samedi 10 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre national du Capitole, le 23 janv 2026. WEINBERG : La Passagère (création française). N. Stefanoff, M. Timoschenko, A. Morel, A. Hernandez… Johannes Reitmeier / Francesco Angelico

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le Théâtre du Capitole de Toulouse est en train d’inscrire une page d’or dans l’histoire lyrique en France avec la création française de La Passagère de Mieczysław Weinberg, présentée dans ses murs jusqu’au 29 janvier 2026. Ce chef-d’œuvre lyrique  est un événement esthétique et moral d’une intensité foudroyante, qui révèle au public l’un des sommets tragiques de l’opéra du XXe siècle. Dans cette production importée du Tiroler Landestheater d’Innsbruck et auréolée du Prix autrichien du Théâtre musical 2023, l’excellence est totale. Mise en scène, direction musicale, engagement des artistes et puissance de l’orchestre fusionnent pour servir une œuvre qui, à l’instar des Soldats de Zimmermann ou de Dialogues des Carmélites de Poulenc, marque l’âme à jamais.

 

Sous la direction du metteur en scène Johannes Reitmeier, la dramaturgie complexe de l’œuvre – qui oscille en permanence entre le paquebot luxueux des années 1960 et l’enfer des baraquements d’Auschwitz – trouve une clarté confondante. Le dispositif scénographique de Thomas Dörfler, un immense plateau tournant, est une idée de génie. Une même structure de bois se métamorphose à vue, sans heurt, de la proue élégante du navire au sinistre dortoir du camp. Au centre, une haute cheminée, symbole glaçant, évoque tour à tour la cheminée du paquebot et celle, implacable, des crématoires. Cette scénographie littérale et puissante illustre avec une justesse bouleversante la confusion mentale de l’ancienne gardienne SS, Lisa, hantée par un passé qui refuse de s’effacer. La direction d’acteurs, précise et humaine, évite avec une élégance rare tout misérabilisme ou caricature, transcendant l’horreur pour en révéler l’essence tragique.

 

 

Le plateau réuni est d’une homogénéité et d’un engagement rares. Au cœur de cette tourmente, deux femmes s’opposent dans des incarnations magistrales. Anaïk Morel (Lisa) est tout simplement prodigieuse. Elle incarne avec une vérité glaçante la « banalité du mal », campant une femme en apparence ordinaire, épouse amoureuse, dont la normalité même devient terrifiante. Vocalement, sa voix de mezzo, chaude, ronde et parfaitement projetée, explore sans faiblir toute l’étendue d’un rôle exigeant, faisant affleurer avec une précision chirurgicale les failles, la dureté et la culpabilité refoulée du personnage. Face à elle, Nadja Stefanoff (Marta) impose une présence marmoréenne et bouleversante. Sa première apparition, spectrale, est d’une force saisissante. Elle déploie un soprano à la fois doux et puissant, d’un lyrisme poignant, particulièrement dans le sublime air du second acte où, évoquant l’automne polonais, elle accepte la mort avec une sérénité déchirante. La scène de ses retrouvailles avec Tadeusz est un sommet d’émotion pure.

Le reste de la distribution est à l’avenant de cette excellence. Le Tadeusz du baryton-basse russe Mikhail Timoshenko captive par la noblesse de sa ligne de chant et la beauté émouvante de son timbre de baryton. Le ténor espagnol Airam Hernández campe un Walter d’une justesse parfaite, alliant projection vocale soyeuse et engagement dramatique. Il faut enfin saluer la constellation de talents qui incarnent les prisonnières – Céline Laborie (Katja), Victoire Bunel (Krystyna), Anne-Lise Polchlopek (Vlasta), parmi d’autres –, chacune dessinant un portrait vocal et psychologique d’une justesse sidérante, formant une polyphonie de la douleur et de la dignité humaines.

À la tête de l’Orchestre National du Capitole et du Chœur du Capitole de Toulouse, le jeune chef italien Francesco Angelico déploie une direction d’une intelligence et d’une sensibilité remarquables. Il s’empare avec une maîtrise absolue de la partition protéiforme de Weinberg, qui brasse influences post-romantiques, accents de jazz, mélodies folkloriques et citations de Bach. Sous sa baguette, l’Orchestre national du Capitole de Toulouse restitue aussi bien la violence âpre des scènes du camp que les moments de suspension temporelle d’une beauté à couper le souffle. Le sens du récit est constant, évitant tout sentimentalisme sans jamais obérer la puissance lyrique. Le chœur, préparé par Gabriel Bourgoin, est un acteur à part entière, déployant une force implacable, notamment dans l’invocation finale au « Mur noir », d’une intensité dramatique saisissante.

Cette création française est aussi un devoir de mémoire accompli avec les armes sublimes de l’art lyrique. L’œuvre de Weinberg, écrite en 1968 mais censurée en URSS et créée seulement en 2006, trouve ici sa pleine résonance. En confrontant la mémoire des victimes à la culpabilité refoulée des bourreaux, elle pose des questions universelles et terriblement actuelles, et comme le chante Marta dans l’épilogue : « Si l’écho de leurs voix faiblit, nous périrons tous... ». Grâce aux artisans de cette production parfaite, l’écho de cette fabuleuse soirée de première a résonné avec une force inoubliable – et le public toulousain, profondément ému, a salué par des ovations interminables (et parfois debout) cette soirée historique !

 

 

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CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre national du Capitole, le 23 janv 2026. WEINBERG : La Passagère (création française). N. Stefanoff, M. Timoschenko, A. Morel, A. Hernandez… Johannes Reitmeier / Francesco Angelico. Crédit photographique (c) Mirco Magliocca

 

 

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