues et de cultures.
Il n’y a pas de lieu équivalent à nos maisons où il est possible de vivre des moments forts, être ému parfois jusqu’aux larmes quelque fois surpris ou décontenancés, à côté de personnes qu’on ne connait pas. Ce rapport à l’altérité qu’offrent les artistes dans nos théâtres est précieux et nous aide à faire société.
Cette notion fédératrice et de partage est unique et singulière : elle est propre au théâtre et à la musique.
Il est donc essentiel de préserver toujours les meilleures conditions de rencontre entre les œuvres jouées, les artistes et les spectateurs. La rencontre signifie accueillir mais aussi « aller vers », c’est-à-dire dans un mouvement inverse, nous déplacer vers tous ceux qui sont encore éloignés du de nos structures.
Cela est d’autant plus essentiel que le spectacle vivant et l’opéra en particulier questionne, suscite la réflexion, ouvre le débat sur les faits de société. Le spectacle offre un miroir poétique, artistique sur notre monde, sur la société ; il pose des questions sans imposer de réponse. Il suscite l’imaginaire et stimule l’esprit critique.
Au contraire du buzz, du zapping, de la polarisation de la société, le spectacle vivant offre une bulle de déconnection et d’émotion que permet un temps relativement long (1h au moins, parfois beaucoup plus) pendant lequel l est possible d’appréhender la complexité du monde.
CLASSIQUENEWS : Quels sont les publics / Quelles sont les cibles de l’actions culturelle ?
MATTHIEU RIETZLER : A la diversité des publics correspond différents types d’actions. Par exemple, nous travaillons ainsi dans la prison de femmes de Rennes ; toute incarcération signifie aussi réinsertion. Il est donc important de proposer des espaces de poésie, de culture. Nous proposons des ateliers de chant, des sorties à l’Opéra quand cela est techniquement possible, des moments participatifs.
De la même manière, à travers notre action intitulée « Objectif Chœurs ! », l’opéra agit comme un véritable catalyseur de l’ensemble des pratiques vocales en Bretagne. Nous avons identifié une dizaine de chœurs sur la région qui ont une pratique constante ; et à chacun nous leur proposons un accompagnement spécifique en leur apportant ce qui leur manque : ce peut être un pianiste accompagnateur, un chorégraphe pour maîtriser la notion de chœur en mouvement, une assistance sur la technique vocale proprement dite… Pour ce faire, nous sommes aidés par la Fondation Bettencourt Schueller et la Fondation Daniel et Nina Carasso. Et nous préparons déjà la suite de ce dispositif qui nous permettra d’accompagner d’autres chœurs dans les prochaines saisons.
A l’occasion de chaque nouvelle production lyrique, nous réfléchissons avec les chanteurs professionnels invités aux actions à mener ensemble. A titre d’exemple, ce que nous avons réalisé à l’Opéra de Rennes, pour le spectacle « La Sérénade » est particulièrement emblématique : un opéra écrit par une compositrice et une librettiste que le temps avait invisibilisé, une exposition organisée en écho (un orchestre à soi de Léa Chevrier) qui questionnait la place des femmes dans l’histoire de la musique. En rapport avec les thèmes proposés par l’ouvrage, nous avons mené plusieurs projets participatifs avec les élèves des écoles sur les compositrices justement ; sur le spectacle lui-même, qui était classique en exposant une certaine typologie de caractères liés à la Commedia dell’arte qu’il est intéressant de questionner aujourd’hui ; sur les airs populaires présents dans la partition à mettre en regard avec d’autres mélodies populaires présentes dans les ouvrages lyriques ; s’est joint un chœur participatif dans le public à chaque représentation, sans oublier les séances scolaires. Ce spectacle, outre ses qualités artistiques, était un vivier d’actions d’éducation artistique et culturelle.
CLASSIQUENEWS: Quels sont les formats de vos actions ? Quelles sont les nouvelles formes de spectacles ?
MATTHIEU RIETZLER : Depuis 4 ou 5 années, nous avons fondé une compagnie d’opéra « lyrisme de rue », composée de trois chanteurs, une violoniste et un pianiste ; la troupe peut se déplacer partout, dans les guinguettes, les prisons, … Cette année, la troupe réalise sa 2ème création « Kaléidoscope » dans la mise en scène de Katja Krüger (septembre 2025), après « Dis moi tes amours » qui a été joué plus de 50 fois sur le territoire. Le dispositif permet une hyper proximité avec le public, ce qui permet de le surprendre, de le mettre en contact avec l’Opéra comme « par effraction ».
De même avec les artistes présents pour nos productions, en général sur plusieurs semaines pour les répétitions et les représentations, nous proposons de jouer à distance du Théâtre de Rennes, une sorte de condensé de l’opéra à l’affiche et qu’ils sont en train de travailler ; ainsi parallèlement à La Flûte enchantée mise en scène par Mathieu Bauer, 3 chanteurs de la distribution (Benoît Rameau, Damien Pass, Amandine Ammirati, respectivement dans l’opéra : Monostatos, Papageno et Papagena) ont chanté le programme « Bal(l)ade enchantée » selon leur planning des répétitions, à Saint-Malo et à Morlaix. C’est une excellente opportunité pour les salles qui n’ont ni le plateau ni le budget, d’accueillir un opéra, d’avoir une proposition lyrique et pour les spectateurs de ces villes, nous affrétons un bus pour qu’ils puissent ensuite se rendre au spectacle à Rennes.
CLASSIQUENEWS : Quelle conception du spectacle vivant se précise ainsi ?
MATTHIEU RIETZLER : Aller au théâtre est un rituel qui a quelque chose d’archaïque. Je l’ai précédemment évoqué : vous êtes assis pendant plusieurs heures, portable éteint; aux côtés de personnes que vous ne connaissez pas, parfois dans l’inconfort ; et pourtant il s’agit d’un moment essentiel, l’un des rares où il est possible d’appréhender et peut-être de comprendre toutes les nuances du monde, tout en éprouvant les émotions les plus intenses… ; ainsi concrètement, de faire société. Plus notre société se fragmente et se polarise, plus cet espace offert par le spectacle vivant s’affirme nécessaire. Cet espace est celui où il est possible de tout partager ; c’est une expérience inestimable qui redéfinit notre rapport à l’altérité… de surcroît dans un sentiment de joie et de plaisir. C’est pourquoi je crois à un grand avenir pour le théâtre et les arts de la scène.
CLASSIQUENEWS : Quel public vient à l’Opéra de Rennes ?
MATTHIEU RIETZLER : Nous disposons d’outils particulièrement fiables pour connaître aujourd’hui nos spectateurs, et donc précisément les personnes qui viennent à l’Opéra. La vente de billets nominatifs avec récupération d’un email permet cela. Les données collectées sont gérées et analysées par notre outil CRM (Costumer Relation management ou GRC, Gestion de la Relation Client) : il est possible de filtrer les données et ainsi de recueillir des résultats précis selon les critères d’âge, de provenance, de panier moyen… Ainsi nous savons que 50% des spectateurs sont non rennais ; ils viennent du territoire métropolitain et régional, ou du reste de la France. Par ailleurs, notre dernière production de La Flûte enchantée, présentée en mai dernier, a attiré près de 27% de primo spectateurs, ce qui représente le 1/4 de nos spectateurs. Ce profil totalisait 32% pour La Traviata et 21% pour notre création La Falaise des lendemains.
La moyenne d’âge se situe entre 41 et 43 ans, ce qui correspond exactement à l’âge moyen de la population française. Pour un prix moyen de 35 euros pour La Flûte enchantée et 38 euros pour La Traviata.
CLASSIQUENEWS : Quel est le public qui répond à vos offres hors les murs, comme par exemple l’opération « Opéra sur écran(s) » ?
MATTHIEU RIETZLER : Les choses sont différentes pour un dispositif comme « Opéra sur écran(s) » puisque la fréquentation y est gratuite, et sans inscription. C’est un moment de plaisir, de convivialité et de partage où le public se retrouve en plein air, à l’extérieur, dans l’espace urbain pour y suivre sur grand écran, une représentation d’opéra en direct. L’événement est d’accès facile et dans l’esprit d’une véritable fête populaire. Depuis sa création, l’opération est un grand succès, rassemblant en moyenne jusqu’à 15 000 spectateurs. Pour La Flûte enchantée en juin dernier, filmé en direct depuis la scène du Grand Théâtre d’Angers, les différents lieux bretons ont attiré 5 000 personnes. Et cela sans compter les très nombreuses salles de cinéma et de projection qui retransmettaient simultanément la représentation dans 41 lieux de diffusion en Bretagne.
Propos recueillis en juillet 2025
présentation de la saison 2025 – 2026
LIRE aussi notre présentation de la saison 2025-2026 de l’Opéra de Rennes : temps forts, opéras, concerts en solo, ensembles en résidence, programmes baroques,… : https://www.classiquenews.com/opera-de-rennes-nouvelle-saison-2025-2026-rinaldo-la-calisto-comedy-cendrillon-lucia-di-lammermoor-curlew-river-robinson-crusoe/
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