Le Rossini Opera Festival de Pesaro retrouve, pour cette reprise de L’Occasione fa il ladro, l’une de ses productions les plus fidèles : celle que Jean-Pierre Ponnelle avait imaginée en 1987 et que le festival ne cesse, depuis, de faire revivre. Sonja Frisell en assure cette année la reprise, avec un soin qui ne trahit jamais l’esprit de l’original.
Tout part d’une valise. Sur ce simple objet, Ponnelle construit un dispositif d’une grande intelligence : décor dans le décor, univers qui se déploie puis se replie devant le public au fil de la représentation. Le procédé séduit toujours par sa fraîcheur, quarante ans après sa création. Le plateau conserve aussi, avec un plaisir non dissimulé, quelques archaïsmes savoureux : une machine à tonnerre bien réelle, un bâton frappé contre le plancher pour figurer les coups à la porte, et cette petite troupe de machinistes que l’on retrouve, à juste titre, saluant elle aussi en fin de soirée.
Le procédé rappelle, par un curieux jeu d’échos, une production désormais ancienne du Welsh National Opera : un Barbiere di Siviglia monté comme une pièce donnée sur une place de village, les rideaux en guise de décor, les habitants eux-mêmes assis en scène pour observer l’action. La scène dans la scène n’a rien d’un procédé neuf ; mais celui de Ponnelle possède une force particulière, car il ne se contente pas d’habiller la farce, il en épouse le sujet même. L’Occasione fa il ladro raconte l’identité dissimulée, l’invention de soi ; l’opéra, par nature, procède de la même fiction, chanteurs et public consentant, le temps d’une soirée, à la même illusion partagée.
Une coïncidence mérite d’être relevée : cette production galloise fut le tout premier ouvrage dirigé par Carlo Rizzi pour le Welsh National Opera, en mars 1990. Or Rizzi dirige justement à Pesaro, cet été, la nouvelle production du Siège de Corinthe. On aimerait savoir s’il a lui-même assisté à cette reprise, et s’il y a retrouvé, dans l’univers de valises de Ponnelle, un lointain écho de ses tout premiers pas de chef, à Cardiff…
L’ouvrage rassemble, en une heure et demie, tout ce que Rossini affectionne : l’orage inaugural qui lance la machine comique, les ensembles de stupeur où chaque personnage se fige, deux airs pour l’héroïne plutôt qu’un seul, ce plaisir constant du brouillage social où l’aristocrate se fait passer pour un domestique et réciproquement, avant que l’ordre ne se rétablisse au dernier rideau. La production ne cède jamais à la routine : l’énergie et l’esprit de la troupe emportent chaque numéro avec une vivacité de tous les instants.
La distribution, entièrement composée de jeunes chanteurs, impose d’emblée son unité. Damiana Mizzi campe une Berenice au chant chaleureux, d’une aisance totale dans les exigences de la partition ; son jeu porte une malice constante, celle d’un personnage seul à mesurer, avec lucidité, l’ampleur du jeu qui se noue autour d’elle. Matteo Mancini prête à Don Parmenione une présence physique généreuse et un abandon comique réjouissant, construisant avec soin la panique grandissante du personnage. Dave Monaco offre au Conte Alberto une élégance naturelle, sans jamais forcer le trait du jeune premier. Martiniana Antonie compose une Ernestina pleine de charme malicieux, présence constante même dans les scènes où l’intrigue la relègue au second plan. De son côté, le Martino de Giuseppe Toia mérite une attention particulière : le personnage synthétise, à lui seul, toute une généalogie de valets d’opéra. On y reconnaît le futur Figaro rossinien du Barbiere, ce plaisir de mener le jeu depuis le rang le plus modeste ; l’héritage mozartien affleure aussi, entre le Figaro des Nozze et la complicité trouble d’un Leporello. Toia réunit ces trois ascendances dans un jeu d’une lassitude amusée du plus bel effet, celui d’un homme qui a déjà tout vu et qui s’en amuse encore. Manuel Amati, enfin, dispose du rôle le plus modeste de la distribution, Don Eusebio, et en tire pourtant l’un des meilleurs effets comiques de la soirée : gestuelle nerveuse, sens du silence parfaitement calculé, une véritable leçon d’économie théâtrale.
Le dénouement, où l’enfant noble égaré retrouve in extremis son rang, évoquera aux amateurs le mécanisme familier de Gilbert et Sullivan, quoique avec une morsure sociale bien moindre que chez les maîtres victoriens. Ensemble, ces six chanteurs forment une troupe véritablement soudée, où chacun conserve sa personnalité propre sans jamais compromettre la cohésion générale. En fosse, Alessandro Bonato accompagne cette énergie avec une légèreté constante, sans jamais laisser le rire distancer la musique.
N’ayant jamais vu cette production de Ponnelle dans ses versions précédentes, il serait présomptueux d’attribuer à cette distribution ce qui relève, peut-être, d’une direction scénique fidèlement transmise depuis 1987. On retiendra, en tout cas, une soirée pleinement vivante, portée par des interprètes qui se sont véritablement approprié chaque instant. Le rideau retombe, la valise se referme, le plateau redevient nu : et c’est bien la troupe que le public continue d’applaudir le plus longuement, preuve, s’il en fallait, qu’une idée scénique vieille de quarante ans repose toujours, comme au premier jour, sur la seule alchimie de six personnalités justes.
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CRITIQUE, festival. ROSSINI OPERA FESTIVAL 2026, Teatro Rossini, le 20 août 2026. ROSSINI : L’Occasione fa il Ladro. M. Amati, D. Mizzi, D. Monaco… Jean-Pierre Ponnelle / Alessandro Bonato. Crédit photo (c) Rossini Opera Festival







