Créé en 1750, Theodora est l’avant-dernier oratorio de Georg Friedrich Haendel et l’ouvrage occupe une place singulière dans sa production. Alors que le compositeur, à l’apogée de son art, avait déjà conquis Londres avec ses opéras italiens et ses oratorios bibliques, il choisit pour la première et seule fois un thème chrétien, tiré de l’histoire des martyres des premiers siècles. Le livret de Thomas Morell raconte l’affrontement entre la foi intérieure et le pouvoir totalitaire : la jeune et pieuse Theodora, refusant de renier sa religion, est condamnée par les Romains à la prostitution avant de mourir en martyre. Loin de l’héroïsme flamboyant d’un Jules César, Haendel y déploie une émotion d’une profondeur bouleversante, faisant de cet oratorio une véritable méditation spirituelle sur la tolérance et la liberté de conscience. Il considérait d’ailleurs le chœur « He saw the lovely youth » comme son préféré, le plaçant même au-dessus du célèbre « Hallelujah » du Messie.
Et il était difficile d’imaginer cadre plus concordant pour cette œuvre que la Chapelle Royale du Château de Versailles. Achevée en 1710 sous Louis XIV, cette chapelle palatine, dédiée à Saint-Louis, est un vaisseau sublime culminant à 44 mètres, dont la puissante colonnade s’inspire de l’Antiquité. L’acoustique exceptionnelle des lieux, testée et éprouvée par les musiciens dès sa construction, est renommée dans toute l’Europe pour faire résonner les plus grandes pages de musique sacrée. Entendre Theodora en ces murs, qui ont vu défiler les motets des plus grands compositeurs, fut une expérience aussi historique qu’extatique. La spiritualité intrinsèque de l’architecture, avec son plafond consacré à la Sainte Trinité, a magnifié le drame de la martyre, créant une fusion parfaite entre le sujet religieux, la musique et le lieu sacré. La restauration d’envergure achevée en 2021 a rendu à l’édifice toute sa splendeur, faisant de lui le réceptacle idéal pour ce chef-d’œuvre.
Et puis il y a l’interprétation musicale. Thomas Dunford, à la tête de son Ensemble Jupiter, a fait preuve d’une sensibilité rare dans sa direction. Luthiste de renom passé à la direction, il a piloté les trois heures intégrales de l’oratorio avec un remarquable souci d’animation et une pulsation inventive. Dirigeant parfois avec son archiluth en main, il a insufflé à la partition une intensité vivante et une poésie suave dans les passages élégiaques, tandis que la pulsation rythmique devenait irrésistible dans les moments dramatiques. L’orchestre, en opulent appareil, et le chœur de quatorze chanteurs, d’un zèle admirable, ont démontré une précision et une expressivité constantes. Le chœur, chantant par cœur – fait rare pour une version de concert –, a gagné en disponibilité, en précision et en impact théâtral, incarnant tour à tour la ferveur des chrétiens et l’enthousiasme des païens avec une clarté et des couleurs remarquables.
Et puis il y les voix. La magnifique mezzo-soprano franco-italienne Lea Desandre, qui est apparue dans une robe blanche immaculée, a réussi la prouesse d’incarner à la fois la lumière et la chair, la douceur et la noblesse, l’affirmation héroïque et l’intériorité la plus profonde. Son incarnation fut poignante, d’une dignité souveraine, effaçant tout angélisme tiède pour donner à voir une héroïne à la fois humaine et sublime. Sa ligne de chant, son timbre et sa projection furent admirables, achevant un portrait d’une complète réussite. Face à elle, le contre-ténor anglais Hugh Cutting a offert un Didymus d’une fougue transcendante. Doté d’une morphologie vocale absolument britannique, il a échappé à toute indolence pour enflammer son rôle de capitaine inspiré. Son timbre lumineux, son bel ambitus et ses aigus faciles se sont mariés de façon merveilleuse avec la Theodora de Lea Desandre dans leurs duos, créant des moments d’une intense émotion. Remplaçant Véronique Gens, la mezzo-soprano américaine Avery Amereau a été une révélation ! Elle a créé un personnage comme éclairé de l’intérieur par l’évidence de son chant. Vraie voix d’alto, riche et chaleureuse de bas en haut, jamais matrone, son interprétation fut d’une simplicité féconde, envoûtante dans la prière et la consolation, là où d’autres auraient pu se disperser en artifices. De son côté, l’excellent ténor britannique Laurence Kilsby a offert un Septimius au timbre clair et puissamment projeté, et à la fois extraordinairement mobile et parlant. Touché par la grâce, il a ciselé les courbes de « Descend, kind Pity » avec un souffle infini, délivrant une leçon de beau chant haendélien. Enfin, l’enthousiasmante basse californienne Alex Rosen a doté le rôle du magistrat romain Valens d’une noirceur royale. Impérieux sans aboyer, son timbre noir et sa puissance vocale furent impressionnants d’engagement, constituant un luxe dans ce répertoire.
Cette représentation de Theodora dans la Chapelle Royale de Versailles restera comme l’un des temps forts de cette rentrée musicale en France. L’alchimie parfaite entre la spiritualité du lieu, la profondeur humaniste de l’œuvre et l’excellence d’une distribution et d’une direction inspirées a élevé le concert au rang d’expérience mystique. Portés par l’acoustique divine des lieux et l’attention sans faille d’un public conquis, Thomas Dunford et ses artistes ont offert une interprétation qui, loin de toute démonstration gratuite, était tout entière au service du génie de Haendel. Et pour ceux qui voudraient vivre cette expérience, la tournée européenne se poursuit ce soir même 12 octobre à l’Auditorium de Dijon, puis demain 13 octobre 2025 à l’Opéra Comédie de Montpellier, et enfin mardi 15 octobre 2025 au Bozar de Bruxelles. Ne manquez pas l’opportunité d’assister à ce triomphe du verbe chanté, qui confirme la place de Theodora comme l’un des sommets absolus de l’art de Haendel !…
__________________________
CRITIQUE, oratorio. VERSAILLES, Chapelle Royale, le 10 octobre 2025. HAENDEL : Theodora. L. Desandre, H. Cutting, A. Amereau, L. Kilsby, A. Rosen. Ensemble Jupiter, Thomas Dunford (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu






