ll s’est passé quelque chose, au Théâtre de la Ville, en cette soiré du 9 mai 2025. Quelque chose d’aussi rare que précieux. Quinze ans que Paris attendait le retour du Tanztheater Wuppertal et de l’œuvre de sa fondatrice, Pina Bausch, disparue il y a près de seize ans. Quinze ans d’absence… Et pourtant, dès l’apparition de ce rocher massif qui trône au centre de la scène, on a retrouvé l’odeur de l’orage, la sensualité des corps en mouvement, cette inquiétude douce et joyeuse qui faisait le sel des oeuvres chorégraphique de Pina. Vollmond, créé en 2006, est l’une de ses dernières œuvres, est ainsi de retour – et elle nous a cueillis, bouleversés, subjugués !
Sous la pleine lune, propice aux rêves, aux désirs et aux confessions intimes, Pina Bausch déploie une galerie de portraits dansés d’une émotion brute. On y croise des êtres en quête d’amour, d’absolu, d’une connexion avec l’autre. Certains se frôlent, se repoussent, se cherchent avec une urgence désespérée. D’autres, seuls, semblent danser avec leur propre ombre. La scénographie de Peter Pabst, ce rocher énorme et immuable, dialogue avec la fragilité des sentiments humains, tandis que la pluie, l’eau qui s’infiltre, qui ruisselle, qui inonde, devient un personnage à part entière, un miroir des passions et des larmes. Une œuvre où le théâtre dansé de Bausch atteint son apogée, mêlant le trivial et le poétique, le comique et le poignant, dans une danse ample, généreuse, d’une sensualité presque insolente.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’énergie vitale qui émane de cette jeune troupe du Tanztheater Wuppertal. La plupart de ces danseurs étaient des enfants lorsque Pina Bausch nous a quittés. Pourtant, ils incarnent son héritage avec une évidence confondante, comme si la mémoire de la chorégraphe coulait dans leurs veines, comme si l’eau qui les baigne sur scène était le fleuve d’une transmission intacte. Aux côtés des rares interprètes historiques encore présentes, témoins vivants du geste originel, cette nouvelle génération insuffle à Vollmond une fougue, une précision et une liberté qui font revivre l’œuvre dans sa splendeur première. Les solos, sublimes, voient les bras s’allonger à l’infini, les corps se gorger de cette sève nouvelle, vitale, qui caractérise le style si reconnaissable de Bausch.
Dans Vollmond, l’eau est bien plus qu’un effet de scène : elle est le sens. D’abord fine pluie, puis cascade tumultueuse, elle transforme le plateau en piscine, en rivière, en océan d’une beauté à couper le souffle. Les danseurs glissent, tombent, se relèvent, s’éclaboussent, nagent. Chaque geste, chaque mouvement devient une exploration de la matière liquide, un dialogue entre le corps et l’élément. On se souvient de la scène mythique où Ditta Miranda Jasjfi, une des dernières interprètes originales, fouette l’eau de ses cheveux, créant un arc de diamants sous les projecteurs. C’est le moment de grâce absolue, une image qui restera gravée dans les mémoires, comme un éclat de lune dans la nuit parisienne.
Derrière cette résurrection, il y a un homme : Boris Charmatz. Nommé à la direction artistique du Tanztheater Wuppertal en 2022, le chorégraphe français a accepté un défi colossal : succéder à Pina Bausch et insuffler une nouvelle vie à sa compagnie légendaire. Pendant trois saisons, il a conjugué la préservation rigoureuse du répertoire avec des créations audacieuses, parfois hors les murs, dans des lieux iconiques de Wuppertal comme la cathédrale brutaliste de Neviges ou un terrain de football. Son départ à l’été 2025, annoncé quelques mois avant cette soirée parisienne, donne à cette représentation une résonance particulière. À travers Vollmond, c’est aussi l’héritage de son travail de passeur que l’on célèbre : il a su maintenir vivante la flamme de Bausch tout en ouvrant la compagnie à de nouveaux horizons, comme en témoigne son projet Club Amour qui faisait dialoguer Bausch et ses propres pièces.
La seconde partie du spectacle, plus intense, plus crépusculaire, est irradiée par la lumière mélancolique de la lune. Les tableaux s’enchaînent, plus dansants, plus physiques. La pluie redouble d’intensité, les corps s’abandonnent à la transe collective. Sur un jazz sauvage, le final explose en une célébration délirante et joyeuse : les danseurs, épuisés mais exaltés, se jettent des seaux d’eau, jouent, crient, vivent. On assiste, émerveillé, à ce spectacle d’une beauté et d’une humanité totales. On comprend soudain que Vollmond n’est pas une pièce sur l’amour, mais sur l’espoir, sur la nécessité de se jeter dans l’inconnu, même si on doit en ressortir trempé, vulnérable, mais vivant.
Ce retour de Pina Bausch à Paris est un moment d’histoire. Le public du Théâtre de la Ville, debout, a applaudi longtemps, envoûté par ce voyage au cœur de l’âme humaine. Avec Vollmond, le Tanztheater Wuppertal signe une reprise éblouissante et émouvante, prouvant avec éclat que l’héritage de la grande chorégraphe est entre de bonnes mains, qu’il reste une source inépuisable d’inspiration. Et grâce à Boris Charmatz, à son audace et à sa passion, ce patrimoine unique a été préservé et réinventé pour les générations futures. On ne sort jamais indemne d’un spectacle de Pina Bausch. Et c’est pour cela qu’on l’aime. Une soirée d’anthologie, un pur moment d’émotion, de poésie et de vie !
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CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la Ville, le 9 mai 2025. « Vollmond » par Pina BAUSCH. Crédit photographique © Martin Argyroglo







