dimanche 4 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 11 novembre 2025. WAGNER : La Walkyrie. T. Wilson, C. Maltman, S. de Barbeyrac, E. van den Heever… Calixto Bieito / Pablo Heras-Casado

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

L’Opéra national de Paris poursuit, pas à pas, l’ascension de son propre Olympe wagnérien. Après les prémices aquatiques et la malédiction de l’or scellée dans L’Or du Rhin la saison dernière, le cycle du Ring déploie ses ailes avec La Walkyrie, deuxième journée de cette ambitieuse tétralogie confiée aux soins du duo espagnol Calixto Bieito (pour la mise en scène) et Pablo Heras-Casado (pour la direction musicale). Ce n’est pas une production isolée, mais un chapitre crucial d’une saga qui se construit sous nos yeux, un pont narratif et musical entre la chute des dieux initiée dans le prologue et l’avènement du héros promis dans Siegfried, attendu pour janvier prochain. Chaque représentation est donc un jalon essentiel sur la route qui mènera à l’achèvement de ce projet titanesque : la présentation de deux cycles intégraux lors de la saison 2026/2027, événement déjà très attendu par les mélomanes. Cette Walkyrie parisienne arrive ainsi chargée d’enjeux artistiques : elle doit à la fois affirmer la cohérence de la vision du metteur en scène Calixto Bieito, confirmer la tenue musicale de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris et maintenir l’immense attente pour la conclusion de cette entreprise. C’est dans ce cadre exigeant qu’il faut évaluer ses forces et ses faiblesses…

 

Pour ce qui est de la mise en scène, la vision du trublion Calixto Bieito plonge l’œuvre dans un univers post-apocalyptique froid et déshumanisé, qui semble souvent en contradiction directe avec la puissance émotionnelle de la partition de Wagner. Le Walhalla est transformé en un sinistre data center, une immense structure métallique et grillagée qui emprisonne les personnages dans des cellules exiguës. Cette esthétique de la laideur frise parfois le ridicule et éloigne le spectateur de la dimension mythologique de l’œuvre. Par ailleurs, la direction d’acteurs est parsemée d’idées confuses. On voit Brünnhilde chevaucher un manche à balai d’enfant et jouer avec un chien-robot (E-doggy), des éléments qui semblent puérils et qui distraient plus qu’ils n’éclairent le drame. Le moment des adieux de Wotan, transformé en une « danse guillerette », manque tragiquement de gravité. Et puis, la mise en scène prend des libertés qui créent des contresens. Par exemple, c’est Wotan lui-même qui tue Siegmund avec l’épée Notung, et non Hunding par l’intermédiaire de sa lance, ce qui brouille la logique du récit et laisse le personnage de Hunding en déshérence. La scène cruciale de la mise au sommeil de Brünnhilde est traitée de manière désordonnée avec des fumigènes et une barrière de masques à gaz, privant la conclusion de sa poésie et de son impact émotionnel. 

Par bonheur, cette production est portée et sauvée par une distribution de très haut niveau, qui doit être saluer pour ses qualités vocales et son engagement. Dans le rôle de Siegmund), Stanislas de Barbeyrac livre une performance fabuleuse. Son timbre allie jeunesse et velours, avec un héroïsme qui n’oublie pas la vulnérabilité du personnage . Ses célèbres cris de « Wälse ! Wälse ! » sont d’une vigueur impressionnante, et son hymne au printemps est un modèle de lyrisme et de demi-teintes. Face à lui, la superbe soprano sud-africaine Elza van den Heever incarne une Sieglinde radieuse et éperdue, submergée par une passion qu’elle traduit avec une précision vocale et expressive impeccable. Son intervention au troisième acte, lançant le thème de la rédemption par l’amour, est un mélange de puissance et de larmes qui ébranle la salle.

L’excellent baryton-basse britannique Christopher Maltman, en remplacement de Iain Paterson initialement annoncé, s’impose par un timbre à la fois rond et projeté, et par une présence scénique ravageuse. Il incarne un Wotan d’une humanité touchante, particulièrement dans les adieux à sa fille, où son phrasé à l’archet résonne longuement. Brünnhilde est incarnée ici par la soprano américaine Tamara Wilson, qui s’avère tout simplement magnifique dans le rôle-titre. Elle unit une puissance irradiante à une fraîcheur presque adolescente dans le timbre, sans jamais vociférer. Ses dons d’actrice et son engagement total, même dans les choix de mise en scène les plus déroutants (comme sa transformation en tenue de catcheuse), forcent l’admiration. La mezzo franco-suisse Ève-Maud Hubeaux, en Fricka implacable, se montre déchirante dans sa colère et en impose face à Wotan. Günther Groissböck campe un Hunding à la froide autorité, eu au registre grave caverneux à souhait. Enfin, l’ensemble des huit autres Walkyries forme un plateau vocal merveilleux et sans maillon faible.

Sous la direction de Pablo Heras-Casado, la performance musicale est contrastée, entre beaux moments de lyrisme, mais surtout un manque d’engagement constant. Si l’ouverture, avec son orage liminaire, est menée avec une modernité saisissante et que les scènes d’amour du premier acte sont embrasées, sa direction se montre trop souvent plate et manquant de relief. Le deuxième acte s’enlise dans un ennui palpable, avec une intensité dramatique fluctuante. Malgré ces réserves sur la direction, l’Orchestre de l’Opéra national de Paris est, lui, digne de tous les éloges. La virtuosité des cordes, la beauté des solos (notamment du cor et de la clarinette) et la poésie qui se dégage de l’ensemble offrent de nombreux frissons au cours de cette inégale soirée !

 

 

_______________________________
CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra Bastille, le 11 novembre 2025. WAGNER : La Walkyrie. T. Wilson, C. Maltman, S. de Barbeyrac, E. van den Heever… Calixto Bieito / Pablo Heras-Casado. Crédit photographique (c) Henwig Prammer

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

OPÉRA DE MASSY, danse. Ven 9, sam 10 oct 2026.  » Promenade obligatoire « , Compagnie par Terre / Anne Nguyen (chorégraphie)

Créatrice célébrée et figure majeure de la danse hip-hop contemporaine, Anne Nguyen et sa compagnie par Terre (crée en...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img