Quelle soirée inoubliable que celle offerte par Les Arts Florissants et Paul Agnew dans l’écrin sacré de l’Abbaye aux Dames de Saintes – et dans le cadre du 54ème Festival de Saintes (placé sous la direction artistique, pendant deux ans, de la violoncelliste star Ophélie Gaillard) ! Le programme « Bach et La Grande Audition de Leipzig » n’était pas simplement un concert, c’était un voyage passionnant au cœur d’un moment charnière de l’histoire de la musique : la compétition légendaire de 1723 pour le poste de Cantor à Leipzig… que Johann Sebastian Bach finira par obtenir (sans être le favori, et suite au désistement du vrai élu) !
L’un des favoris était Georg Philip Telemann, par lequel débute la soirée avec sa Cantate « Wer sich rächet ». Dès les premières mesures, l’ambiance était posée : une énergie dynamique et une clarté rhétorique saisissantes. Le contre-ténor Maarten Engeltjes, d’une présence magnétique, et la soprano Miriam Allan, à la pureté cristalline, ont captivé par leur dialogue expressif et leur agilité. L’orchestre, précis et enlevé, a fait briller la vivacité et l’inventivité du grand rival (et ami) de Bach. Un départ électrisant !
Suit un ouvrage du plus obscur Johann Kuhnau, « Lobe den Herrn meine Seele ». Plongeant dans l’univers de ce prédécesseur immédiat de Bach à Leipzig, l’ensemble a révélé une cantate d’une richesse contrapuntique et d’une profondeur spirituelle touchante. Le Chœur des Arts Florissants s’est particulièrement illustré ici, déployant une palette sonore d’une homogénéité et d’une souplesse remarquables, des pianissimi enveloppants aux fortissimi rayonnants. Les solistes du chœur (Violaine Le Chenadec, Nicolas Kuntzelmann, Sean Clayton, Benoît Descamps) ont apporté des couleurs solistiques précieuses, notamment dans les passages fugués. Une belle redécouverte !
Le troisième ouvrage est donc… le premier Johann Sebastian Bach de la soirée ! La Cantate BWV 23, présentée par Bach lui-même lors de l’audition, a été un sommet émotionnel. Le duo d’ouverture entre Miriam Allan (soprano) et Thomas Hobbs (ténor) fut d’une beauté à couper le souffle, porté par des cordes enveloppantes et un continuo d’une grande sensibilité. Le choral final, avec le chœur et l’ensemble au complet, a résonné avec une puissance recueillie et une ferveur communicative dans la nef de l’abbaye. Paul Agnew a magistralement souligné l’équilibre parfait entre supplication pathétique et espérance sereine qui caractérise cette œuvre.
Mais c’est certainement la première oeuvre de la seconde partie de la soirée, due à la plume du tout obscur Christoph Graupner, et sa Cantate « Aus der Tiefen rufen wir » qui a été la révélation de la soirée. Christoph Graupner, le candidat(-lauréat) qui se retira finalement au profit Bach, s’est révélé dans toute sa splendeur avec cet ouvrage. Edward Grint (basse) a été formidable d’autorité et de profondeur dans les récitatifs, tandis que le chœur a exprimé la détresse et l’appel à la miséricorde avec une force chorale impressionnante. Les passages orchestraux, notamment les dialogues entre vents et cordes, étaient d’une inventivité et d’une expressivité rares. Une œuvre puissante, servie avec une conviction totale, qui a fait comprendre pourquoi Graupner était un sérieux prétendant !
La Cantate de J.S. Bach, « Jesus nahm zu sich die Zwölfe » BWV 22 – qui clôt le concert – est la seconde présentée par Bach à Leipzig. Dès l’ouverture avec son alto solo poignant (magnifiquement joué), l’œuvre a captivé. Le récitatif et l’aria du ténor Thomas Hobbs, décrivant l’annonce de la Passion, ont été d’une intensité dramatique et d’une beauté vocale exceptionnelles. Le contre-ténor Nicolas Kuntzelmann a apporté une douceur et une fluidité remarquables dans son aria, porté par un violoncelle piccolo enchanteur. Le chœur final, avec sa fugue énergique et sa conclusion choral triomphante, a soulevé l’auditoire. Paul Agnew a mené l’ensemble avec une énergie et une clarté qui ont fait ressortir toute la modernité et la force narrative de cette musique. La basse continue (théorbe, orgue, clavecin, violoncelle, contrebasse) était un pilier de stabilité et d’invention. Les cordes, d’une grande finesse et d’une articulation précise, les bois expressifs et les trompettes éclatantes ont formé une palette sonore riche et colorée, parfaitement adaptée à chaque compositeur. Un final époustouflant !
Ce concert « Bach et La Grande Audition de Leipzig » était bien plus qu’une succession de Cantates. C’était une plongée fascinante dans un moment historique crucial, une démonstration éclatante du génie de Bach, mais aussi une réhabilitation passionnante de ses brillants contemporains (Telemann, Kuhnau, Graupner). Porté par l’excellence absolue des Arts Florissants sous la baguette inspirée de Paul Agnew, par des solistes en état de grâce, et par l’acoustique généreuse de l’Abbaye aux Dames, ce fut une soirée de musique baroque d’une intelligence, d’une vitalité et d’une beauté rares. Bravi !
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CRITIQUE, festival. SAINTES, 54ème Festival de Saintes (Abbaye aux Dames), le 14 juillet 2025. BACH / TELEMANN / KUHNAU / GRAUPNER. Les Arts Florissants, Paul AGNEW (direction). Crédit photo (c) Emmanuel Andrieu






