mercredi 14 octobre 2026

CRITIQUE, Festival Donizetti. BERGAME, Teatro Sociale, le 15 novembre 2025. DONIZETTI : « Il Campanello » et « Deux hommes et une femme ». Stefania Bonfadelli / Enrico Pagano

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Au lendemain de la soirée d’ouverture du Festival Donizetti, avec Caterina Cornaro à l’affiche (lire notre compte-rendu ici), celle du 15 novembre – qui se déroulait au superbe Teatro Sociale, dans la partie haute (et ancienne) de la cité de Bergame – proposait un doublé rare et audacieux, réunissant deux opéras-comiques en un acte du maestro bergamasque : Il Campanello et Deux hommes et une femme (également connu sous le titre de Rita ou le mari battu). Confiée à la soprano italienne Stefania Bonfadelli, l’intérêt de cette nouvelle (double) production était surtout de mettre en lumière de jeunes chanteurs issus de la Bottega Donizetti, l’académie du festival, placés ici aux côtés du vétéran Alessandro Corbelli.

 

Les deux titres étant rares, il convient d’abord de les présenter au lecteur. Il Campanello est un melodramma giocoso composé par Donizetti sur son propre livret, créé à Naples en 1836. L’intrigue tourne autour du vieil apothicaire Don Annibale, qui vient d’épouser la jeune Serafina. Alors qu’il s’apprête à consommer le mariage, son devoir professionnel le rattrape : un décret l’oblige à vendre ses remèdes en personne à toute heure. Enrico, l’ancien amoureux de Serafina, profite de cette loi pour saboter la nuit de noces en sonnant à plusieurs reprises à la porte de la pharmacie sous divers déguisements (un dandy français, un chanteur enroué, un vieillard demandant un médicament complexe), empêchant ainsi Annibale de rejoindre sa femme jusqu’à l’aube, heure à laquelle il doit prendre la diligence pour Rome. Quant à Deux hommes et une femme, c’est en fait l’opéra donizettien plus connu sous le nom de Rita ou le mari battu, créé à Paris en 1860. L’histoire est un renversement de comédie : Rita tient une auberge et tyrannise son second mari, Peppé, qu’elle traite comme un souffre-douleur. Son premier mari, Gasparo, qu’elle croyait mort, réapparaît soudainement. Il s’avère qu’autrefois, c’était lui qui battait Rita. Les deux hommes, désireux de se débarrasser de cette femme autoritaire, décident de jouer au « morra » (un jeu italien) pour déterminer lequel devra rester avec elle, chacun tentant en réalité de perdre la partie…

La proposition scénique de Stefania Bonfadelli, elle-même ancienne soprano de renom, se caractérise par un parti pris fort et unique, celui d’utiliser la même scénographie pour les deux opéras, unifiant ainsi visuellement la soirée autour d’un seul et même lieu. Bonfadelli a transposé les deux œuvres dans les années 1950/1960, au sein d’un hôtel-restaurant de bord de mer, évoquant peut-être la Côte d’Azur ou le Lac de Côme. Ce lieu unique devait ainsi servir, avec quelques ajustements, à la fois de pharmacie (Il Campanello) et d’auberge (Deux hommes et une femme). L’univers visuel était très coloré et kitsch, rappelant l’atmosphère des comédies italiennes de l’époque. On y trouvait une réception, un bar, des tables, des chaises longues et une multitude d’accessoires (parapluies, serviettes, équipement de plongée) créant un effet de saturation visuelle. Bonfadelli a probablement voulu créer un microcosme bourgeois et un peu ridicule, où les personnages évoluent comme dans une comédie de boulevard. Cette idée, bien que séduisante sur le papier, a été alourdie par une « surpopulation » scénique constante. Pour Il Campanello, le mariage de Serafina et Don Annibale n’était pas une cérémonie intime mais une grande fête, avec une foule d’invités (dont un déguisé en gorille) qui encombrait l’espace. Cette surabondance de figurants et de gags visuels (chutes, courses-poursuites) nous a semblé quelque peu forcée (et peu drôle), étouffant la mécanique comique précise du livret plutôt que de la servir. Par ailleurs, sa direction d’acteurs était caractérisée par un jeu proche de la caricature : les gestes étaient amples, les expressions faciales exagérées, visant un effet comique garanti mais manquant de finesse. C’est précisément ce contraste qui a fait ressortir, par contraste, le jeu plus sobre et suggestif d’Alessandro Corbelli dans Deux hommes et une femme, offrant une leçon de sous-entendus et d’efficacité comique.

 

 

Dans Il Campanello, la soprano Lucrezia Tacchi a incarné une Serafina à la fois gracieuse et pleine de vie. Vocalement, elle a fait preuve d’un timbre clair et pétillant, particulièrement bien adapté à la naïveté et à la fraîcheur de la jeune mariée. Sa voix a su se faire entendre avec aisance au-dessus de l’ensemble, même dans les moments de plus grande densité orchestrale et scénique. Scéniquement, son jeu était empreint d’une justesse touchante, passant de la joie de son mariage à l’exaspération face aux déboires de sa nuit de noces avec une naturalité convaincante. Dans le rôle buffo de l’apothicaire Don Annibale, le basse Pierpaolo Martella a offert une performance tout à fait réussie. Sa voix riche et sonore a parfaitement campé le personnage à la fois pompeux et sans cesse contrarié. Il a maîtrisé avec brio l’art de la comédie propre au basso buffo, affichant une exaspération croissante qui était aussi vocale que physique. Son jeu scénique, fait de regards éperdus et de gestes désespérés, a capturé toute l’absurdité et l’hilarité du personnage sans jamais tomber dans la simple caricature
Mais c’est le baryton italien Francesco Bossi qui a été la véritable clé de voûte de ce Campanello. Dans le rôle exigeant d’Enrico, qui l’oblige à se métamorphoser en trois personnages distincts, il a fait preuve d’une versatilité vocale et scénique remarquable. Que ce soit en dandy français affecté, en chanteur à la voix éraillée ou en vieillard demandant un élixir complexe, il a modifié sa posture, sa diction et même la couleur de sa voix avec une agilité confondante. Sa vélocité dans les airs aux tempi accélérés a été techniquement impressionnante et théâtralement irrésistible. De son côté, la mezzo-soprano Eleonora de Prez a composé une Madame Rosa, la mère, au caractère bien trempé. Son timbre riche et son intensité dramatique ont bien servi le personnage de la belle-mère acariâtre et un peu ronchon. Elle a apporté une présence scénique solide, formant avec les autres interprètes un tableau familial crédible et animé.

Dans Deux hommes et une femme, Cristina De Carolis a abordé le rôle-titre de Rita avec une énergie et une autorité scénique sans faille. Vocalement, elle a dominé avec assurance une partition exigeante, déployant un soprano puissant et bien projeté qui incarnait à merveille le caractère impérieux et dominateur de la tenancière d’auberge. Son engagement dramatique était total, passant de la femme tyrannique et sûre d’elle à celle que la réapparition de son premier mari déstabilise, le tout avec une grande crédibilité. Le ténor chilien Cristóbal Campos Marín a campé un Peppé d’une grande sensibilité. Face à la Rita fougueuse de De Carolis, il a su incarner le mari battu et soumis avec une touchante vulnérabilité. Sa voix, d’un timbre tendre et flexible, s’est particulièrement distinguée dans les moments de lamentation, où son phrasé expressif et son legato soigné ont ému le public. Scéniquement, son jeu naturel a révélé un jeune chanteur au potentiel scénique très prometteur. Quant à la prestation du vétéran Alessandro Corbelli (dans le rôle de Gasparo), elle a été une véritable leçon de chant et de théâtre. Avec sa maîtrise scénique absolue, il a volé la vedette sans effort apparent. Dès son entrée, sa simple présence a imposé une aura comique différente, basée non sur l’exagération mais sur la suggestion et le décalage. Vocalement, sa diction parfaite de notre idiome et son phrasé d’une intelligence rare, ont donné toute sa saveur au texte. Son jeu, fait de petits rires, de soupirs à propos et de regards complices avec le public, a montré toute la supériorité d’une vis comica qui repose sur la finesse et la connivence plutôt que sur la force brute.

Enfin, la direction musicale était assurée par le jeune chef italien Enrico Pagano, placé à la tête de l’ensemble sur instruments d’époque Gli Originali, qui a fourni un accompagnement plein d’énergie et d’esprit, tandis que les récitatifs étaient brillamment soutenus au fortepiano par un imaginatif Ugo Mahieux !

 

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CRITIQUE, Festival Donizetti. BERGAME, Teatro Sociale, le 15 novembre 2025. DONIZETTI : « Il Campanello » et « Deux hommes et une femme ». Stefania Bonfadelli / Enrico Pagano. Crédit photographique (c) Gianfranco Rota

 

 

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