Le 59e Festival de La Chaise-Dieu a poursuivi sa brillante programmation avec une représentation époustouflante de L’Orfeo de Claudio Monteverdi, chef-d’œuvre fondateur de l’opéra occidental. Après le concert d’ouverture à la Cathédrale du Puy-en-Velay la veille (en compagnie de « La Tempête »), cette seconde soirée a confirmé l’exceptionnelle alchimie entre le lieu, les artistes et l’œuvre. L’Abbatiale Saint-Robert de La Chaise-Dieu (berceau du festival), avec ses voûtes gothiques et ses stalles sculptées, a offert un cadre sublime à cette immersion dans la mythologie orphique, rehaussée par d’époustouflantes projections vidéos couvrant tout le choeur de l’édifice religieux.
Pour leur première venue au festival auvergnat, Stéphane Fuget et son ensemble Les Épopées ont opté pour une approche résolument épurée, loin des effets baroques parfois dissonants qui caractérisent certaines de leurs autres exécutions musicales. Ici, la simplicité et la pureté étaient érigées en principes directeurs, permettant à la partition de Monteverdi de rayonner dans toute sa fraîcheur originelle. Les musiciens – placés devant les stalles où était réunie l’essentiel d’une audience néanmoins disséminée dans chaque recoin de l’édifice -, ont restitué avec une précision savoureuse les sonorités du XVIIe siècle, mettant en valeur le travail sur la déclamation et l’ornementation subtile qui fait la signature des Épopées.
La soirée valait aussi par une distribution Éblouissante, portée d’abord par l’Orphée de Juan Sancho et l’Eurydice de Juliette Mey. Le ténor espagnol a incarné un Orphée d’une humanité bouleversante. Sa voix, à la fois puissante et délicate, a magistralement porté les affres de la perte et de l’espoir. Son « Possente spirto » fut un moment de grâce absolue, où la technicité vocale s’est effacée devant l’émotion brut. Toujours aussi émouvante, la jeune Juliette Mey a offert une interprétation subtile et poignante de la bien-aimée disparue. Son timbre magnifique (plus proche cependant du soprano « corsé » que du mezzo clair) et sa présence scénique ont ajouté une dimension tragique inoubliable. De son côté, Claire Lefilliâtre (Proserpina & Ninfa) a une fois de plus démontré son art consommé de la déclamation baroque. En Nymphe, elle était radieuse et pastorale ; en Proserpina, persuasive et touchante, usant de toute la palette de son expressivité pour attendrir Pluton. Isabelle Druet (La Messagiera & Speranza) a impressionné par son autorité vocale et son engagement dramatique. Sa Messagiera, annonçant la mort d’Eurydice, fut un véritable coup de théâtre, portée par une gravité et une compassion qui ont glacé l’assistance. En Speranza, elle offrait une lueur d’espoir d’une noblesse solennelle.
La basse italienne Luigi De Donato (Plutone, Caronte, Pastor & Spirito) – dont nous venons de chroniquer le dernier CD dans ces colonnes fut tout simplement colossal. Son Caronte, aux graves menaçants et au phrasé granitique, était terrifiant d’autorité. En Pluton, il incarnait une puissance souterraine et inflexible, dominant l’espace de sa stature vocale imposante. Une performance magistrale dans des rôles clefs. Son jeune et talentueux compatriote Marco Angioloni (Apollo, Pastor & Spirito) a incarné différents rôles avec ses (habituels) remarquables agilité et énergie scénique, et a impressionné par sa versatilité, notamment dans les passages infernaux. Le ténor a brillé dans tous ses emplois, notamment avec son Apollon final, rayonnant et paternel, qui apportait la résolution nécessaire et une sérénité vocale apaisante après les tourments des Enfers. Le jeune et prometteur contre-ténor Paul Figuier (Pastor) a charmé l’auditoire par la douceur angélique et la précision cristalline de son timbre, apportant une couleur vocale raffinée et une touchante sincérité à ses interventions de pasteur. Vlad Crosman (Pastor, Spirito & Eco) a fait preuve d’une grande versatilité, passant avec aisance du Berger au Spirito infernal. Son incarnation d’Écho, ingénieuse et bien menée, a apporté une touche de magie et de mystère poétique au drame. Enfin, le jeune Samuel Guibal, avec sa voix de basse solidement ancrée dans les graves, a apporté une assise fondamentale aux ensembles, renforçant la texture polyphonique et la dimension tant pastorale que dramatique de l’œuvre avec une présence constante et remarquable.
Last but not least, le metteur en scène niçois Benoît Bénichou a conçu une mise en scène intelligente et respectueuse du lieu sacré. Les déplacements, sobres mais évocateurs, ont épousé la spatialité de l’Abbatiale, utilisant tout l’espace autour du noyau des musiciens pour créer des effets de profondeur symboliques. Mais le clou du spectacle a été les spectaculaires et mirifiques projections visuelles qui ont recouvert, la soirée durant, tout le chœur de l’abbatiale, où des reproductions de Jérôme Bosch (comme Le Jardin des délices et Les Visions de l’au-delà) ont accompagné la descente aux Enfers d’Orphée. Ces images, à la fois grotesques et sublimes, ont dialogué avec la musique pour plonger le public dans un songe mystique, avec une force d’évocation sans pareille.
Après cette performance envoûtante, le public déjà ébloui a été invité à braver les 10 petits degrés extérieurs pour assister au traditionnel feu d’artifice. Cette explosion de couleurs dans le ciel nocturne de la Haute-Loire a offert une conclusion féerique à une soirée déjà magique, rappelant que le festival de La Chaise-Dieu est aussi une célébration de la communauté et de la beauté sous toutes ses formes !
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CRITIQUE, festival. LA CHAISE-DIEU, 59e Festival de La Chaise-Dieu (Abbatiale Saint-Robert), le 21 août 2025. MONTEVERDI : L’Orfeo. J. Sancho, J. Mey, I. Druet, L. De Donato, M. Angioloni… Les Epopées, Stéphane Fuget (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu






