Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 3 mai 2014. OrphĂ©e et Eurydice : opĂ©ra dansĂ© en 4 tableaux. Christoph W. Gluck, musique. Pina Baush, chorĂ©graphie et mise en scène. Yun Jung Choi, Maria Riccarda Wesseling, JaĂ«l Azzareti, chant. StĂ©phane Bullion, Marie-Agnès Gillot, Muriel Zusperreguy, Ballet de l’OpĂ©ra. Ensemble et choeur Balthasar-Neumann. Thomas Hengelbrock, direction musicale.

bausch,-orphee,-pina-opera-garnier,-gluckReprise d’OrphĂ©e et Eurydice de Pina Bausch Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le Palais Garnier accueille le choeur et l’orchestre Balthasar-Neumann dirigĂ© par Thomas Hengelbrock. L’opĂ©ra dansĂ© du 20e siècle par excellence, l’oeuvre puissante est une vision chorĂ©graphique du mythe d’OrphĂ©e aux enfers, crĂ©e en 1975 sur la musique sublime de l’opĂ©ra Ă©ponyme du Chevalier Gluck.

Le mythe transfiguré

Nul mĂ©lomane ne peut rester insensible au formidable travail de la chorĂ©graphe allemande dans ce chef d’oeuvre. Dans les 4 tableaux d’OrphĂ©e, s’affirment les traits typiques du langage Bausch, des formes rĂ©pĂ©tĂ©es, une puissante expressivitĂ© dans les mouvements, des bras dĂ©sarticulĂ©s, et cette Ă©trange sensation de tension et d’intensitĂ©. Mais aussi une musicalitĂ© accrue et un entrain dramatique progressif et cohĂ©rent. La partition est celle de la version française de 1774, mĂŞme si le rĂ´le d’OrphĂ©e est chantĂ© par la mezzo Maria Riccarda Wesseling et non par un haute-contre, et qu’il s’agĂ®t, naturellement, d’un texte en langue allemande. Paraissent aussi Yun Jung Choi dans le rĂ´le d’Eurydice et JaĂ«l Azzareti dans celui d’Amour. Les trois interprètes offrent une performance de grande qualitĂ©. Wesseling est davantage touchante dans le cĂ©lèbre air du deuxième acte « Quel nouveau ciel pare ces lieux ? » qui est aussi l’un des moments les plus sublimes pour l’orchestre Balthasar-Neumann jouant sur instruments d’Ă©poque.

Mais n’oublions pas qu’il s’agĂ®t, avant tout, d’une Ĺ“uvre chorĂ©graphique. La musique ainsi que le texte sont des strates de signification dont Pina Bausch se sert pour mettre en mouvement le mythe d’OrphĂ©e. Elle se dĂ©tache de l’oeuvre de Gluck notamment par l’absence de lieto fine si cher au XVIIIe siècle. Les rĂ´les-titres sont interprĂ©tĂ©s par deux des plus brillantes Etoiles de la compagnie parisienne, StĂ©phane Bullion et Marie-Agnès Gillot. L’OrphĂ©e de Bullion est d’une grande intensitĂ©. La force de sa prestation va crescendo. Si au dĂ©but nous le trouvons un peu froid dans l’expression, il incarne rapidement l’artiste aux sentiments conflictuels en une souffrance d’une terrible beautĂ©. Son duo avec Gillot est très rĂ©ussi. MĂŞme si Eurydice ne danse qu’Ă  partir du troisième tableaux, sa prĂ©sence sur scène a toujours quelque chose de captivant. Quand elle danse, l’espace se transforme. Nous ne savons pas ni pourquoi ni comment, mais elle fait preuve d’un abandon touchant et troublant. Muriel Zusperreguy, première danseuse, interprète le rĂ´le d’Amour de façon tout Ă  fait pĂ©tillante et aĂ©rienne.

Remarquons Ă©galement les 3 interprètes de Cerbère, gardien des enfers. Il s’agĂ®t du trio composĂ© par AurĂ©lien Houette avec l’agilitĂ© virtuose qui lui est propre, Vincent Cordier au physique et mouvements imposants, mais pas très souple, et Alexis Renaud avec un bel Ă©quilibre d’Ă©lĂ©gance et virilitĂ©. Ils sont le point focal du deuxième tableau « Violence » et rĂ©ussissent Ă  crisper le public par leur entrain. Le corps de ballet est prĂ©sent dans tous les tableaux et parfaitement utilisĂ©. Le troisième, « Paix », est un sublime et Ă©thĂ©rĂ© prĂ©lude au quatrième. Le travail des mains et bras des filles du corps est tout particulièrement remarquable. Le dernier mouvement « Mort », mĂŞme si un peu ingrat pour l’OrphĂ©e danseur, est un vĂ©ritable tour de force pour l’Eurydice de Marie-Agnès Gillot.

L’expĂ©rience du mythe d’OrphĂ©e transfigurĂ© par les talents concertĂ©s de Pina Bausch, par les formidables danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris et les chanteurs et musiciens de grand talent, Ă  la fosse comme sur le plateau, rĂ©alisent Ă  nouveau un tour de force. Spectacle magistral Ă  l’affiche du Palais Garnier jusqu’au 21 mai 2014.