L’ouverture du Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence est un rendez-vous sacré. On y vient avec l’espérance de voir fleurir l’esprit des Lumières sous le ciel provençal, porté par la grâce mozartienne. Hélas, pour cette 78ème édition, le sortilège n’a pas opéré avec cette nouvelle production de La Flûte enchantée de W. A. Mozart, portée par le duo Clément Cogitore / Leonardo Garcia Alarcon. Et si la soirée ne sombre pas dans le fiasco total, elle laisse néanmoins un goût de poudre aux yeux, et d’une occasion manquée.
On savait Clément Cogitore capable de transfigurer un chef-d’œuvre – ses Indes galantes au Palais Garnier avaient électrisé l’Opéra de Paris par leur intelligence chorégraphique et leur audace colorée. On l’attendait donc avec curiosité sur ce terrain mozartien, espérant qu’il y déploierait la même verve. Hélas, son parti pris semble avoir été de compliquer l’évidence. Là où la Flûte appelle la clarté, il répond par l’enchevêtrement ; là où elle réclame le mouvement, il propose l’accumulation. Sa mise en scène, touffue, bavarde, souvent illisible, empile les idées sans les articuler. On cherche en vain un fil conducteur, une cohérence, un élan : à la place, un fatras d’effets qui se neutralisent, une esthétique fourre-tout qui finit par lasser plus qu’intriguer. On songe presque à un gâchis, tant l’écrin du Théâtre de l’Archevêché méritait mieux qu’une lecture aussi empesée et opaque.
Dans la fosse, l’attente était tout aussi grande. Leonardo Garcia Alarcon n’est pas un chef ordinaire, et nous avions salué avec l’éclat qu’elles méritaient les Vêpres de la Vierge de Monteverdi, données un mois plus tôt par le chef suisso-argentin en ouverture du Festival Monteverdi de Crémone, vécues par nous comme un orage sacré, tout en fougue et en contraste. A Aix ce soir, rien de tel. A la tête de sa Capella Mediteranea, sa direction musicale, trop lisse, trop policée, appesantit un peu plus un spectacle déjà plombé par la mise en scène. Les couleurs mozartiennes, si vibrantes de vie et de mort, d’ombre et de lumière, s’étalent sans relief, sans pic, sans ce feu intérieur qui fait pourtant le prix de cette partition. L’orchestre sonne juste, certes, mais sans grande âme, et l’ensemble manque cruellement de ce souffle dramatique qui transforme une belle exécution en révélation. Par bonheur, ce manque de souffle ne concerne pas le Chœur de Chambre de Namur, dont le chef est également le directeur. La formation belge déploie une homogénéité vocale et une cohésion rythmique dont on ne peut que saluer la qualité. Jusque dans les danses qu’il exécute – et qui, chose rare, ne sombrent pas dans l’approximation chorégraphique – le chœur conserve une rigueur et une énergie communicatives qui mettent en lumière le travail de fond, exigeant et minutieux, qui a été mené en coulisses. Ses interventions, qu’il s’agisse des chœurs d’initiés ou des moments plus festifs, apportent une densité sonore et dont l’orchestre, en comparaison, semble parfois bien pâle.
Côté plateau, la déception se nuance toutefois de quelques échappées belles, mais certains éléments de la distribution vocale peinent à convaincre. L’un des plus grands espoirs de la soirée reposait évidemment sur l’incarnation de la Reine de la Nuit par Sabine Devieilhe. Icône du répertoire baroque, on l’imaginait transpercer l’air chaud de la Provence de ses aigus stellaires. Hélas, si la prouesse vocale demeure techniquement intacte, l’interprétation peine à convaincre pleinement. Le fameux « Der Hölle Rache » est ici exécuté avec une précision d’orfèvre, mais l’on reste sur sa faim : la folie vengeresse du personnage semble contenue, comme prisonnière des artifices scéniques. Là où l’on attendait une reine incandescente, presque dangereuse, on perçoit davantage une exécutante zélée qu’une tragédienne habitée. Cette impression d’un rôle plaqué sur la partition est d’autant plus frustrante que l’on sait la soprano capable de bien plus de feu dans d’autres répertoires. Le charme opère ponctuellement, mais la magie noire, elle, reste aux abonnés absents, victime d’une direction d’acteurs qui semble avoir étouffé la dimension tellurique du personnage.
Brindley Sherrat, enfin, en Sarastro empreint de noblesse et d’autorité. Le baryton-basse britannique incarne le grand prêtre avec une solennité qui n’a rien d’empesé. Sa voix, d’une ampleur et d’une profondeur rares, descend dans les graves avec une aisance confondante, déployant un timbre chaleureux et paternel qui impose le respect sans jamais écraser. Ses airs, notamment « O Isis und Osiris », sont des moments de pure plénitude sonore : on est saisi par la majesté du chant, par cette autorité bienveillante qui semble émaner de chaque note.
Les Comprimari offrent également quelques belles surprises. On retiendra notamment la Papagena d’Emma Fekete, dont le timbre frais et charmant répond avec une malice bienvenue aux facéties de son turbulent Papageno. Leur duo final, seul moment de véritable légèreté de toute la représentation, apporte une bouffée d’air réjouissante dans ce fatras scénique. Côté cortège des Trois Dames, la mayonnaise prend en demi-teinte. Si la jeune Alix Le Saux et Ashley Dixon déploient des moyens honorables, elles peinent à exister face à la présence vocale plus imposante d’Adriana Bignagni Lesca, dont le timbre capiteux et le métal généreux éclipsent quelque peu ses deux partenaires, et l’équilibre de l’ensemble en souffre forcément. En revanche, le Monostatos de Rodolphe Briand constitue l’une des bonnes surprises de la soirée. Le ténor français incarne le vilain Maure avec une insolence jouissive, un mordant vocal et une présence scénique qui tranchent nettement sur la mollesse ambiante. Le rôle lui va comme un gant, et l’on se prend à espérer qu’il ait davantage d’occasions de briller dans des emplois similaires.
Plus inattendu, l’Orateur d’Edwin Crossley-Mercer ne laisse personne indifférent, bien au contraire. Là où ce personnage sacrifie souvent à la solennité hiératique, le baryton lui insuffle une humanité profonde, une bienveillance presque paternelle qui touche et contraste avec l’abstraction du reste de la mise en scène. Sa prestation, sobre et habitée, rappelle à elle seule ce que peut avoir de réellement émouvant cet opéra lorsqu’on cesse de l’encombrer d’intentions superflues. Enfin, les comparses que sont Damien Pass et Jonghyun Park complètent avec une solidité exemplaire le plateau vocal des adultes, tandis que les Trois enfants solistes, issus du Knabenchor der Chorakademie de Dortmund, font preuve d’une tenue d’ensemble exemplaire. Leurs voix claires et pures, d’une justesse imperturbable, traversent la complexité scénique avec une simplicité désarmante. Là où les adultes s’embourbent dans les strates d’une mise en scène trop sage, ces jeunes interprètes rappellent, par leur fraîcheur et leur discipline, l’essence première de l’œuvre : un conte musical qui parle à l’enfance du monde. Leur apparition, brève mais lumineuse, est sans doute l’un des rares instants de grâce véritable du spectacle.
Au terme de la soirée, on se surprend à applaudir par politesse plus que par conviction, et il ne laissera pas grande trace de ce spectacle dans la mémoire du festival, sinon celle d’une promesse non tenue. Le public aixois, habitué aux fulgurances, repart avec cette sensation désagréable d’avoir assisté à un spectacle qui, à force de vouloir tout dire, n’a finalement rien raconté…
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CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Théâtre de l’Archevêché, le 2 juillet 2026. MOZART : La Flûte enchantée. M. Peter, Y. Fang S. Devieilhe, B. Sherratt… Clément Cogitore / Leonardo Garcia Alarcon. Crédit photographique © Jean-Louis Fernandez







