lundi 12 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. TURIN, Teatro Regio, le 12 septembre 2025. ZANDONAI : Francesca da Rimini. B. Ismatullaeva, R. Alagna, G. Gagnidze… Andrea Battistoni /Andrea Bernard

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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Créé in loco il y a cent onze ans, le chef-d’œuvre de Riccardo Zandonai, inspiré de la tragédie de Gabriele D’Annunzio, inaugure la saison du Teatro Regio de Turin, et triomphe sous la direction précise et roborative d’Andrea Battistoni, avec une mise en scène efficace de Andrea Bernard, plus un plateau superlatif dominé par la Francesca impressionnante de Barno Ismatullaeva.

 

Immortalisé par les vers célèbres de Dante (Enfer, V), le couple Paolo et Francesca inspira de nombreux compositeurs, de Mercadante à Rachmaninov, de Tchaïkovski à Franco Leoni (le compositeur du merveilleux Oracolo, qui fit représenter la même année que Zandonai sa propre Francesca da Rimini). Le livret de Tito Ricordi réduit avec bonheur la tragédie ampoulée de D’Annunzio (d’une durée de six heures !), et si quelques archaïsmes persistent dans la syntaxe et le lexique, ils donnent une couleur bienvenue à l’intrigue historique. L’opéra de Zandonai fut créé au Teatro Regio en février 1914, mais l’œuvre reste encore rarement jouée, malgré quelques tentatives récentes et plutôt heureuses, comme à Paris (2011), Strasbourg et Milan (2018) et plus récemment Berlin (2021). A Turin, la dernière production remonte à 1991, et depuis 1908, plusieurs de ses opéras, aujourd’hui oubliés, y furent représentés (Conchita, Il grillo del focolare, I cavalieri di Ekebu, La farsa amorosa).

Pour cette production qui ouvre la nouvelle saison du Regio, la réussite est totale, et sur tous les plans. La mise en scène de Andrea Bernard gomme certes les références à l’époque médiévale, il troque néanmoins la lettre tout en préservant l’esprit. La riche partition ne connaît aucun temps mort, alterne morceaux puissants et tranchants avec d’autres plus élégiaques, et oscille entre différents styles (Debussy, Mascagni, dont il fut l’élève, voire Puccini et anticipe le chant constamment tendu de l’ultime Respighi), sans entamer la cohérence de l’ensemble d’une efficacité redoutable. On retiendra la rencontre entre Paolo et Francesca à la fin du I où seule la musique s’exprime et exprime le désir silencieusement éloquent des deux protagonistes, ou encore la fin du premier tableau du dernier acte et une bonne partie du deuxième tableau, dont la musique, d’une douceur irrésistible, devient proprement envoûtante.

Sur scène, un espace épuré, quasi unique (la chambre de Francesca), presque décevant au premier abord, quand on sait l’importance que le compositeur attachait à la scénographie et au respect des (très) nombreuses didascalies ; les décors de Alberto Beltrame, magnifiés par les lumières judicieusement choisies par Marco Alba, fonctionnent à la fois comme lieu où se noue la tragédie et allégorie d’un théâtre intérieur : Francesca apparaît au début assise sur une chaise de cinéma observant l’intrigue derrière un voile qui fait office d’écran de cinéma, tandis que les doublures de la protagoniste et de sa sœur que l’on voit enfant sur scène, incarnent ce théâtre de l’âme que les costumes d’Elena Beccaro semblent transposer l’action à l’époque de la composition de l’œuvre. La scène de la bataille au début du deuxième acte rappelle par son esthétique le fameux tableau Il quarto stato de Giuseppe Pelizza da Volpedo, et seule la présence des arbalètes rattache les soldats à l’époque de l’intrigue.

Le rôle-titre, écrasant, musicalement fascinant, est porté avec fougue, intelligence et une présence scénique époustouflante par la soprano ouzbèke Barno Ismatullaeva ; une amplitude vocale qui constamment impressionne, une voix chaude, moirée, aux mille nuances qui disent tour à tour sa passion et son désespoir, son bonheur et son inquiétude. Paolo a les traits de Roberto Alagna, dont l’insolente aisance fait fi d’une écriture redoutable, et la beauté et le charme indéniable d’un timbre qui se bonifie avec le temps, qui renvoient à la longue expérience d’un artiste racé. George Gagnidze incarne excellemment un Gianciotto au timbre solidement charpenté et dont la violence du geste et de la parole est à l’image de sa difformité physique. Les deux autres personnages cruels et agressifs, le borgne Malatestino, frère du précédent, et Ostasio, frère de Francesca, sont campés avec justesse par Matteo Mezzaro et David Cecconi. La Samaritaine de Valentina Boi se démarque par son jeu délicat, son timbre raffiné et d’une grande intensité scénique, tandis que l’esclave Smaragdì trouve en Silvia Beltrami des graves caverneux qui révèlent son incroyable amplitude vocale digne d’une authentique contralto. Le Ser Toldo de Enzo Peroni, hiératique à souhait, et le Giullare de Janusz Nosek, plus vrai que nature dans ses pitreries au début du I, complètent avec bonheur une distribution sans faille qui compte également les quatre excellentes dames de Francesca – Valentina Mastrangelo (Biancofiore), Albina Tonkikh (Garsenda), Martina Myskohlid (Altichiara) et Sofia Koberidze (Donella), double choral de ses fluctuations pathétiques. Une mention spéciale au Chœur du Teatro Regio qui, préparé et dirigé par Ulisse Trabacchin, allie la puissance et la clarté de l’élocution, sans jamais s’imposer artificiellement, malgré la masse de ses effectifs.

Dans la fosse, le nouveau directeur musical de l’opéra, Andrea Battistoni, dirige les forces du Teatro Regio avec la précision d’un horloger suisse (mais venu de Vérone), parvenant à mettre en valeur, avec une évidence qui force le respect, les nuances infinies de la partition, tour à tour complexe et d’une grande séduction immédiate (l’irrésistible musique qui ouvre et traverse le deuxième tableau du dernier acte). Un immense talent à suivre, qui – cela ne fait aucun doute – fera bientôt porter l’orchestre turinois à un degré d’excellence que bien des théâtres pourront légitimement envier. Une production qui fera date !

 

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CRITIQUE, opéra. TURIN, Teatro Regio, le 12 septembre 2025. ZANDONAI : Francesca da Rimini. B. Ismatullaeva, R. Alagna, G. Gagnidze… Andrea Battistoni /Andrea Bernard. Crédit photo (c) Gaido Ratti

 

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