Jamais, de mémoire, un public du Garsington Opera n’aura ri si fort et si longtemps. Autour de moi, on pleure de rire grâce à cette production de « The importance of being earnest » de Gerald Barry ; un spectateur applaudit une assiette fracassée ; et lorsque quarante d’entre elles volent en éclats au sommet de la grande dispute du premier acte, je me découvre à peu près le seul, dans tout le Buckinghamshire, à ne pas être emporté par la vague.
La partition de Gerald Barry naît à Los Angeles en 2011, gagne le Linbury de Covent Garden en 2013 puis le Barbican Center en 2016, et n’atteint qu’aujourd’hui la scène d’une maison de campagne. Quatre-vingt-dix minutes d’un seul souffle : Barry a taillé dans le texte d’Oscar Wilde jusqu’à en retrancher les deux tiers, décrivant ce qui reste comme une radiographie de la pièce. L’univers sonore est délibérément détraqué. Les chanteurs lancent leurs répliques à travers des intervalles vertigineux, la vaisselle se brise à la douzaine pour ponctuer une querelle, les personnages s’invectivent au porte-voix, et Barry ne cesse de greffer des airs empruntés sur sa propre écriture suractive. Ce sont ces citations qui demeurent : Auld Lang Syne s’invite, l’Ode à la joie surgit sans le moindre sourire, et ni l’une ni l’autre n’est traitée avec plus d’égards que le service à dîner. Le chef Douglas Boyd tient l’ensemble avec une précision réelle, et les musiciens du Philharmonia Orchestra méritent dix fois leur cachet dans une partition qui les traite en comédiens plutôt qu’en accompagnateurs.
Jack Furness signe une mise en scène d’une invention prodigieuse, sans une seconde de relâche. Les décors de Francis O’Connor éclatent de couleurs qui jurent, Hannah Wolfe habille la troupe comme si une malle à déguisements avait explosé dans les coulisses, les lumières de Paul Pyant tournent au quart de tour quand viennent les détonations, et la direction des mouvements de Rebecca Meltzer est ce qui empêche l’entreprise de sombrer dans la mêlée.
La distribution est superbe de bout en bout, et Jennifer France est la raison d’être de la soirée. L’écriture de Cecily relève de la cruauté pure, perchée dans l’aigu et s’y maintenant, exigeant des sauts qui paraissent inchantables sur le papier ; France les enlève tous d’un timbre argenté, lumineux, qui jamais ne se durcit ni ne trahit l’effort. L’admirable est qu’elle tire de la beauté d’un matériau conçu pour l’absurde : les notes tombent en plein centre, posées plutôt qu’attaquées, et elle fait tout cela en souriant comme une enfant qui vient de réussir un mauvais coup. Il eût été facile, dans cette production, de fondre le chant dans le tumulte ambiant : elle s’y refuse, et la soirée y gagne infiniment. La Gwendolen de Holly Brown lui donne la réplique idéale par-dessus les assiettes, l’égalant en prestance comme en venin. Seán Boylan et Zahid Siddiqui ferraillent en Algernon et Jack avec une allégresse athlétique, Susan Bickley campe une Miss Prism délicieusement loufoque, et Kevin Whately fait beaucoup sans chanter une note en Dr Chasuble. Peter Lidbetter endosse tour à tour Lane et Merriman, impassible, et mérite qu’on le suive toute la soirée quel que soit le maître d’hôtel qu’il incarne. Le sommet comique revient toutefois à la monstrueuse Lady Bracknell de Henry Waddington, sanglée en officier de cuir à un poste de contrôle, et parfaitement hilarante. Nul ne saurait mieux jouer ni mieux chanter cela, et la discipline d’ensemble qu’exige pareil numéro, mené tambour battant et sans entracte, tient de l’exploit.
Et c’est là, pour moi, que le bât blesse. L’invention ne connaît aucun repos. Quelqu’un mentionne l’Australie et un kangourou bondit aussitôtsur le plateau — soit ; mais Furness prend alors Tie Me Kangaroo Down, Sport bien plus au pied de la lettre que la chanson ne l’entendait, et fait pendre la malheureuse bête au second acte, ce qui me paraît un brin sévère. Elle était autrement plus drôle vivante, et je l’aurais volontiers regardée filer dans les jardins de Garsington tenter sa chance avec les daims. Fort heureusement, nul didgeridoo à l’horizon. Il y a une vraie ingéniosité dans tout cela — ainsi ce canapé victorien qui se déplie en toboggan, salué par des cris de ravissement — mais les traits les plus spirituels frôlent sans cesse la farce à malices. Ce qui se perd en route, c’est le mordant. Toute la méthode de Wilde tient dans la langue, l’écrit et le dit manœuvrés avec une,précision absolue pour railler l’aristocratie anglaise et, soyons francs, pour faire briller son propre esprit au passage. Ici la précision cède la place au non-sens, et le non-sens, si inspiré soit-il, ne fait pas couler le sang. Le chaos sans répit cesse d’être subversif pour devenir simplement bruyant. L’esprit de Wilde repose sur l’aplomb, le tempo et le silence avant que la lame ne s’enfonce : il se trouve ici piétiné dans la précipitation. Ôtez la scénographie, et je doute que la partition retienne à elle seule un public de concert quatre-vingt-dix minutes durant. Il lui faut le kangourou.
Stephen Fry a génialement résumé la mise en opéra de la pièce à « donner un coup de machette dans un soufflé », jolie formule et bien ironique de la part d’un acteur qui non seulement incarna Oscar Wilde lui-même au cinéma en 1997, mais revêtit aussi la robe de Lady Bracknell à la scène, prêtant chair à la plus acérée des créatures de l’auteur. Cela dit, Fry aime à étaler son savoir, ce qui n’est pas tout à fait l’intelligence, et Wilde eût saisi la nuance avant même le potage. Tout cela désigne le chemin qu’on n’a pas pris. Le « bunburysme », pour qui aurait échappé à la pièce, est le mot d’Algernon pour l’invention d’un ami fictif, l’éternellement souffrant M. Bunbury, dont la santé chancelante fournit un prétexte respectable pour s’éclipser dès que le devoir menace, tandis que Jack mène le même jeu à rebours avec un frère débauché imaginaire à la ville. Ce n’est un secret pour personne que Wilde décrivait là ses propres arrangements. Lui aussi entretenait un second moi et une seconde adresse, et toute la pièce vibre des délices et des terreurs de la double vie qu’il menait en l’écrivant. Un metteur en scène plus audacieux serait allé droit au but, et la matière ne demandait que cela : deux jeunes gens absorbés à un point remarquable dans les fictions l’un de l’autre, courtisant deux femmes éprises d’un prénom plutôt que d’un homme, et une intrigue dont le ressort même est la dissimulation. Furness a déjà placé une basse barbue dans la robe de Lady Bracknell : la question de savoir qui joue quoi, et pour qui, s’étale déjà au grand jour.
Ce choix aurait pu être le trait le plus aigu du spectacle — un homme incarnant cette respectabilité même qui allait perdre Wilde — mais on le joue pour la robe et pour le rire, et l’idée reste en souffrance. La production s’adjoint même une coordinatrice d’intimité, Haruka Kuroda, signe que l’on a songé à ce qui se trame sous la surface ; étant allé si loin, il est dommage de s’arrêter à la pantalonnade. Il existe une mise en scène véritablement dangereuse de cette œuvre : ce n’est pas tout à fait celle-ci. Et l’on est en droit de se demander si toute cette bouffonnerie résonne autrement pour un spectateur homosexuel que pour le reste de la salle. Ce qui passe pour un divertissement inoffensif se glace quelque peu lorsqu’on se souvient que le Bunbury de Wilde n’était pas un ressort comique mais une stratégie de survie, et que cette société même qu’il raillait avec tant de délicatesse dans ses comédies de mœurs l’a jeté à la geôle de Reading, dès que sa double vie a été mise au jour. La pièce est imprégnée de ce péril, et une production qui la réduit à la farce savoure la plaisanterie tout en contournant ce qui la rend grave.
Reste la provocation. Furness croit manifestement administrer un correctif à un art de salon et à un public de salon ; mais l’assistance de Garsington a reçu chaque outrage comme une invitation à se divertir, et s’est divertie sans retenue. L’ironie ne manque pas : une bonne part de ce public appartenait à la classe même que Wilde écorchait, et à en juger par les rires, la chose lui a totalement échappé — on riait comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Rien ici n’a alarmé personne. C’est énormément drôle, magnifiquement exécuté, et bien moins dangereux qu’il n’y parait.
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CRITIQUE, festival. WORMSLEY, Garsington Opera, le 10 juillet 2026. BARRY : The Importance of Being Earnest. J. France, H. Waddington, S. Boylan… Jack Furness (mise en scène), Philharmonia Orchestra, Douglas Boyd. Crédit photo (c) Droits réservés






