Le monde des rêves est une source inépuisable d’inspiration depuis que le monde existe. Mystères, folies, cauchemars et révélations, la plupart des plus grands desseins de l’aventure humaine ont eu le rêve comme point de départ. Pour Hector Berlioz, créature fantastique aux rêveries sublimes, chaque note de sa main est un rêve en soi. Le cauchemar arrive au moment où sa création est livrée aux maladresses des êtres imparfaits qui jugent trop vite ce que le compositeur majeur du romantisme musical français a souhaité exprimer.
Ce soir, sur la scène mirifique du théâtre de Gabriel Astruc, c’est la Damnation de Faust qui nous a été présentée dans une nouvelle production avec la vision de la metteuse en scène Silvia Costa. Conceptrice sans concessions, Silvia Costa signe ici une version très subtile de la Légende dramatique de Berlioz. Le décor qui sert de base aurait pu nous effrayer: une chambre d’étudiant où la jeunesse côtoie l’intellect poussé à l’obsession. Faust devient ainsi ce que d’aucuns appellent un « nerd » qui a troqué toute l’euphorie de jeunesse enivrante pour les études, le silence et une nostalgie réconfortante dans l’enfance idéalisée en innocente insouciance. Faust semble se soustraire au monde et quand cela devient insupportable par des circonstances extérieures, pourquoi ne pas convoquer un esprit qui va tout bouleverser. Outre certains moments où l’on ne comprend pas tout à fait où va le propos de Silvia Costa, cette mise en scène réussit à donner une lecture plus que touchante et poétique de Faust. Alors oui, d’aucuns s’offusquent parce qu’ils auraient souhaité contempler les hongrois en magnats à veste à brandebourgs chamarrés et aigrettes au bonnet, mais la vision de Mme Costa est néanmoins rafraîchissante. L’apparition de Marguerite est d’une poésie quasi surréaliste et fascinante, un fantasme aussi irréel qu’idéalisé comme la Juliette de Marcel Carné, une apparition surgissant de la houppelande de la mort. Cette mort qui fait irruption solennelle et sensuelle à l’image d’une belle vanité qui demeure dans la cathédrale de Séville, d’ailleurs cette scène rappelle aussi le mariage dans Salò de Pasolini. Toutes ces visions alimentent un fantasme aux allures mélancolique. Nous regrettons toutefois que la pénombre des éclairages n’aient pas permis d’avoir une vue sur certains détails depuis le premier balcon. Quoi qu’il en soit, Silvia Costa signe ici une mise en scène aux couleurs poétiques où l’extase onirique subtilement s’accapare du plateau.
Vocalement, la distribution est largement dominée par Benjamin Bernheim, idéal dans ce répertoire. A l’égal de son Hoffmann de légende, Benjamin Bernheim est un Faust d’anthologie. Vocalement taillé pour la partition, son phrasé est précis, subtil et nuancé, le timbre brille de mille feux et nous touche au plus profond dans cette caractérisation à la fois fragile, intrinsèque et émouvante, comme peut l’être la réalité des âmes. Face à lui, Victoria Karkacheva est une Marguerite aux couleurs fastueuses. Timbre velouté et riche, ses airs sont quasiment déclamés avec une aisance de conteuse. Malgré parfois quelques moments où la prosodie française se perd, nous sommes envoutés par cette Marguerite qui, loin d’être l’oie blanche à la couronne de tresses, dans la vision de Silvia Costa est un fantasme incarné, « l’idéal féminin en toute simplicité » qui perd inconsciemment le poète et le guide dans sa rêverie, loin de la réalité du monde qui ne tardera pas à le juger et le damner.
Dans le rôle « diabolique » de Méphistophélès, Christian Van Horn ne convainc pas du tout. Vocalement limité et théâtralement rigide, on ne reconnaît pas l’ambiguïté de la malice de ce personnage. Déjà, dans Les Contes d’Hoffmann, on pouvait juste apprécier son timbre mais ici on se perd dans des imprécisions et une prosodie approximative. Affublé d’un costume qui rappelle plus celui du caricatural Bratt de la série des « Moi, moche et méchant » (le troisième volet pour être précis), il est quasiment une parodie de cette « lumière » de la connaissance à outrance qui finira par perdre le Faust en quête d’idéal. En revanche, Thomas Dolié est parfait en Brander, l’une des plus belles voix de notre temps, et il serait temps de l’entendre aussi dans d’autres choses que le répertoire français.
L’orchestre Les Siècles sont menés par la baguette soignée de Jakob Lehmann. Le jeune chef allemand s’évertue à souligner avec soin les courbes du drame sans en ôter la poésie de la partition de Berlioz. Malgré quelques petits écarts, nous saluons une direction fine, un discours cohérent et une réelle charge poétique dans cette musique monumentale mais délicate. Les Chœurs de Radio France, malgré une mise en scène qui provoque parfois des écarts et des maladresses, restent aussi professionnels qu’on l’aurait souhaité.
A la fin des fins, dans la vision de Silvia Costa, Faust est un « drôle de type », pas ceux portraiturés dans Big Bang Theory mais plutôt ceux que Léo Ferré sublime dans sa chanson « Les Poètes« . Tout comme le siècle dernier a été barbare avec le film Juliette ou la clef des songes de Marcel Carné, le nôtre le sera avec des créations comme cette Damnation de Faust. Ce qu’il manque à notre époque aux euphories immédiates et à la nostalgie rampante, est la poésie, parfois étrange ou dérangeante, qui jaillit au cœur de ce qui aurait pu être facilement sordide. Tout comme ce Rêveur malheureux dans Les Nuits blanches de Dostoïevski, c’est la poursuite incessante de l’égérie, l’obsédante rêverie qui pousse le poète à sa damnation mais aussi à son éternité.






