lundi 5 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. BONN, Theater Bonn, le 6 février 2026. RONNEFELD : Die Ameise. D. Henschel, N. Wacker, S. Blattert, R. Rachbauer, M. Morouse… Katerina Sokolova / Daniel Johannes Mayr

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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« Die Ameise« , opéra kafkaïen, surréaliste et loufoque, est repris scéniquement pour la première fois depuis 1969. Le chef-d’œuvre de Peter Ronnefeld, dont l’insecte du titre est la métaphore d’une moderne « confusion des sentiments », est magnifié par une distribution sans faille et une direction superlative, une direction d’acteurs époustouflante et une scénographie qui ne l’est pas moins.

 

On ne saurait assez gré au Theater Bonn d’avoir eu l’audace de programmer cet ovni lyrique et entomologiste d’un compositeur passionnant, élève de Messiaen, mais hélas bien oublié. Créé à l’Oper am Rhein de Düsseldorf en 1961, alors que Ronnefeld n’avait que vingt-cinq ans (il mourra tragiquement quatre ans plus tard), l’opéra apparaît comme une « Métamorphose » de Kafka revue par Freud. Le livret, rédigé par le dramaturge Robert Bletschacher, met en scène un professeur de chant, Salvatore, accusé du meurtre de sa créature Formica, une jeune chanteuse, mais clame son innocence devant le tribunal. Le crime reste un mystère, alors que la jeune femme n’a subi aucune violence et que le professeur se demande pourquoi elle est partie en lui chantant un air italien en guise de remerciement. Le spectateur assiste ainsi à une reconstitution minutieuse des événements au cours des quatre actes de l’opéra qui porte chacun un titre italien (« Atto Drammatico » ; « Atto lirico » ; « Atto Commediante » ; « Atto Tragico ») et qui combine parties déclamées et parties chantées, rythmes de blues, ballets all’antica, sprechgesang et arias plus classiques. On apprend que le geôlier veut récupérer l’espèce rare que Salvatore possède et qui manque à sa collection, tandis que ce dernier s’adresse à la fourmi comme s’il s’agissait de son élève. Le rêve et la réalité se mêlent confusément, jusqu’à l’acte final où Salvatore se rend hagard dans un théâtre de music-hall qui reprend la même configuration que le tribunal du premier acte. Les filles du cabaret se sont transformées en insectes, mais la fourmi est malencontreusement foulée aux pieds provoquant l’effondrement de Salvatore.

 

 

Il fallait une distribution exceptionnelle pour incarner cette partition proprement prodigieuse, aux lignes vocales tutoyant les extrêmes et d’une puissance dramatique rare. La scénographie colorée, changeante et dramatiquement séduisante de Nikolaus Webern (un tribunal formé de deux rangées de tribunes qui se transforme en salon privé en trompe-l’œil, puis en théâtre de music-hall) et les costumes très réussis et bigarrés, notamment dans l’acte final de Constanza Meza-Lopehandia, contribuent à magnifier la très intelligente mise en scène de Kateryna Sokolova qui dirige excellemment tous les acteurs-chanteurs de la production. Dans le rôle du professeur Salvatore, Dietrich Henschel, baryton racé rompu à ce répertoire (Der Prinz von Hamburg, Doktor Faust) est impérial de justesse, de fragilité, déclinant toute une gamme d’affects, de l’assurance à la folie, à travers une électrisante présence scénique. Nicole Wacker campe une Formica à l’ambitus impressionnant et dont la ligne vocale de soprano colorature est constamment tendue jusqu’à atteindre des sommets stratosphériques. La mère de la chanteuse est incarnée par l’excellente mezzo Susanne Blattert (qui fut l’élève de Christa Ludwig et Hermann Prey), particulièrement émouvante lors de l’impressionnant trio avec formica et Salvatore à l’acte III. Le professeur Mezzacroce, sorte de double maléfique et tentateur de Salvatore, trouve en Mark Morouse des accents de basse caverneuse qui font mouche, combinés avec un incontestable talent d’acteur. Dans le triple rôle de l’avocat de la défense, de l’aumônier et du directeur de la prison, Roland Silbernagl parvient à accorder à chacun des personnages sa spécificité grâce à une voix d’une extrême ductilité. Tous les autres rôles atteignent le même niveau d’excellence, que ce soit l’intransigeance du gardien de prison Jan Rusko ou les pitreries facétieuses des deux prisonniers Carl Rumstadt et Tae Hwan Yun. Une mention spéciale au Chœur du Theater Bonn, d’une force et d’une précision incroyables.

Dans la fosse du Theatre Bonn, Daniel Johannes Mayr est littéralement habité par l’œuvre et dirige les forces du Beethoven Orchester Bonn avec une rigueur évidemment digne d’un entomologiste, soignant constamment les nuances d’une partition qui oscille en permanence entre des passages tonitruants d’une variabilité constante où tout l’orchestre est convoqué, et les passages plus lyriques avec violon ou violoncelle solo. La redécouverte d’un authentique chef-d’œuvre !

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. BONN, Theater Bonn, le 6 février 2026. RONNEFELD : Die Ameise. D. Henschel, N. Wacker, S. Blattert, R. Rachbauer, M. Morouse… Katerina Sokolova / Daniel Johannes Mayr. Crédit photographique (c) Bettina Stöss

 

 

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