mardi 6 octobre 2026

CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 4 juillet 2026. VERDI : La Traviata. C. Pavone, J. Behr, L. Tézier… Vanessa d’Ayral de Sévignac (mise en espace), Paolo Arrivabeni (direction musicale)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Ce fut une de ces soirées dont le Théâtre antique et les Chorégies d’Orange a le secret, une nuit d’été où le destin s’en est mêlé, où les aléas ont tenté de s’inviter, mais où la musique a fini par triompher ! Devant un théâtre plein à craquer, avec plus de six mille âmes (mélomanes), cette unique représentation de La Traviata de Giuseppe Verdi, donnée le 4 juillet (dans une version mise en espace…), restera comme une leçon de résilience et de pur génie artistique.

 

Dès l’annonce de la programmation, cette Traviata était promise à un destin hors norme, bien que pour des raisons initialement peu réjouissantes. Le changement de paradigme, avec le passage d’une mise en scène complète à une mise en espace (mais d’une superbe simplicité, signée Vanessa d’Ayral de Sérignac, avec l’appui des magnifiques éclairages de Vincent Cussey) avait déjà fait couler beaucoup d’encre, causant la démission du directeur artistique des Chorégies, Jean-Louis Grinda, puis le retrait de la grande Nadine Sierra dans le rôle-titre. Par bonheur,  cette dernière, pour la plus grande joie des habitués d’Orange, leur a tout de même offert (à la place…) un récital anthologique – que nous avons eu l’occasion de chroniquer dans ces mêmes colonnes. Mais la malchance, semblait-il, n’avait pas dit son dernier mot : la préparation des répétitions, malmenées par le vent, la chaleur et la poussière, a eu raison de la santé de la formidable Jessica Pratt, qui s’est vue contrainte de se retirer après deux jours de répétitions… et deux jours avant la date de la représentation. Las, la cascade des défections ne s’est pas arrêtée là, et les mêmes causes on entraîné, le jour J cette fois (!), les mêmes effets, causant l’annulation de la participation du ténor star Javier Camarena, pourtant attendu en Alfredo (et remplacé au pied levé par le jeune ténor français Julien Behr) – mais également de l’excellente la basse Nicolas Cavallier, en Docteur Grenvil, finalement remplacé par Thomas Dear.

 

 

C’est alors que la soirée a pris un tour héroïque. La belle soprano italienne Claudia Pavone, aguerrie sur les scènes les plus exigeantes (nous l’avions entendue dans le même rôle au San Carlo de Naples, en 2022), a relevé le défi avec un brio confondant. Dès son premier air « È strano !… Ah, fors’è lui« , ce fut une évidence : Claudia Pavone n’était pas une simple remplaçante, mais une Violetta de chair et de sang, habitée par une compréhension intime du personnage. Sa voix, d’une richesse de timbre exceptionnelle, a su parcourir toute la gamme des émotions du rôle. Dans le premier acte, sa Violetta était une courtisane étincelante, à la virtuosité éblouissante : les vocalises du « Sempre libera » jaillissaient avec une légèreté et une précision diaboliques, soutenues par un aigu qui semblait défier l’imposant mur antique pour se perdre dans la nuit étoilée. Mais derrière cette pétulance apparente, on percevait déjà, dans l’inflexion d’une phrase ou le voile d’un regard, la fragilité de la femme consumée par la maladie. Le deuxième acte a révélé toute la profondeur dramatique de son interprétation. Le duo avec Germont fut un moment de théâtre total, où sa voix, tout en retenue et en pudeur, laissa percer une douleur immense. Le « Dite alla giovine » fut un cri du cœur d’une vérité bouleversante, chaque note portée par une respiration qui semblait suspendre le temps. Sa Violetta n’était pas une victime résignée, mais une femme qui choisit son sacrifice par amour, et Claudia Pavone a su rendre ce choix déchirant avec une noblesse confondante. Mais c’est au troisième acte, bien sûr, qu’elle a atteint des sommets de tragédie. Allongée sur trois chaises mises côte à côte, épuisée, elle a chanté le « Addio del passato » avec une simplicité désarmante et une intensité rare. Plus de fioritures, plus de brillance : juste une voix éteinte, vibrante de larmes retenues, qui semblait se briser sur chaque syllabe, faisant de Claudia Pavone non seulement une superbe chanteuse, mais également une grande tragédienne !

Si Claudia Pavone fut le cœur de la soirée, Ludovic Tézier en fut le roc. Le baryton français, véritable monstre sacré du répertoire verdien, nous a offert une leçon de chant magistrale. Son Giorgio Germont était tout en autorité et en noblesse, mais jamais figé dans la simple figure du père moralisateur. Dès son entrée au deuxième acte, par la seule puissance de son timbre sombre et velouté, il a imposé une présence magnétique. Son « Pura siccome un angelo » fut un modèle de legato et de ligne de chant, où la voix, ample et généreuse, embrassait l’immensité du théâtre antique sans jamais forcer, avec une noblesse d’intention qui forçait l’admiration. Mais c’est dans le « Di Provenza il mar, il suol » qu’il a véritablement ému : ce chant de nostalgie et de patrie, si souvent réduit à une simple belle mélodie, est devenu entre ses mains un cri de détresse paternelle d’une humanité bouleversante. La manière dont il a nuancé le dernier vers, passant d’un éclat vibrant à un pianissimo déchirant, restera comme l’un des moments de grâce de cette soirée. Tézier est, et restera sans doute longtemps, le roi incontesté des barytons verdiens de notre temps, et Orange a pu le vérifier une fois de plus.

Mais il serait injuste de ne pas saluer le courage et le professionnalisme de Julien Behr. Arrivé en catastrophe le jour même pour remplacer Javier Camarena, il a sauvé la soirée avec un bel engagement. Son Alfredo était jeune, ardent, et sa voix, d’une belle clarté, a su restituer avec sincérité la passion et la jalousie du personnage. Il faut cependant être honnête : face à la démesure vocale de ses deux prestigieux partenaires et à l’immensité du lieu, la nature plus légère de son instrument l’a parfois placé en retrait. Son « De’ miei bollenti spiriti » manquaient un peu de la chair et du volume nécessaires pour véritablement embraser les gradins de pierre. Mais son duo du deuxième acte avec Pavone, où il incarnait un jeune homme blessé et furieux, fut d’une justesse dramatique remarquable. Son « O mio rimorso ! » manqua peut-être d’éclat dans l’aigu, mais il eut le mérite de l’assumer avec une honnêteté artistique qui force le respect. On ne peut que lui être reconnaissant d’avoir, par son abnégation, permis à la représentation d’avoir lieu.

Autour de ce trio, toute la distribution (entièrement française) a contribué à la réussite de cette soirée mémorable, chacun apportant sa pierre à l’édifice verdien, à commencer par la Flora Bervoix de la fabuleuse mezzo corse Éléonore Pancrazi. En amie dévouée et maîtresse de maison pétillante, elle a apporté une présence scénique joyeuse et une voix chaleureuse. Son jeu, particulièrement dans les scènes de fête du deuxième acte, a offert un contraste bienvenu avec la gravité du drame central, et son timbre riche a parfaitement coloré l’ensemble. En Annina, la mezzo nîmoise Valentine Lemercier a touché par la sincérité de son jeu. Sa voix, claire et précise, a su faire passer toute la dévotion et l’inquiétude du personnage pour sa maîtresse. La manière dont elle annonçait, au troisième acte, l’arrivée d’Alfredo avec une douceur presque tremblante, était d’une infinie délicatesse. En Gastone, Christophe Berry a incarné avec une désinvolture charmante le rôle du vicomte mondain. Sa présence dans les scènes d’ensemble était toujours juste, et il a su donner à son personnage ce vernis d’élégance superficielle qui fait si bien ressortir, par contraste, la sincérité du drame. Le Baron Douphol de Matthieu Lécroart était un rival distant et hautain à souhait, avec la voix sombre et autoritaire. Dans le rôle du Marquis d’Obigny, le jeune baryton-basse Yoann Dubruque a offert une prestation solide et distinguée, avec un timbre grave et posé qui convenait parfaitement au personnage. Arrivé lui aussi dans l’urgence pour remplacer Nicolas Cavallier, la basse britannico-française Thomas Dear a fait preuve d’un professionnalisme remarquable. Sa voix de basse, grave et posée, a donné au médecin une autorité bienveillante. Enfin, Vincenzo Di Nocera – en serviteur de Violetta – a incarné son rôle avec une discrétion et une efficacité parfaites, avec une voix claire, et en apportant une touche de quotidienneté touchante dans les derniers moments de vie de l’héroïne.

 

 

Au-delà des solistes, il faut saluer la prestation monumentale du Chœur de l’Opéra national de Lyon, dont la cohésion et la puissance ont littéralement fait vibrer les pierres antiques. Leurs interventions, des chœurs festifs du premier acte aux ensembles plus dramatiques du deuxième, étaient d’une précision et d’une homogénéité rares, portées par une énergie communicative qui a électrisé le public. Enfin, un immense bravo à l’Orchestre Philharmonique de Marseille, dirigé avec une autorité et une sensibilité rares par le maestro italien Paolo Arrivabeni. Sa connaissance intime du répertoire verdien (mais aussi de la phalange phocéenne qu’il dirige chaque saison depuis de longues années !….), a permis une lecture d’une fluidité et d’une transparence admirables. L’orchestre a su se faire tour à tour complice des élans passionnés de Violetta, grondant dans les moments de drame, et d’une douceur infinie dans les pages les plus intimes. La direction d’Arrivabeni, toujours au service du chant, a magnifié chaque phrase, chaque silence, chaque respiration des chanteurs.

À l’issue de la soirée, le spectacle fut salué par une ovation debout dans la douceur de la nuit orangeoise – et fut bien la preuve que, malgré tous les obstacles, les vents contraires, les défections en cascade, et les aléas de la vie… l’art peut toujours triompher !…

 

 

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CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 4 juillet 2026. VERDI : La Traviata. C. Pavone, J. Behr, L. Tézier… Vanessa d’Ayral de Sévignac (mise en espace), Paolo Arrivabeni (direction musicale). Crédit photographique (c) Philippe Gromelle

 

 

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