samedi 10 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. LAUSANNE, opéra de Lausanne, le 20 mars 2026. HAENDEL : Orlando. P-A. Bénos-Djian, M. Lys, P. Figuier, A. Vieira Leite… Mariame CLEMENT / Christopher MOULDERS

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il est (souvent) des mises en scène qui, sous couvert de modernité, plaquent un concept sans l’habiter. C’est tout l’inverse que propose Mariame Clément à l’Opéra de Lausanne. Loin d’une transposition gratuite ou anecdotique, sa lecture d’Orlando de Georg Friedrich Haendel s’impose comme une véritable dissection des tourments amoureux, une plongée naturaliste et psychologique qui, sans jamais renier la beauté abstraite de la partition haendélienne, lui offre une chair nouvelle.

 

Dès le lever de rideau, le parti pris est clair. Le décor de Kaspar Glarner impose une présence massive et étrange : un heaume de paladin gigantesque, symbole d’un héroïsme désuet que la metteuse en scène prend un malin plaisir à déconstruire. Ce casque se fait écrin, se transformant au fil des scènes en comptoir de bistrot pour une Dorinda en tenancière, ou s’ouvrant sur un bosquet poétique. Cet équilibre entre le poids de l’histoire et la banalité du quotidien est savamment orchestré. Clément ne jette pas aux orties le merveilleux de l’Arioste ; elle le fait vaciller, le confronte à des signes de contemporanéité (un réverbère, un sac à main, un tapis de livraison d’aéroport) pour mieux souligner l’éternelle actualité des sentiments : la jalousie, la tromperie, l’impossibilité de quitter l’être aimé.

La force de cette production réside dans sa cohérence dramaturgique. Mariame Clément, qui conçoit son métier comme un travail de finesse sur le jeu d’acteur, excelle dans la direction de ses interprètes. Son Orlando n’est pas le héros de pacotille revêtu d’une armure, mais un être chancelant, d’abord en jean et chemise à carreaux, presque un Don Quichotte contemporain, que l’on voit revêtir puis rejeter les attributs du paladin comme s’il refusait l’héroïsme imposé. La folie, scène centrale de l’œuvre, est traitée non comme un accès de fièvre lyrique convenu, mais comme un véritable cheminement déstructuré, oscillant entre hallucination et prostration, suivant la musique inventée par Haendel.

Face à cette mise en scène qui claque, la fosse, hélas, n’a pas toujours été à la hauteur de l’effervescence de la scène. Si l’Orchestre de Chambre de Lausanne fait preuve d’une honnêteté de façade, la direction semble manquer de cette étincelle, de cette pulsation presque nerveuse que réclame la virtuosité du compositeur saxon. On a parfois souhaité plus de mordant, une couleur plus acide pour répondre à l’ironie du plateau. Un bémol, certes, mais qui s’estompe heureusement dès que les voix entrent en scène, tant la distribution convoquée frôle le sans-faute.

Car c’est bien par ses chanteurs que cet Orlando obtient ses lauriers. En tête d’affiche, le contre-ténor Français Paul-Antoine Bénos-Djian incarne un rôle-titre d’une intensité rare. Dans la peau de cet Orlando perdu entre raison et démence, il déploie une palette de timbre somptueuse, d’une clarté presque minérale dans les aigus et d’une profondeur poignante dans les accents les plus tourmentés. Son célèbre « Vaghe pupille » n’est plus une simple aria, mais un cri de l’âme, un vertige vocal qui laisse le public suspendu à ses lèvres. Il est entouré d’un duo féminin de haut vol. La soprano Suisse Marie Lys, en Angelica, allie une autorité scénique rare à une voix d’une homogénéité parfaite, capable de passer de la fierté la plus hautaine à des éclats de vulnérabilité bouleversants. À ses côtés, la soprano portugaise Ana Vieira Leite, en Dorinda, campe une bergère d’une fraîcheur émouvante, avec un timbre rond et une sensibilité à fleur de peau qui lui valent l’un des plus beaux succès de la soirée. Enfin, le Medoro de l’excellent contre-ténor Paul Figuier impressionne par sa présence magnétique et la virtuosité d’une voix au métal précieux, qui ne fait jamais d’ombre à ses partenaires mais brille d’un éclat singulier. Seul bémol aux côtés de ce quatuor idéal : la basse britannique Callum Thorpe, en Zoroastro, cinquième et dernier protagoniste de cette folle histoire. Si sa stature scénique impressionne, on est resté plus circonspect quant à sa prestation vocale. Dans le rôle du sage, on a parfois senti une certaine raideur, un manque de rondeur dans les graves et une ligne de chant qui peine à s’imposer face à l’énergie débordante de ses camarades. 

Malgré de petits “accrocs”, la soirée restera comme un moment fort – celui où une mise en scène irrévérencieuse a réussi l’exploit de rendre Haendel non seulement audible, mais furieusement vivant !

 

 

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CRITIQUE, opéra. LAUSANNE, opéra de Lausanne, le 20 mars 2026. HAENDEL : Orlando. P-A. Bénos-Djian, M. Lys, P. Figuier, A. Vieira Leite… Mariame CLEMENT / Christopher MOULDERS. Crédit photographique (c) Carole Parodi

 

 

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