samedi 26 septembre 2026

CRITIQUE, danse. PARIS, Festival d’Automne à Paris (Grande Halle de la Villette), le 3 décembre 2021. « TRISHA BROWN X 100 » par des danseurs et musiciens du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Les 3 et 4 décembre 2021, la Grande Halle de La Villette, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, a accueilli le spectacle « TRISHA BROWN x 100« , avec le concours du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), qui a relevé un défi vertigineux : marier l’audace d’une centaine de jeunes interprètes à la radicalité douce de l’immense chorégraphe américaine. 

 

On connaissait l’exercice, déjà éprouvé avec succès en 2019 pour Merce Cunningham : transformer l’essai en hommage vibrant et le transmuer en une expérience collective d’une véritable ampleur. Mais ce cru 2021, consacré à Trisha Brown, possède une saveur particulièrement exaltante. Quatre ans après la disparition de la chorégraphe, pionnière du Judson Dance Theatre et figure de proue de la post-modern dance, on pouvait craindre que son œuvre, si intimement liée à l’épure et au geste quotidien, se dilue dans une démonstration de masse. Il n’en fut rien…

La soirée n’est pas un gala, ni un simple défilé de tableaux. C’est un Event conçu comme un kaléidoscope vivant, une déambulation dans l’univers protéiforme de la chorégraphe. On y puise dans plus d’une centaine de pièces, mais jamais l’ensemble ne donne l’impression d’un catalogue. Au contraire, la sélection, tissée avec une intelligence dramaturgique manifeste, révèle une œuvre en perpétuel mouvement, aussi cohérente que surprenante.

Le spectacle s’ouvre sur des réminiscences de ces pièces fondatrices où le corps explore les lois de la gravité avec une simplicité désarmante. Les jeunes danseurs, presque interchangeables dans leurs tenues ordinaires, marchent, courent, tombent et se relèvent avec une précision chirurgicale. L’architecture de la Grande Halle devient alors un partenaire à part entière ; les murs, le sol, l’espace aérien sont investis, traversés, défiant les verticales et les horizontales. On songe à ces œuvres iconiques où le corps s’accroche, glisse, défie l’apesanteur. Ici, ce n’est pas un numéro de virtuosité, mais une exploration sensorielle, presque organique, du rapport au monde.

 

 

Et pourtant, ce qui saisit le plus, c’est l’incroyable jubilation qui émane du plateau. Loin de l’austérité parfois prêtée aux avant-gardes, la danse de Trisha Brown révèle ici toute sa théâtralité latente, son humour discret et sa poésie du geste anodin. Voir ces cent interprètes, réunis dans un même élan, fait naître une émotion communicative. Chaque séquence, chaque fragment est interprété avec une évidence déconcertante. On sent que ces jeunes artistes ne se contentent pas d’exécuter ; ils habitent la partition, ils en comprennent la modernité fulgurante.

Car c’est bien là la magie de l’entreprise : prouver avec une clarté éblouissante que l’œuvre de Trisha Brown n’a pas pris une ride. Ce qui fut révolutionnaire dans les années 1960 et 1970 – cette déconstruction des codes spectaculaires, cette attention flottante au mouvement, ce refus du psychologisme – résonne aujourd’hui comme une évidence libératoire. En confiant ce répertoire à une nouvelle génération, le Festival d’Automne à Paris et le CNSMDP ne font pas œuvre de musée. Ils insufflent une vie nouvelle à des pièces qui, sous les doigts de ces interprètes, deviennent des terrains de jeu vibrants et contemporains. L’accompagnement musical, tout aussi inspiré, souligne cette porosité entre les arts, si chère à la scène new-yorkaise de l’époque. Les musiciens, en dialogue constant avec les danseurs, créent un tissu sonore qui n’est jamais un simple faire-valoir, mais un véritable contrepoint, une respiration collective.

Alors, oui, TRISHA BROWN x 100 est une réussite totale. Une leçon d’histoire de la danse, certes, mais surtout une magnifique et vivifiante bouffée d’air pur. À l’heure où les grandes fresques chorégraphiques se font rares, ce spectacle nous rappelle la puissance du collectif, la beauté d’un geste partagé par cent corps en synchronicité, et l’urgence de célébrer les héritages qui, loin de figer le geste, l’ouvrent à l’infini des possibles. Un moment de grâce pure, dont on sort transporté, avec l’intime conviction d’avoir assisté à quelque chose de rare et de nécessaire.

 

 

_________________________________________________
CRITIQUE, danse. PARIS, Festival d’Automne à Paris (Grande Halle de la Villette), le 3 décembre 2021. « TRISHA BROWN X 100 » par des danseurs et musiciens du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Crédit photographique (c) Timothée LeJolivet

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, opéra. GENÈVE, Bâtiment des Forces Motrices, le 24 septembre 2026. F. MARTIN : La Tempête; C. Trottmann, S. Degout, J. Dran, N. Cavallier....

Redécouvrir l’opéra La Tempête de Frank Martin est un choc pour les publics du XXIe siècle. Pour son premier...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img